173 - Mardi 10 janvier 2012

Politique économique : changer la donne

À l'heure où, en pleine crise, le chômage diminue en Allemagne, l'objectif majeur est bien pour les Français de retrouver la fierté du plein-emploi. Une politique de relance par alourdissement des dépenses publiques peut-elle y conduire ? La réponse est bien sûr doublement négative : l'endettement est tel que la crédibilité du pays en est affectée ; ce même endettement est une pompe à détourner l'épargne la plus nécessaire à l'emploi : le financement des entreprises. Et pourtant, la préparation du « sommet social » convoqué à la hâte pour dans quelques jours remet en avant des raisonnements que leurs défauts rendent incompatibles avec une politique économique foncièrement pertinente.

Compétitivité et croissance

Une opinion est très répandue : la reprise de l’emploi dépend de la croissance et la croissance dépend d’abord de la compétitivité, à savoir d’une capacité à gagner ou conserver des parts de marché face à la concurrence, venue à domicile de l’étranger ou rencontrée de l’export.  Il faut, c'est là où souvent les colporteurs de cette opinion veulent en venir, faire payer aux contribuables (les plus riches dit-on quand on veut escamoter que l'addition à partager s'en trouve augmentée) « la baisse des charges », largement soutenue chez les chefs d’entreprise français afin de réduire « le coût du travail » et; partant d'augmenter « la compétitivité », comme si cette dernière se résumait à la hauteur des prix de revient, surtout dans un pays à hauts salaires comme la France.

Les dimensions de la compétitivité

Il suffit de se mettre dans la peau de l'avisé acheteur final d'un bien d'équipement tel qu'une voiture, un appareil ménager ou même une paire de chaussures. La compétitivité ne varie pas seulement en fonction du prix mais aussi de la qualité du produit et souvent du délai de livraison, entre autres. Privilégier la compétitivité par le prix est le fait de l'offreur axé sur le moins disant faute d'avoir à faire valoir plus de qualités, dont celles des délais de livraison courts et tenus. Or c'est cette compétitivité restreinte que le gouvernement est en train d'élever au rang d’une donnée incontournable, tout en feignant de ne pas se rendre compte qu'elle est la compétitivité du travailleur pauvre résigné à le rester.

Dans l’ordre réel des causes et des effets économiques, la capacité des entreprises d’un pays à ouvrir et à maintenir des débouchés est de moins en moins limitée à la seule question des prix. Le rapport qualité-prix est un argument efficace de vente quand, par des investissements de montée en gamme et de reconversion, l’acheteur trouve un avantage substantiel à payer plus cher. Les voitures et autres machines allemandes sont-elles à bas prix? Les iTrucs d'Apple et consorts sont-ils à bas prix ? Pourquoi le fabricant français de chaussures Mephisto a ouvert un débouché, domestique et à l'export, et continue-t-il à l'agrandir ? Etc.

Les politiciens qui, sous l’influence de groupes de pression patronaux, soutiennent que la croissance dépend d’abord de la compétitivité réduite aux prix de revient pensent agir de manière raisonnable. En réalité, ils contribuent au dévoiement des chefs d'entreprise les plus influençables. Même s’il existe un delta positif de croissance par des diminutions de salaires complets, ces diminutions mises à la charge des finances publiques aggravent le détournement de l'épargne sans lequel un delta plus positif pourrait être obtenu.

Les conditions d'une croissance solide et salubre

La croissance peut et doit s'obtenir sans recours aux diminutions de charge. Les cotisations prétendues patronales sont en fait des éléments de salaire couvrant le paiement d'acquisition par le salarié de droits : on ne le répétera jamais trop tant qu'elles n'auront pas été abolies, les cotisations patronales sont salariales. Il y a un gisement inépuisable de croissance dans un mouvement général de montées en gamme et de reconversions financées par de nouveaux apports en capital dans les entreprises, et complémentairement seulement de nouveaux concours en crédits non bonifiés. La croissance la plus saine est celle qui a pour moteur le placement direct d’épargne dans ces apports.

Tirons-en la conclusion qui s'impose. Dans l’ordre réel des causes et des effets économiques, la croissance la plus solide  ne dépend pas en premier lieu de la compétitivité mais du taux de capitalisation, particulièrement pour les petites et moyennes entreprises. Autant de croissance qu'il en faut pour redresser l'économie française est à notre portée sans reporter à plus tard un net assainissement des finances publiques, chaque progrès substantiel de cet assainissement libérant de l'épargne à même de s'investir dans les entreprises d'autant plus promptement et durablement qu'enfin la pleine rémunération du capital aura été instaurée. Mais l'entrée dans ce cercle vertueux est à l'antipode du maintien dans le cercle vicieux des allégements de charge et des alourdissements de dépenses fiscales et, plus généralement, publiques.

Le socle d’une politique économique qui tient la route

Quel est, dans le mental des candidats aux plus hautes fonctions politiques, l’ordre le plus fondamental des causes et des effets économiques ? Même question pour le mental des faiseurs d'opinion les plus influents. Quand cet ordre est plus imaginaire que réel, les inclinations en matière de politique économique sont exposées à ce qu’Alain Madelin vient de déclarer au sujet de la TVA dite « sociale » : « Aucun des arguments avancés ne tient la route »[1].

Le  « sommet social » puis la double campagne électorale (président, députés) vont nous valoir une avalanche de prises de position où, une fois de plus, il sera hélas peu question, voire pas du tout question, de la relation de causalité entre la quotité de capital social dans le financement des entreprises et la création d’emplois stables par ces mêmes entreprises. Pareillement, il ne sera vraisemblablement pas question de la fiction que constituent les cotisations patronales. Cette fois encore, il va être manifeste que manque décidément le socle d’une politique économique pertinente : l’ordre le plus fondamental des causes et des effets propres à une économie de marché faite aussi solide et équitable qu’il est possible de la concevoir, sans concession aux manigances légalisées qui entravent ses autorégulations.

DM et AL



[1] Sur le même sujet, voir aussi, par Jacques Bichot : TVA sociale, une fausse bonne idée ?