L'Anticapitalisme : c'est de fond en comble qu'il faut refaire l'économie politique

Extrait du chapitre 5, intertitre de l'auteur, mentions entre [ et ] de DM

Marxisme et marginalisme relèvent l’un et l’autre de la pensée pré-ricardienne

Les marginalistes se sont laissé prendre au mirage smithien [le travail étalon de valeur d’échange marchand] de façon encore plus irrémédiable que Marx. Pourtant, ils font davantage illusion parce qu’ils sont répudié le langage pseudo-scientifique [de Marx] – sur la « substance » ou « l’essence » de la valeur – et ne citent plus Aristote (ce en quoi ils ont parfois tort). À la place, ils utilisent les mathématiques et cela leur a donné comme un brevet de sérieux. [Le soulignement suivant est de DM]. Même les alchimistes se servaient d’instruments – des alambics par exemple – qui auraient pu figurer dans un vrai laboratoire de chimie ! Les marginalistes, donc, ont mis en équation leur théorie, mais qu’ont-ils retrouvé ? La relation d’égalité posée par le professeur anglais du XVIII° siècle. Le fait que cette relation soit désormais considérée comme vérifiée à la marge ne change rien au fond de l’affaire. Les pseudo-démonstrations de Walras, de Jevons et des économistes de l’école autrichienne, dont nous avons hérité, cachent de plus en plus mal le caractère non scientifique et, par conséquent, non mathématique de leur doctrine. [La mise en gras suivante de DM, avec d’autant moins d’hésitation que cette affirmation est reprise par Fabra en quatrièmes de couverture des deux éditions de son Essai de réhabilitation de l’économie politique objective]. C’est de fond en comble qu’il faut refaire l’économie politique.

Selon l’idée courante que l’on se fait de l’origine de l’économie politique, Adam Smith, auteur d’un ouvrage vénérable paru en 1776, est son lointain fondateur. Cette interprétation est encore plus vraie qu’on le croit généralement, en ce sens que l’auteur de la Richesse des nations est l’inspirateur commun de deux doctrines officielles entre lesquelles le monde d’aujourd’hui [écrit au début des années 1970]. Ce serait fort bien si l’économie politique néolibérale et l’économie politique marxiste procédaient l’une et l’autre de la partie scientifique que contient l’œuvre de Smith (on a vu au chap. 3 par exemple que la parabole de la main invisible dénotait la modestie devant les faits qui caractérise l’attitude de l’homme de science) [dans l’apport de Smith qui atteste de qu’a eu de scientifique son esprit, il y a, la distinction cruciale et intangible entre valeur d’échange (marchand) et valeur d’usage (utilité)]. Malheureusement, tel n’est pas le cas. Tant la doctrine marxiste que la doctrine marginaliste procèdent de Smith pour la partie la moins défendable de son héritage.

Pour une fois, on serait tenté d’approuver Michel Foucault quand il écrit (Les Mots et les Choses, chap. 7, section consacrée à Ricardo) : « Au niveau profond du savoir occidental, le marxisme n’a introduit aucune coupure fondamentale. » [« Coupure fondamentale » et « rupture épistémologique » désignent la même sorte d’événement.] Cependant, il me paraît aller trop vite en besogne quand il revoie dos à dos « l’économie bourgeoise et l’économie révolutionnaire du XIXe siècle », en affirmant que « leurs débats ont beau émouvoir quelques vagues et dessiner des rides à la surface, ce ne sont tempêtes qu’au bassin des enfants ».

La tempête a parfois été si violente [les travaux historiques établissant de la façon la plus crédible que cette violence a fait plusieurs dizaines de millions de morts n’étaient pas encore parus], n’en déplaise à notre auteur, qu’on aimerait en connaître l’origine ! Mais, surtout, Michel Foucault comme l’amalgame traditionnel, en englobant sous le vocable d’ « économie bourgeoise » des théories et des doctrines très différentes. Il ne s’aperçoit pas en particulier que la « coupure réelle » (mieux aurait valu que soit ici imprimé « coupure fondamentale », alias « rupture épistémologique »] a eu lieu entre Smith et Ricardo et qu’à maints égards il reste encore aujourd’hui à en tirer les conséquences. [Les mises en caractères gras et le soulignement suivants sont de DM.] Il ne s’agit pas de revenir à Ricardo – on ne revient jamais en arrière – mais de reprendre là où il l’a laissée l’indispensable critique épistémologique, sans laquelle aucun progrès de la pensée économique ne sera possible et, à partir de là, de reconstruire des modèles tout autres que ceux qui existent aujourd’hui [ce à quoi s’applique la section Science économique du présent site]. Dans un accès de sincérité, un économiste français de renom, Maurice Allais [à qui le prix Nobel d’économie a été attribué en 1988], a dit récemment que les travaux accomplis depuis vingt ans par les économistes ont incontestablement fait progresser les mathématiques, mais pas l’économie politique *. Il est temps que l’économie politique puisse à nouveau profiter de l’emploi des mathématiques. [Ce qu’elle ne fera que par, dès ses prémisses, du raisonnement orthologique **.]

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* Il s’agit de la communication que Maurice Allais a faite en mai 1971 devant le congrès des économistes français, réuni à Lausanne pour le centenaire de Walras. Malheureusement, M. Allais, malgré la pertinence de plusieurs de ses critiques, reste fondamentalement attaché à la conception psychologique de la valeur et ne rompt pas, par conséquent, en profondeur avec Walras. [Ne rompt pas : il n’entre pas dans la rupture épistémologique prescrite par Fabra, comme avant lui son aîné polytechnicien Jacques Rueff s’est tenu à la même ligne de conduite, sans à ma connaissance faire grief à Fabra, qui a été l’un de leurs proches amis, de sa prescription et moins encore, toujours à ma connaissance, envisager de la réfuter. Cela a été, avec moins de proximité amicale à ma connaissance, également le cas de Raymond Barre dont la lecture de L'Anticapitalisme est attestée par son article Pour l’économie objective.]

[** Une archive scolaire familiale atteste de l’enseignement du sens de l’adjectif « orthologique » dans les écoles primaires françaises dans les années 1870 : « de la racine grecque « ortho » qui signifie « droit » et par analogie « correct », lit-on sous la dictée de l’instituteur, dans une écriture graphiquement impeccable, de manière aujourd’hui vertigineuse aussi par l’emploi du mot « analogie » en s’adressant à des enfants de 11 ans – mais il s’agissait de leur donner du vocabulaire et non pas d’éviter de les contrarier. Le Littré de 1878 comprend l’entrée « Orthologie. Art de parler correctement ». Elle est suivie de l’entrée « Orthologique. Qui appartient à l’orthologie ». Ces mots savants ont disparu de nos dictionnaires. Puisse l’économie politique objective contribuer à les y faire revenir avec, pour l’adjectif, une mention du genre : se dit d’un raisonnement qui est logique en soi et non pas du seul point de vue de qui le tient.

Puisse aussi le constat que l’enseignement et la pratique des mathématiques ne suffisent pas, comme l’a lucidement constaté Maurice Allais (et avant Henri Fayol et Lewis Carroll), de bien loin s’en faut, à former au raisonnement orthologique.]