179 - Mercredi 13 juin 2012

Jean-Marc Daniel

Ricardo, reviens ! Ils sont restés keynésiens

Essai sur la prospérité économique

François Bourin Éditeur, Paris, mars 2012, 120 pages, 20 €

L’auteur

Né en 1954, polytechnicien, économiste universitaire, Jean-Marc Daniel est chroniqueur au Monde et sur BFM Business. Ses précédents livres sont La politique économique (Que sais-je ?, 2008), Histoire vivante de la pensée économique (Pearson éducation, 2010), Le socialisme de l’excellence / Combattre les rentes et promouvoir les talents (François Bourin Éditeur, 2011).

La « nouvelle macroéconomie classique »

Dans son introduction à Ricardo, reviens ! Ils sont restés keynésiens, Jean-Marc Daniel présente son propos en ces termes :

« Ce que nous allons essayer de développer dans cet ouvrage, c’est que les nouveaux classiques, en démontrant les limites du keynésianisme, ont ouvert la voie vers une réforme de la politique économique. Le bon compromis est probablement celui qui garderait de Keynes et de ses disciples le rôle déterminant de l’investissement et du cycle économique qu’il nourrit, et de Ricardo le rôle essentiel de la liberté économique face à l’interventionnisme public vain et bridé par la dette et la nécessité de promouvoir la concurrence pour combattre les rentes. »

Ce compromis, constitutif d’après Jean-Marc Daniel de la « nouvelle macroéconomie classique », comporte la prescription d’indexation des dépenses publiques sur la prévision de croissance structurelle de l’économie. Cette prévision étant supposée pouvoir être établie avec une marge d’erreur et de manipulation négligeable, il en résulte sur le papier que, variations conjoncturelles aidant, ces dépenses deviennent des « stabilisateurs automatiques ».

La politique de croissance prescrite

Après avoir fait état de « quatre pistes pour réaliser l’assainissement budgétaire » (p. 160 à 162) — dont la réduction puis la suppression des exonérations de charges patronales ainsi que de la niche des heures supplémentaires (loi TEPA) — la politique de croissance prescrite est ainsi résumée (p. 173) : « … il faut donc que l’État assume durablement une politique ayant quatre vecteurs : une gestion des finances publiques en stabilisateurs automatiques à partir d’une situation de déficit structurel nul ; une refonte du code du travail dans le sens d’une très grande flexibilité ; une politique de formation exigeante et généralisée sur la durée de vie de la population active ; une politique de concurrence systématique visant à briser les rentes et à favoriser l’investissement ».

Une « très grande flexibilité » de l’emploi vient-elle vraiment au premier rang de ce qui est nécessaire à la croissance ? Pourquoi tenir en arrière le placement d’épargne en nouveau capital des entreprises et les conditions auxquelles l’égalité de l’échange marchand salarial est établie ? Comment « une politique de formation exigeante et généralisée sur la durée de vie de la population active » pourrait-elle ne pas avoir de lourds effets pervers ?

Comme s’il était fatal qu’il en aille ainsi

Dans l'optique de la « nouvelle macroéconomie classique », le capital est maintenu à la remorque du crédit et particulièrement du crédit bancaire, comme s’il était fatal qu’il en aille ainsi. Au regard de la fragilité du système bancaire actuel et de l'état où il a plongé l'économie, il y a quelque inconscience à raisonner ainsi. C'est pourtant le pari fait par la plupart des politiques économiques actuelles. Seule une réhabilitation du circuit de l'épargne est à même de prendre le relai d'une croissance durable. Dans cette perspective, ce sont les évolutions du  taux de capitalisation et du taux de bénéfice distribué sur capital exploité qui ont une importance systémique :

  • Le taux de capitalisation concerne le financement des entreprises : comment assurer l'emploi stable s'il n'y a pas d'argent stable pour financer l'activité ?
  • Le taux de bénéfice distribué sur capital exploité concerne la rentabilité du placement dans les entreprises : comment avoir l'argent stable pour financer l'activité si le placement n'est pas « suffisament » rentable ?

