Sur « Le capital au XXIe siècle » de Thomas Piketty

Par Dominique Michaut avec renvoi et en réplique à Roland Verhille

Thomas Piketty est devenu une figure de proue d’une économie politique utilisatrice d’une grande masse de statistiques réputées être révélatrices de vérités. Or cette réputation ne peut être que fallacieuse, pour la raison suivante.

Les statistiques retenues sont, ou ne sont pas, établies que sur des réalités élémentaires homogènes et exactement étiquetées. Si elles le sont, les proportions et les évolutions mesurées sont vraies, mais ce se ne sont pas les ratios de proportion et d’évolution qui attestent de ces vérités. Si les statistiques retenues ne sont pas établies que sur des réalités élémentaires homogènes et exactement étiquetées, alors il y a manipulation afin de faire dire à des chiffres ce qu’une théorisation préalable a commandé de leur faire dire. Bien entendu, cela ne vaut pas que pour l’économie politique façon Piketty.

Que la considération méthodologique qui vient d’être résumée paraisse ou non trop abstraite — en plus ramassé : on peut tout faire dire aux chiffres, y compris parfois la vérité ! — je recommande vivement la lecture attentive de l’article de Roland Verhille :

Le capitalisme, Thomas Piketty et ses errements

Si le placement en capital social rapporte 5 % l’an, ordre de grandeur de longue période retenu par Piketty, et que le taux annuel de croissance du revenu total du travail salarié est de 1,5 % l’an, autre ordre de grandeur de longue période retenu par Piketty pour la croissance, il n’en résulte pas que dans le revenu global la part qui provient du placement en capital social augmente plus vite que celle qui provient du travail salarié. Il est plus probable que le contraire se produise parce que notamment : 1) une proportion substantielle de ce que rapporte le capital social aux détenteurs de ses parts est consommée, en particulier dans le cas où ce capital social est de qualité retraite et qu’il faut faire face à la baisse des pensions par répartition qui ont pour inconvénient rédhibitoire que leur financement ne participe pas à la création d’emplois ; 2) le revenu du travail participe également à la constitution de l’épargne qui est placée en augmentations de capital social, 3) la productivité du capital social — entreprise en société par entreprise en société, rapport entre les montants de ses ventes et son capital social — augmente en moyenne au moins autant que le taux de croissance.

D’ici ce qu’aura été le verdict à partir de 2100, l’économie politique de Thomas Piketty contribue au manque d’emplois de la façon suivante. Elle n’attire pas l’attention sur le fait qu’il peut falloir durant tout le XXIe siècle, et peut-être même bien plus longuement, des taux annuels de dividende (base 100, un stock : le capital social exploité et non pas la capitalisation boursière quand il y en a une[1]) — il peut falloir des taux annuels de dividende nettement supérieurs au taux annuel de croissance du revenu total du travail (base 100, un flux : ce qu’a été ce total l’année précédente), ce pour qu’il y ait comblement du manque d’emplois, contrairement à ce que la France des quinze premières années du XXIe siècle n’a pas réussi à faire. Et cela même si tout capital social devenait uniquement composé de parts remboursables mais non négociables, et donc non utilisables pour arrondir le magot par de la plus-value (M. Piketty juge-t-il ce sociétariat, légalement établi en France depuis le milieu du XIXe siècle, proudhonien et à ce titre suspect ?). En tout état de cause, le pouvoir d’achat que les plus bas salaires procurent en 2014 ne seraient pas si nettement supérieurs à celui des plus bas salaires de 1914 si le législateur avait stupidement fait en sorte que, par de la taxation, les taux annuels de bénéfice net sur capital exploité des entreprises ne dépassent pas le taux annuel d’augmentation de la masse salariale nationale. Grand diable, pourquoi donc pousser ses compatriotes et leurs amis américains à vouloir que cette stupidité soit commise ? L’épate du grand brassage statistique pour en arriver là ? J’espère avoir très anormalement mal lu Le capital au XXIe siècle.

Dans les faits économiques élémentaires que Verhille prend en considération dans sa critique de la thèse de Piketty, il y a ce que les économètres appellent les « revenus primaires » : dans les revenus strictement dits, les uns sont en échange de placements (tout prêt contre sa rémunération en est un), les autres en échange du travail fourni. Aucun transfert (allocation, impôt) n’augmente ni ne diminue les revenus strictement dits. Aucune plus-value (une plus-value est un transfert bien qu’elle s’obtienne par échange, mais c’est là une observation qui n’est pas à première vue évidente) — aucune plus-value n’augmente les revenus de placements strictement dits.

Pourquoi, dans ces conditions, l’agrégat macroéconomique  le plus en vue n’est pas que la somme des revenus strictement dits ? Pour qui et quoi serait-il malencontreux de désigner cet agrégat « Revenus en <espace géographique>, <période> » ? C’est ce montant, et lui seul, qui devrait être la base 100 la plus utilisée pour informer sur l’évolution : 1) de l’économie conjointement aux statistiques de taux de chômage, 2) des charges publiques et des impôts, 3) des poids respectifs du total des revenus de placement et du total des revenus du travail. « La vérité », tel fut le dernier mot de Frédéric Bastiat sur son lit d’agonie.

