L'Anticapitalisme : la prétendue « loi » de l'offre et de la demande

Extrait du chapitre 12, La théorie de la valeur-travail définit l'objet l'objet de l'économie politique, intertire de l'auteur, notes de DM entre [ et ]

[Ce qui délimite le champ de l'économie politique objective est la pratique des échanges marchands et des transferts de termes de ces échanges (pour exemple de l'un de ces transferts : un impôt) à la seule raison de ce qui est leur spécifique. Pour comprendre la réaction d'où procède ce titre, retenu par Fabra en 1973, lire l'extrait suivant.]


Fonder la valeur d’échange sur l’utilité conduit l’économie politique [subjective] à ne fixer aucune borne à l’étendue du marché, sinon celles qui sont imposées de l’extérieur, par la loi ou l’habitude. L’économie politique « néolibérale » ne connaissant que « la loi de l’offre et de la demande » ne peut tirer d’elle-même aucun principe pour en limiter l’empire [d’où notamment l’extension de « l’analyse économique » au « marché politique », au « marché des idées », de la délinquance, des relations personnelles et familiales, de la religion,  etc. car sur ces scènes il y a de l’offre et de la demande et de l’utilité, ou valeur d’usage]. Le marché est le lieu où s’achètent et se vendent à la fois des biens reproductibles par le travail de l’homme (telles les automobiles et les usines qui les fabriquent), et des biens non reproductibles soit parce que la nature ne les fournit pas profusion (le sol), soit parce qu’ils sont le produit d’un travail non standardisé (œuvre d’art). À cela s’ajoutent encore les biens artificiellement non reproductibles, c’est-à-dire ceux dont la rareté tient à ce que leur production est contrôlée par un monopole. Aux yeux de l’économiste « néolibéral », l’hétérogénéité entre tous ces biens n’est pas un obstacle à l’unité de la science [économique]. Mieux encore : cette hétérogénéité, il ne la voit pas [la mise en caractères gras est mon fait]. Pourquoi ? Parce qu’il découvre entre toutes ces « marchandises » un commun dénominateur : elles sont « désirées » et cela suffit pour leur conférer une valeur d’échange [marchand, ce qui en fait un sophisme, ce syllogisme généralement de mauvaise foi : ma femme et mes filles sont désirées, donc elles ont une valeur d’échange marchand… ! [La « théorie de la valeur-travail » est celle des valeurs d’échange marchand fondées, catégorie par catégorie de vraie marchandise, sur ce qui leur est spécifique : la théorie des prix en économique politique objective versus la théorie du prix en économie politique subjective].

La prétendue « loi » de l’offre et de la demande

Un libéral devrait repousser de toutes ses forces l’idée selon laquelle il existe une « loi » de l’offre et de la demande grâce à laquelle le prix des marchandises est objectivement fixé sur un marché libre. Affimer qu’il existe une telle « loi » serait livrer l’économie politique à l’arbitraire, et finalement méconnaître le sens que l’on donne au mot de loi dans les sciences.

Que nous apprend cette prétendue loi, dont se réclame pourtant la quasi-totalité des économistes contemporains sous l’influence des fondateurs de l’économie politique moderne, les Walras, Jevons, Boehm Baverk ? Que, sur un marché non réglementé, une forte demande s’exerçant sur telle ou telle marchandise, mettons des tomates, en fait monter le prix, tandis qu’au contraire une augmentation de l’offre le fera baisser. N’importe quelle marchande des quatre-saisons sait cela et n’a pas besoin d’un économiste pour l’en convaincre. On n’a pas attendu d’avantage Newton pour s’avoir qu’entrainé par son poids, un fruit mûr se détache de l’arbre et que l’on risque de se faire écraser le nez si l’on a l’imprudence de l’exposer à sa trajectoire !

Si Newton a fondé la physique moderne, c’est parce qu’il a été capable de découvrir que la chute des pommes était régie par un principe plus général, la gravitation universelle qui expliquait tout aussi bien le mouvement des astres. Loin de faire figure d’accident, la chute de la pomme apparaissait dès lors gouvernée par une loi, et la vitesse avec laquelle elle s’approchait du sol pouvait même être exprimée algébriquement, à condition de supposer négligeable le frottement de l’air.