Dans un tel projet, la dynamique du placement direct d’épargne en nouvelles parts de capital des entreprises et le profit qui peut en résulter jouent un beaucoup plus grand rôle que l’endettement des entreprises. Voilà où réside la contribution au véritable entreprenariat : un flux d'épargne pour l'activité en échange d'un flux de profit suffisant pour attirer l'épargne. On est ici bien loin de tout effet de levier à base d'endettement ou de la confiscation des profits (bénéfices non distribués) sous couvert d'autofinancement.

Les « nouveaux classiques » se réclament, à juste titre, de Ricardo en matière de libre-échange et d’équivalence entre l’impôt et l’emprunt public souscrit par les nationaux. Mais c’est en passant outre à ce qui fait la différence essentielle, discernée par Ricardo, entre ce qui est à proprement parler rare et reproductible à volonté par l’industrie humaine. C’est également en négligeant la distinction primordiale, tirée par Fabra de son étude de Ricardo, entre le travail en tant que dépense d’énergie humaine et le travail en tant que produit d’une telle dépense, seul ce dernier étant susceptible de faire l’objet d’un échange marchand.

Les salaires continuent à ressortir d’une théorisation qui, en masquant le double fait que le revenu total du travail fait l’objet d’une répartition et que cette dernière n’est réglable que par la subjectivité collective, oblitère également les conditions auxquelles l’égalité de l’échange marchand salarial est établie.

Le pseudo libéralisme du maximum de profit

Il est évident, après s’en être avisé, que les bénéfices entièrement distribués aux épargnants qui ont placé leur argent en capital d'entreprise et la publication des taux de cette distribution sont des dispositifs nécessaires à la concurrence. Ricardo a bien vu que la concurrence n'est véritable que si l'on peut observer une poussée constante vers l’égalisation des rentabilités du placement en capital. Mais voilà qui détourne de la maximisation du profit, faite but inhérent à l’entreprise capitaliste et maintenue dans ce statut par les « nouveaux classiques ». La maximisation du profit passe de fait par l'établissement de monopoles ou de cartels en vue de réduire la concurrence. Et on oserait appeler cela « économie de marché » !

Très majoritaires sont les jeunes gens frais émoulus des écoles de commerce qui traitent leur interlocuteur de naïf quand ce dernier leur expose les arguments que Peter F. Drucker a opposé au postulat du maximum de profit. Comme leurs professeurs et la plupart de leurs parents et de leurs employeurs, ces jeunes gens n’ont plus sur ces questions assez de fraîcheur d’esprit et de recul. Tout cela se fait sans même envisager que la norme même du maximum de profit est pseudo libérale. C’est, en effet, aux entrepreneurs qu’il revient de librement et diversement choisir pourquoi ils le sont, et de changer d’avis autant que bon leur semble. Ce n’est pas aux économistes et formateurs en gestion de le dicter.

De façon aussi complètement libérale

Repartir de Ricardo, oui, résolument oui, mais de façon aussi complètement libérale que lui-même est parti de Smith, a fait commerce d’idées avec Say, s’est lié d’amitié avec Malthus sur lequel beaucoup l’opposait. Ce libéralisme implique d’ouvrir, au sien même de la cité universitaire et de ses annexes médiatiques comme dans les partis politiques, le débat sur les fondements de l'économie de marché et sur la politique économique qui en découle. C'est le projet de « l’économie définie et de plein-échange » :

  • l’économie définie, établie sur une rupture épistémologique amorcée par l’économiste anglais Richard Whately qui, dans ses Conférences introductives de 1831 (8 ans après la disparition prématurée de Ricardo), propose de substituer à l’économie politique, faite science de la richesse par Adam Smith, la science des échanges marchands, ou catallaxie, du grec katallatein « échanger » ;
  • l’économie de plein-échange, grosse d’un progrès systémique ouvrant la voie du plein-emploi structurel, facilitant l’assainissement budgétaire permanent, jugulant l’inflation et la déflation, maximisant le revenu total du travail, atténuant le tropisme aux redistributions qui échouent de fait à réduire la pauvreté.

Ce débat est douleureux parce qu'il remet en cause des dogmes les plus profonds de la pensée économique : la loi de l'offre et de la demande et la théorie de la rareté qui lui est corrolaire. Cependant, les échecs patentés les politiques actuelles poussent à la révision. Ce ne sont par les Eurobonds, prolongation de la politique d'endettement, qui vont régler nos difficultés.

DM, AL