Politique économique > Revenus du travail

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Date: 
25 septembre 2014

Entre fournisseur et client, les relations normales sont de subordination réciproque. — Trois grandeurs font la structure des revenus du travail. — Le pouvoir d’achat que la rémunération du travail procure est appelé à croître. — La hausse du pouvoir d’achat des rémunérations du travail est à la charge des employeurs. — Une autre grandeur qui fait la structure des revenus salariaux est la rémunération minimale du travail. — La troisième grandeur qui structure les revenus salariaux est la série des écarts de rémunération du travail. — Ou bien les écarts entre les rémunérations du travail ont une fonction qui leur est propre. — Ce qui est susceptible d’arriver chez tout employeur de plus d’une personne révèle l’existence d’une possibilité. — Les égalités et les inégalités de rémunération du travail sont des clés de répartition des masses salariales. — Le poids d’une masse salariale nationale n’est pas modifiable par la puissance publique. — L’élévation du pouvoir d’achat de la rémunération médiane du travail est à la portée de chaque nation. — Les hautes rémunérations du travail amputent celles qui leur sont inférieures.

C.2. Assumer le partage du revenu total du travail par les écarts de salaire.

En matière d’échanges économiques, « revenu du travail » et « rémunération du travail » désignent la même contrepartie, cette dernière s’entendant parts patronales incluses tant qu’il y en a (voir ci-dessus Reconnaître que tout ce qui est salarial est indissociablement patronal).[1]

1. Entre fournisseur et client, les relations normales sont de subordination réciproque. Un contrat de travail ne fait pas exception, pourvu qu’il respecte ce qu’est en vérité un échange économique.[2]

C’est seulement en droit que le « lien de subordination » de l’employé à l’employeur fait des « salaires » un sous-ensemble des rémunérations du travail. Dès qu’il y a un revenu du travail, il y a salaire économiquement parlant, quelle que soit la dénomination de cette rémunération.[3] Bien que, dans le cas du revenu du travail du propriétaire d’une entreprise en nom personnel, il n’y ait manifestement pas subordination d’une personne à une autre, physique ou morale, ce revenu est en réalité une charge de cette entreprise, y compris quand ce propriétaire se dit ou est dit être un « travailleur indépendant » ou un « autoentrepreneur ».

2. Trois grandeurs font la structure des revenus du travail. Cela vaut dans tout pays et à tout instant.

L’une est la rémunération médiane du travail. Par définition de ce qu’est une médiane en statistique, les revenus du travail inférieurs ou égaux à la rémunération médiane sont aussi nombreux que ceux qui lui sont supérieurs. En statistiques économiques nationales et sectorielles, les difficultés d’estimation avec une très faible marge d’erreur de cette grandeur n’empêchent pas qu’elle existe.

3. Le pouvoir d’achat que la rémunération médiane du travail procure est appelé à croître. C’est l’un des points sur lesquels un consensus sur le volet salarial d’une politique économique doit prendre appui.

Plus largement un consensus, tant sur la question salariale que sur les autres volets d’une politique économique, n’est assez solidement établi qu’en étant fondé sur la théorisation, expérimentalement vérifiée, des répartitions principales de flux que la pratique des échanges marchands tend à établir. C’est pourquoi ce qui suit repose notamment sur la teneur du chapitre 8 des Propositions premières de science économique.[4]

4. La hausse du pouvoir d’achat des rémunérations du travail est à la charge des employeurs. La dynamique de cette hausse est, bien entendu, conditionnelle.

Pour engendrer la hausse du pouvoir d’achat des rémunérations du travail, il faut un courant d’innovations techniques assez vaste et continu pour élever la productivité moyenne des investissements. C’est certes peu les employeurs en tant que tels qui sont les inventeurs de ces innovations. Mais c’est eux qui leur ouvrent leurs débouchés, via leur gestion financière, y compris ailleurs qu’en entreprise et donc aussi dans tout le secteur public. C’est potentiellement tous les employeurs et non pas seulement les entrepreneurs avec actuellement encore, soit dit au passage, leur tendance à considérer exagérément que la « création de richesse » est l’apanage du secteur marchand — en fait, tout emploi rémunéré participe à l’incessante création de valeur d’échange économique.

5. Une autre grandeur qui fait la structure des revenus salariaux est la rémunération minimale du travail. Une proportion importante d’emplois qui, ici (ce pays) et aujourd’hui, ne procurent à ceux qui les occupent que, ou guère plus que, la rémunération horaire minimale du travail a toujours existé et continuera à exister.

Dès lors qu’il y a croissance du pouvoir d’achat de la rémunération médiane du travail, C1, la croissance du pouvoir d’achat de la rémunération minimale du travail, C2, est susceptible d’être inférieure, égale ou supérieure à C1. Ceux qui estiment que le plein emploi s’obtient par l’infériorité de C2 par rapport à C1 n’ont pas compris qu’il est lourdement contreproductif de lier la croissance et la compétitivité à la précarisation de l’emploi et à la baisse du coût du travail.[5]

6. La troisième grandeur qui structure les revenus salariaux est la série des écarts de rémunération du travail. Entre chaque rémunération du travail et la rémunération médiane, l’écart est négatif, nul, ou positif.