En ce qui concerne les prix, la question est de savoir si au-delà des fluctuations incessantes qu’ils subissent sur le marché à cause du jeu d’une offre et d’une demande elles-mêmes constamment en mouvement, il existe un principe régulateur propre à rendre compte de leur évolution à long terme. Ce principe régulateur, les classiques, on le sait, ont cru le trouver dans le coût de production désigné par eux de l’expression bizarre de « prix naturel ». Grâce à la compétition des producteurs répondant aux sollicitations de la demande, le prix du marché tendra à se conformer à ce « prix naturel ». Le facteur déterminant des prix, selon cette conception, c’est l’offre.

La demande n’influe sur leur formation que pour la période plus ou moins longue durant laquelle la production n’a pas eu le temps de s’ajuster aux nouvelles conditions du marché. Si une forte demande se manifeste sur une marchandise ou un service quelconque le prix va monter, mais on aurait tort d’y voir une confirmation de la prétendue loi de l’offre et de la demande.
La concurrence entre les producteurs aura tôt fait de faire cesser l’anomalie que constitue un prix « trop élevé », expression qui n’a de sens que par comparaison au coût de revient. Si, au contraire, la clientèle se désintéresse d’un produit, son prix baissera (au dessous de son « prix naturel ») jusqu’à ce que les capitalistes, à cause de la baisse de leur profit, diminuent les investissements dans cette branche d’activité out tout au moins cessent de les augmenter au même rythme que partout ailleurs. A long terme – expression qui se rapporte au « modèle économique » plus qu’au monde empirique -, la demande n’est pas un facteur déterminant des prix. La théorie de la valeur objective repose sur cet axiome.

Il est pourtant évident qu’il existe toute une catégorie de bien dont la valeur est déterminée uniquement par la demande dont ils font l’objet. Ce sont les biens rares, c'est-à-dire ceux qui ne sont pas reproductible à volonté, soit parce qu’ils sont le produit d’un travail non standardisé (œuvre d’art), soit parce qu’ils existent dans la nature en quantité limité. Impossible d’expliquer leur prix sur le marché par un coût de production. C’est pourquoi Ricardo (à la suite de Smith) divisa les biens en deux grandes catégories :

  • 1. Ceux qui sont obtenus par le travail standardisé et qui sont de loin les plus nombreux.
  • 2. Ceux qui tiennent leur valeur de leur seule rareté.

[Cette première mise au point de Paul Fabra sur les types de marchandises a été développée dans l'atelier Paul Fabra pour aboutir à une théorie cohérente et expérimentalement solide de la marchandise.]

Marchandage ne portant pas sur un échange marchand

L'usage beaucoup trop extensif fait aujourd'hui de la loi de l'offre de la demande conduit à faire passer du marchandage qui ne porte pas sur de l'échange marchand pour sain dans son principe. En voici un exemple.

L'Europe dit aux pays de la rive sud de la méditerranée : nous vous accordons des subventions pour améliorer vos infrastructures, vous endiguez l'émigration à partir de vos territoires. C'est un marchandage, analysable en termes d'offre et de demande (quoi ne l'est pas ?), qui a pour caractéristique de ne pas porter sur de l'échange marchand : que des hommes viennent ou ne viennent pas, ils ne sont ni de la marchandise ni de la monnaie.

Il y a une autre solution. Nous européens allouons le moins possible de nos revenus à des transferts afin d'en allouer le plus possible à la capitalisation de nos entreprises et des votres. Nous vous invitons à en faire autant. Tant qu'il n'en aura pas résulté des soldes migratoires équlilibrés entre nous, car cette capitalisation vous permettra d'élever le niveau de vie de vos populations plus vite que nous serons à même de le faire parce que la productivité des placements dans les entreprises de vos pays s'élevera plus vite que chez nous, nous participerons ensemble à l'endiguement de trop d'immigrations d'autant mieux que nous nous sommes mis d'accord sur le même modèle économique pour vous et pour nous.

Dans ce qu'a de pernicieuse la loi prétendue universelle de l'offre et de la demande, il y a que son culte conduit à la sanctuatisation du marchandage qui détourne l'attention de l'essentiel : ce qui assainit une économie nationale, quel qu'y soit le revenu moyen par habitant. Le marchandage, cet instrument par excellence du rapport de forces et de l'opacité, ne fait pas partie de cet essentiel. Tant que la grande affaire économique est d'être assez puissant et madré pour manipuler des cours sous couvert de la loi de l'offre et de la demande, la pratique des échanges marchands a de moindres effes sociaux positifs, voire est renversée en dispensatrice d'effets sociaux négatifs.