Encouragement à persévérer dans cette voie

Date: 
31 juillet 2014

Un historien ayant une bonne connaissance des avatars principaux de la pensée économique nous écrit avoir éprouvé beaucoup de plaisir à produire un article de mise en perspective de, qualifie-t-il, la « nécessaire et ingrate » reconstruction conceptuelle de l'économie politique sur :

Le champ de ruines des idéologies fondées sur un système économique

                «  Il m’a semblé qu’en ces temps d’incertitudes, lorsque le passé se dérobe et que l’avenir est indéterminé, il fallait mobiliser notre mémoire pour essayer de comprendre le présent »[1].  Cette phrase que Robert Castel a placée en tête de son ouvrage consacré à La métamorphose de la question sociale, me paraît convenir parfaitement au stade actuel de la recherche de Dominique Michaut et de son équipe.

                C’est pourquoi je propose que  nous remontions plus précisément au XVIIIe siècle. C’est à cette époque, en Angleterre que commence la Révolution industrielle qui est toujours à l’œuvre de nos jours et dans le cadre de laquelle  doit se penser toute réflexion sur l’économie. Tout a commencé avec une invention, la machine à vapeur, mise au point par plusieurs inventeurs allant du Français  Denis Papin à l’Anglais James Watt. On peut dater du dépôt par ce dernier de son brevet en 1769 le début de cette Révolution industrielle. On peut remarquer qu’il n’est pas étonnant que ce soit finalement un Anglais qui ait rendu cette machine véritablement opératoire, car l’Angleterre disposait de réserves de charbon abondantes. Il y avait là, au propre  comme au figuré, un terrain favorable à l’utilisation de cette invention et donc au développement de l’industrie.

                Très vite il apparut nécessaire de réfléchir sur les phénomènes humains qui étaient la conséquence de ce rapide développement. Ce fut le mérite d’Adam Smith (1723-1790) qui publie  en 1776 les Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, considéré comme le «  manifeste «  de l’économie politique classique. Il n’est pas indifférent de noter au passage  qu’ Adam Smith était professeur de philosophie morale à Glasgow et que les Recherches étaient, à l’origine, destinées à être simplement un chapitre de l’autre ouvrage important qu’ il avait déjà  publié en 1759, la Théorie des sentiments moraux. Les réflexions d’Adam Smith sont reprises, en particulier, par un autre Anglais, David Ricardo (1772-1823) qui publie en 1817, Des principes de l’économie politique et de l’Impôt. Ce dernier ouvrage revêt une importance particulière dans l’histoire de la pensée économique, car c’est à partir de lui que vont diverger 2 approfondissements antagonistes de l’économie politique, d’une part celle de l’école néo-classique, d’autre part celle de l’école marxiste.

                Léon Walras (1834-1910), qui  publie en 1874 les Eléments d’économie politique pure est    considéré comme  le chef de file de l’école néo-classique laquelle renouvelle la réflexion des économistes classiques tout en restant dans un cadre libéral.  Karl Marx (1818-1883) dont l’œuvre majeure, Le Capital, qu’il laisse inachevé et est publié de 1867 à 1894 établit  une critique radicale du système économique dominant,  rejette le cadre libéral et pour mettre fin à « la lutte des classes », propose comme remède « l’appropriation collective des moyens de production ». La mise en place en Russie en 1917 d’un régime qui se réclame ouvertement des idées de Marx établi une « dictature du prolétariat «  et prétend instaurer ce système sur l’ensemble de la planète, donne à cet antagonisme entre  les 2 systèmes économiques un caractère total qui va dominer la majeure partie du XXe  siècle. Cet antagonisme est encore aggravé en 1949 par l’avènement en Chine d’un régime se réclamant des mêmes options. Il faut attendre, en novembre 1989 la chute du mur de Berlin suivi  en 1991 de la disparition de l’URSS, pour que soit levée l’hypothèque que constituait les régimes politiques se réclamant des idées de Karl Marx.

                On aurait pu croire que l’économie de type libérale avait définitivement assuré sa prédominance sur l’économie mondiale, d’autant plus qu’elle avait su, de son côté et tout particulièrement dans les années d’après le Seconde guerre mondiale, notamment sous l’impulsion de John Maynard Keynes (1883-1946) dont les idées sont développées dans son principal ouvrage, la Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie (1936), permettre une certaine dose d’influence de l’Etat afin de corriger les excès d’une économie trop strictement régie par les lois de la concurrence. Mais, dans la période qui a suivi la chute du mur de Berlin, l’économie mondiale, notamment sous l’influence de l’école monétariste de Chicago animée par Milton Friedman (1912-2006), a, au contraire, abandonné les idées keynésiennes pour revenir à un libéralisme sans contraintes  se traduisant par une dérégulation. Cette croyance aux vertus du « tout marché » ont conduit le système économique mondial, libéré de tout garde-fou, à la crise qui s’est traduite en septembre 2008  par la chute de la banque Lehmann-Brothers aux États-Unis.  Cet événement peut être considéré « comme le symétrique de la chute du mur de Berlin », selon les propres termes d’un éminent responsable français du monde financier[2].

                Après les bruits et les fureurs du XXe siècle, le monde des grandes idéologies[3] fondées sur un système économique déterminant une organisation complète de la société est désormais un champ de ruines. Pourtant, sans remonter au déluge,  depuis les débuts de la Révolution industrielle dans laquelle nous nous sommes placés, des milliards, sûrement plus, d’opérations économiques allant des plus modestes comme les achats quotidiens d’un foyer, comme des plus considérables, achats d’entreprises ou réalisations de grands travaux, ont eu lieu et ont permis le prodigieux développement que l’économie mondiale  a connu. N’y a-t-il  pas à travers ces opérations quelques règles fondamentales qui se dégagent et qui permettent, sur ce champ de ruines, d’édifier un édifice conceptuel, peut être encore modeste, mais qui nous permette de repartir de l’avant ? Et, suivant en cela les traces du fondateur de l’économie politique Adam Smith qui «  dans le civil » enseignait la philosophie morale, n’y a-t-il  pas dans cette refondation à prendre en compte la dimension morale et à réfléchir à une éthique de l’économie qui pendant 2 siècles a été singulièrement oubliée ?

                 C’est la tache nécessaire et ingrate à laquelle s’est attaqué Dominique Michaut et son équipe de l’Atelier Paul Fabra.  Les lignes qui précédent ne  veulent être qu’un encouragement  à leur action.

PV, juillet 2014

 



[1] Robert Castel, Les métamorphoses de la question sociale, Une chronique du salariat, page 11, Fayard, Paris, 1995.

[2] [Note de l’auteur] Il s’agit de François Villeroy de  Galhau, membre du directoire de BNP, lors des Semaines sociales de Lyon, novembre 2008.

[3] [Note Michaut] De nos entretiens avec l’auteur, il ressort qu’il utilise ici le terme « idéologies » pour désigner des doctrines générales de la condition humaine, partant des relations sociales et du devenir de l’humanité, au moyen d’assertions qui rapprochées des verdicts de l’expérimentation de leur système, vaut désormais à ce terme que son sens péjoratif est devenu dominant.