L’économie politique selon Thomas Piketty

Date: 
23 août 2014

Thomas Piketty écrit, dans la conclusion de son livre Le capitalisme au XXIe siècle :

« Je n’aime pas beaucoup l’expression « science économique », qui me semble terriblement arrogante et qui pourrait faire croire que l’économie aurait atteint une scientificité supérieure, spécifique, distincte de celle des autres sciences sociales. Je préfère nettement l’expression « économie politique », peut-être un peu vieillotte, mais qui a le mérite d’illustrer ce qui me paraît être la seule spécificité acceptable de l’économie au sein des sciences sociales, à savoir la visée politique, normative et morale. Depuis ses origines, l’économie politique cherche à étudier, scientifiquement, ou tout du moins rationnellement, de façon systématique et méthodique, quel doit être le rôle idéal de l’État dans l’organisation économique et sociale d’un pays, quelles sont les institutions et les politiques publiques nous rapprochant le plus d’une société idéale. Cette prétention invraisemblable à étudier le bien et le mal, qui est une matière dont chaque citoyen est le spécialiste, peut faire sourire, et elle est le plus souvent usurpée, ou tout du moins exagérée. Mais en même temps elle est nécessaire, et même indispensable, car il est trop facile pour les chercheurs en sciences sociales de se placer en dehors du débat public et de la confrontation politique, de se contenter de jouer les commentateurs et les déconstructeurs de tous les discours et de toutes les statistiques. Les chercheurs en sciences sociales, comme d’ailleurs tous les intellectuels, et surtout tous les citoyens, doivent s’engager dans le débat public. Cet engagement ne peut pas se contenter de se faire au nom de grands principes abstraits (la justice, la démocratie, la paix dans le monde). Il doit s’incarner dans des choix, des institutions et des politiques précises, qu’il s’agisse de l’État social, des impôts ou de la dette. Tout le monde fait de la politique, à la place qui est la sienne. Il n’y a pas d’un côté une fine élite de responsables politiques, et de l’autre une armée de commentateurs et de spectateurs, tout juste bons à mettre un bulletin dans l’urne une fois tous les cinq ans. L’idée selon laquelle l’éthique du chercheur et celle du citoyen seraient irréconciliables, et qu’il faudrait séparer le débat sur les moyens et celui sur les fins, me semble être une illusion, compréhensible certes, mais pour finir dangereuse. Trop longtemps, les économistes ont cherché à définir leur identité à partir de leurs supposées méthodes scientifiques. En réalité, ces méthodes sont surtout fondées sur un usage immodéré des modèles mathématiques, qui ne sont souvent qu’une excuse permettant d’occuper le terrain et de masquer la vacuité du propos. Trop d’énergie a été dépensée, et l’est toujours, dans de pures spéculations théoriques, sans que les faits économiques que l’on cherche à expliquer ou les problèmes sociaux ou politiques que l’on cherche à résoudre aient été clairement définis. »

Sur « Le capital au XXIe siècle » de Thomas Piketty