Ces écarts peuvent être vus de deux façons. Ou bien ils sont considérés être la conséquence d’une loi économique commune à la formation de tous les prix, rendant tout aussi inévitables les rémunérations différentes du travail que les chertés différentes d’aliments, de vêtements et de logements. Dans ce cas, l’assomption nation par nation du partage du revenu total du travail serait incongrue : le futur des tentatives d’altération de ce partage serait celui du château de sable face à la marée montante, propulsée par la loi économique qui serait commune à la formation de tous les prix.

7. Ou bien les écarts entre les rémunérations du travail ont une fonction qui leur est propre. C’est la thèse ici soutenue : les spécificités des revenus du travail rendent l’assomption du partage de leur total possible et bienfaitrice.

Cette possibilité et ce bienfait sont nichés au cœur de l’économie de marché, ce régime général dont ils accroissent considérablement l’acceptabilité… ce qui ne convient pas à qui a décidé de tenir le libéralisme économique ou bien pour forcément antisocial ou bien condamné à se faire asocial pour pleinement exister.

8. Ce qui est susceptible d’arriver chez tout employeur de plus d’une personne révèle l’existence d’une possibilité. Aussi bien la rémunération minimale que la rémunération médiane et l’écart entre les plus hautes et les plus basses rémunérations sont à tout instant modifiables, que ce soit avec ou sans changement du poids de la masse salariale dans le total des charges de l’employeur.

C’est généralement une fois par an que sont prises les décisions d’augmentations, de gels ou de diminutions des rémunérations du travail (diminutions car il y a fréquemment des intéressements variables en sus du « salaire de base »). Quand la décision est la même pour tous les salariés, des moins aux plus rémunérés, les écarts au sein de cette masse salariale restent inchangés. Quand les décisions sont différentes par sous-ensemble de postes de travail, des écarts sont modifiés. Surtout vue sur longue et très longue période, la possibilité de l’assomption du partage de la masse salariale ne fait aucun doute.

9. Les égalités et les inégalités de rémunération du travail sont des clés de répartition des masses salariales. La possibilité décrite au point précédent est révélatrice de l’existence d’une authentique loi économique.

Les salaires sont des prix dont les rapports entre eux restent modifiables par le corps social. Certes ces modifications ne peuvent pas être brutales, faute de quoi elles réduisent trop vite réduire des incitations ou elles renforcent trop imprudemment des dissuasions. Mais aussi l’enchaînement année après année de ces modifications met en mesure de poursuivre les infléchissements collectivement pressentis heureux, « décents », en matière d’égalités et d’inégalités des revenus du travail. L’assomption de la répartition des revenus nationaux du travail par la modulation des écarts de salaire est l’un des traitements majeurs de « la question sociale ».

10. Le poids d’une masse salariale nationale n’est pas modifiable par la puissance publique. Une telle masse n’étant rien d’autre que le revenu total du travail, son poids le plus significatif est par rapport au total national des revenus, ceux procurés par des placements compris.

Que ce soit ou non au titre d’une « politique des revenus », les forçages afin d’alourdir ce poids finissent tous par échouer. Ou bien le forçage est celui du niveau nominal des bas salaires et, par élévation générale du niveau des prix, il n’en résulte pas une augmentation durable de pouvoir d’achat. Ou bien le forçage est par plafonnement réglementaire des revenus des placements et l’incitation à l’acquisition de parts de capital social est trop affaiblie pour que la création et la reconversion d’emplois ne s’en trouvent pas elles-mêmes trop affaiblies, avec pour conséquence que l’augmentation du pouvoir d’achat primaire, celui que les revenus procurent, en soit freinée ou bloquée ou renversée en son contraire.

11. L’élévation du pouvoir d’achat de la rémunération médiane du travail est à la portée de chaque nation. Mais pas à celle de ses gouvernements qui prétendent la fournir à la nation sans que ce soit elle, la nation, qui se la procure.

Dans ce grand ouvrage de génie civil, le « modèle social » est susceptible de devenir une cause d’échec. Il suffit qu’il soit bâti sur des dispositifs économiquement malsains. Alors une refondation s’impose. Que les partenaires sociaux et les pouvoirs publics assument complètement le partage du revenu du travail par la réduction des écarts de salaires là où ils sont jugés très majoritairement indécents ne suffit pas à cette refondation. Mais il porte sur un point central qu’aucun argument de bon aloi n’autorise à faire comme s’il était subsidiaire ou hors sujet : la distribution des revenus du travail par groupes de qualification professionnelle. Se tromper à son sujet est d’autant plus redoutable qu’il en résulte trop de recours à la redistribution qui gonflent le prélèvement public au point de le rendre étouffant.