Roland Verhille fait partie de ceux qui ont depuis longtemps repéré ce qui rend, comme par péché originel, lourdement tendancieux le PIB et d’autres comptes nationaux. [2] Ce n’est en définitive rien d’autre que les propensions à l’étatisme et à la bureaucratie des inventeurs de ces quantifications puis de leurs continuateurs. Encore plus dans le cas du capitalisme selon Piketty et consorts, Verhille est tout à fait fondé à le rappeler à la fin de son article. Cependant, dans son approche critique tient-il assez compte de ceci : peut-il y avoir de la quantification mieux établie sans au préalable de la théorisation plus juste ?

DM, 24 août 14

P.S. – Théorisation plus juste ? Il faudrait en parler le moins possible publiquement parce que ce serait top effarouchant. Et pourtant les choses sont ainsi : il faut en passer par des mises au point du genre de celle que la note ci-dessous évoque. Avec entre autres les concepts de rentabilité, de productivité et de profitabilité remis d’aplomb, la menace dont serait grosse l’accumulation de patrimoines privés ne se présente pas du tout d’une façon telle que la parade « idéale » serait la fiscalisation prescrite par Thomas Piketty et alliés. Or cette remise d’aplomb est inévitablement une élaboration théorique destinée à remplacer toute une part du corpus théorique nécessaire à l’établissement des catégories statistiques qui sont en réalité les plus significatives.  



[1] Piketty comme tant d’autres use d’une inversion qui passe hélas aujourd’hui pour techniquement correcte. Elle consiste à préférer le Price Earning Ratio PER — à un taux de dividende avec au numérateur le dividende par action (= par part sociale) et au dénominateur une valeur de la part. Quand le PER, rapport entre le cours de l’action et le dividende par action, augmente alors des poches de capitalistes sont réputées se gonfler ; et quand il baisse se dégonfler. C’est une façon de crier : la loi, l’inévitable loi, c’est le capitalisme de plus-value, hors de ça point de salut, tout le monde à la bourse (mais si vous êtes petit par l’entremise d’au moins un intermédiaire), le capitalisme de rendement strictement dit cela ne vaut, et encore, que pour la veuve de Carpentras. Car cette dernière constate qu’aux hausses et aux baisses du PER ne correspondent pas nécessairement des variations dans le même sens et de même amplitude du taux de dividende par rapport à la mise, approximativement corrigée de la dévaluation monétaire, de son défunt mari ou d’elle-même. Cette mise est dans son esprit une contribution à la création d’emplois permanents et la rente que, bon an mal an, cette mise lui rapporte est une fraction du produit de cette création — rente qui à ses yeux innocents est dans son principe aussi légitime qu’un intérêt ou un salaire. Mais il se dit que l’économie politique selon la veuve de Carpentras est réactionnaire (alors que les penchants politiques de ladite veuve ne sont que supputés). Reste à prouver que c’est elle qui civiquement a tort et la finance aujourd’hui moderne définitivement raison. Piketty ne s’avance pas de ce côté, sa tasse de thé c’est la fiscalité correctrice de tout ce qui à ses yeux n’est pas « idéal » — par la répétition de cet adjectif une phrase exagérée de sa Conclusion fait froid dans le dos : « Depuis ses origines, l’économie politique cherche à étudier, scientifiquement, ou tout du moins rationnellement, de façon systématique et méthodique, quel doit être le rôle idéal de l’État dans l’organisation économique et sociale d’un pays, quelles sont les institutions et les politiques publiques nous rapprochant le plus d’une société idéale. »

[2] Ce n’est pas parce que des statistiques macroéconomiques, dont celles d’origine fiscale, sont incontestablement utiles que l’idée même de comptabilité nationale est pertinente. Dans une comptabilité en partie double, crédits et débit des comptes de flux — flux consolidés dans un compte de résultat —, ont pour contrepartie généralement des débits ou crédits de comptes de stock — stocks consolidés dans un bilan. Les comptabilités de cette sorte sont dans leur principe économiquement justifiées dès lors qu’il s’agit d’une entité participante à des échanges et des transferts économiques : une entreprise, une association privée à but non commercial, un ménage, un organe public. Mais qu’en est-il, par exemple, de la France et de ses régions ? Est-ce elles qui sont parties prenantes dans des échanges et transferts économiques ? Puisque qu’en réalité ce n’est pas elles, comment l’application à un espace géographique du principe et des procédés communs aux comptabilités en partie double peut-elle ne pas être un contresens économique ? Et des statistiques économiques portant sur un espace géographiques doivent-elles être montées en un système qui est inévitablement le produit d’une conception générale de l’économie contestable ?