12. Les hautes rémunérations du travail amputent celles qui leur sont inférieures. Par rapport à l’acceptation rendue commune de cette vérité, les techniques à employer par les partenaires sociaux et les pouvoirs publics sont secondaires pour en arriver à ce que la société civile tout entière assume consciemment la répartition du revenu total du travail par les écarts de salaire là où elle juge bienfaisant de les réduire ou les accroître.[6]

L’amputation par les hautes rémunérations du travail des revenus eux aussi du travail qui leur sont inférieurs est non seulement inévitable mais aussi nécessaire. Mais pourquoi faire comme si cette amputation n’existait pas ? C’est contribuer à la rendre en peu de générations de plus en plus calamiteuse puisque, d’un écart croissant entre les plus hauts et les plus bas salaires, les victimes sont forcément plus nombreuses, bien plus nombreuses, que les bénéficiaires. C’est s’obstiner à défendre des privilèges par un déni de réalité : quoiqu’on fasse, les hautes rémunérations du travail abaissent le pouvoir d’achat des rémunérations qui leur sont inférieures.



[1] Toute peine mérite salaire, dit-on. Littéralement parlant, ce n’est pas vrai pour deux raisons. Ce qui s’échange contre un salaire est le service fourni par un individu au moyen de la peine qu’il en a prise, et la non la peine. Tous les services qu’un individu se donne la peine de fournir ne sont pas en échange d’un salaire et il arrive souvent que ce soit des services de cette sorte qui se révèlent être les plus précieux. Entre une économie politique qui néglige ces faits et une autre qui en tient explicitement compte, une rupture conceptuelle est amorcée. Tout au long de leurs parcours théoriques respectifs, cette rupture ne peut que devenir plus prononcée, particulièrement quand il s’agit des rémunérations constitutives des revenus proprement dits.

[2] Un « modèle social » qui a pour piliers l’artifice du « lien de subordination », la fiction des « cotisations patronales » et la progressivité des « prélèvements obligatoires », au lieu de leur proportionnalité par rapport aux revenus,  ne peut que se révéler à la longue bourré d’effets pervers parce que contrevenant trop non seulement à des réalités économiques élémentaires mais aussi à la déclinaison complète de l’égalité politique par la contribution aux charges communes « répartie également, entre les citoyens, à raison de leurs facultés », dernier membre de phrase de l’article 13 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen du 26 août 1789 — quand cet « également » est interprété comme voulant dire « à taux progressifs » et non pas à taux identiques pour tous, la volonté exprimée est celle du maintien ou du renforcement du rapport de forces entre les plus et les moins fortunés, quitte à ce que des ségrégations s’en trouvent renforcées.

[3] Appointements, cachets, commissions, droits d’auteur, émoluments, gages, gueltes, jetons de présence, piges, pourboires, primes, rétributions, soldes, traitements, vacations. Les « notes d’honoraires », et les « relevés » de même, sont en réalité des factures constitutive d’un chiffre d’affaires dont une partie seulement sera allouée à de la rémunération du travail.

[4] Les répartitions principales de flux inhérentes à la pratique des échanges marchands sont au nombre de trois : la répartition du revenu global (chapitre 8), la répartition du revenu total du travail (chapitre 9), la répartition au sein des entreprises entre les centres de production de marge de même appartenance de la rémunération du capital et des coûts qui leur sont communs (chapitre 11). Les inégalités entre les patrimoines privés varient à la longue pour beaucoup en conséquence de ces trois répartitions.

[5] Ajoutons ici qu’estimer un plus grand écart entre la rémunération médiane et la rémunération minimale du travail bénéfique serait juste : 1) si le champ d’action de la loi de l’offre et de la demande était aussi étendu qu’il est traditionnel de le croire ; 2) si c’était le plus souvent en achetant au moins cher et en vendant au plus cher qu’une entreprise se viabilise ; 3) si la compétitivité durable des entreprises exportatrices était le plus fréquemment principalement dépendante de la rémunération minimale du travail à laquelle ces entreprises ont accès ; 4) si la baisse des plus faibles rémunérations du travail pouvait entraîner une reprise des investissements ; 5) si en cas de chômage les secours conçus et gérés afin de ne pas devenir des substituts durables et les formations sur le tas ne pouvaient pas améliorer sensiblement l’employabilité de ceux qui peinent le plus à se faire embaucher.

[6] Ces techniques doivent être non fiscales. C’est la maîtrise par le corps social de la distribution des parts du revenu total du travail qu’il s’agit d’accroître, autant que besoin en abolissant sa confiscation par une bureaucratie sur laquelle les titulaires des plus hautes rémunérations du travail finissent forcément par avoir la haute main. La redistribution, surtout en la poussant jusqu’à un dispositif d’impôt négatif, ne peut avoir pour effet que de participer à cette confiscation et de faire de la fiscalité un outil dont la complexité obscurcit les rapports économiques et réduit la hausse de tous les revenus du travail en commençant par les plus faibles. Tenter de rattraper par la redistribution de corriger ce que la distribution comporte de manifestement mal faite est tout autant économiquement que politiquement attentatoire à l’intérêt général.