C302 - Le but du maximum de profit est contreproductif (Peter F. Drucker)

Le « pape du management », l’américain  Peter F. Drucker, a écrit au sujet du maximum de profit dans son opus magnus.[1] Voici, pour l'essentiel, de quelle manière :
 

« Si l’on demande à un homme d’affaires type de définir une entreprise, il répondra probablement que c’est une organisation qui doit faire du bénéfice. L’économiste type donnera probablement la même réponse. Cette réponse n’est pas seulement fausse. Elle est sans rapport avec les faits.

 « La théorie économique prépondérante de l’entreprise et du comportement dans le domaine des affaires, la maximalisation du profit – ce qui est simplement une façon compliquée d’exprimer la vieille rengaine de l’achat à bon marché et de la vente à un prix élevé – peuvent, plus ou moins, expliquer la façon dont travaillait Richard Sears. Ce qu’elle ne saurait expliquer, c’est la façon dont fonctionne Sears Roebuck ou toute autre entreprise commerciale, ou la façon dont ces affaires devraient fonctionner. Le concept de maximisation du profit est, en fait, dénué de sens.

 « Les économistes contemporains se rendent bien compte de ce qui précède mais ils essaient quand même de préserver leurs théorèmes. Joël Dean, un des plus brillants et des plus créatifs parmi ces économistes, continue à soutenir cette proposition. Il la définit comme suit :

 «« La théorie économique pose l’hypothèse fondamentale que la maximalisation du profit est l’objectif de base de toute entreprise. Cependant, dans un passé récent, ce concept a acquis, pour les théoriciens, une application restreinte :

1) au long terme ;
2) au revenu du management plutôt qu’au revenu des propriétaires ;
3) à l’inclusion d’un revenu non financier comme, par exemple, à un accroissement du temps de loisir des cadres supérieurs surchargés et à l’établissement de rapports plus amicaux entre niveaux hiérarchiques au sein de l’entreprise ;
4) enfin, à l’acceptation de considérations spéciales, telles que la limitation de la concurrence, le maintien du contrôle du management, la prévision des augmentations de salaires et la prévention de procès. On voit donc que ce concept est devenu tellement général et vague qu’il semble correspondre à la plupart des objectifs de l’homme en général ».

 « Un concept aussi général et aussi vague n’est plus un concept, poursuit Peter F. Drucker. C’est une autre façon de dire : « Je ne sais pas et je ne comprends pas ». Un théorème que l’on souhaite maintenir, alors qu’il n’existe plus en fait, cesse indubitablement d’avoir un sens ou une utilité quelconque.

 « Le danger du concept de maximalisation du profit est qu’il transforme la notion de rentabilité en mythe. (…)

 « Le profit et la rentabilité sont toutefois plus cruciales pour la société dans son ensemble que pour l’affaire individuelle. La rentabilité n’est pas l’objectif de l’entreprise et du monde des affaires. C’est plutôt un facteur limitatif. (…) Si les hommes d’affaires étaient remplacés par des archanges aux postes de direction, la rentabilité continuerait à être un de leurs principaux soucis, en dépit de l’absence totale d’intérêt personnel de ces mêmes archanges pour la notion de profit. (…)

« Ce qui est à la base [du postulat du maximum de profit] est le fait de croire, à tort, que ce qui motive un individu – donc en principe la motivation pour le profit de l’homme d’affaires – explique son comportement ou l’aide à choisir ce qu’il faut faire. On peut même suspecter la réalité d’un concept tel que la motivation du profit : ce concept fut inventé par les économistes classiques pour expliquer leur théorie de l’équilibre statique [cette dernière précision établit qu’il s’agit d’économistes néoclassiques et non pas classiques]. Il n’y a jamais eu aucune preuve de l’existence de la motivation du profit. Nous avons, depuis longtemps, découvert la véritable explication du phénomène de changement et de croissance économique que la motivation de profit avait été censée expliquer, à l’origine.

« Savoir s’il existe ou s’il n’existe pas une motivation pour le profit ne nous aide pas à comprendre l’entreprise, le profit et la rentabilité. Le fait que James Smith soit dans les affaires pour faire du profit ne concerne que lui et son ange gardien. Cela ne nous apprend rien sur ce que fait cet individu et sur la façon dont il fonctionne. Nous n’apprenons rien sur le travail d’un prospecteur d’uranium dans le désert du Nevada lorsqu’il nous est dit qu’il essaie de faire fortune. Nous n’apprenons rien sur le travail d’un spécialiste des maladies cardiaques lorsqu’il nous est dit qu’il essaie de gagner de l’argent ou même s’il nous est dit qu’il veut faire du bien à l’humanité. La motivation du profit et la maximalisation des profits qui en dérive sont inutiles à la compréhension d’une entreprise, de son objectif et de son management.

 « En fait, le concept est plus qu’inutile. Il est dangereux. C’est une des causes principales de la mauvaise interprétation de la nature du profit dans notre société et de la profonde hostilité vis-à-vis du concept de profit qui sont parmi les dangers les plus menaçants d’une société industrielle. Ce concept est en grande partie responsable des pires erreurs de nos gouvernements – tant aux États-Unis qu’en Europe occidentale –, erreurs qui reposent entièrement sur une mauvaise interprétation de la fonction et de l’objectif d’une entreprise commerciale. Ce concept est responsable, en grande partie, de la croyance communément répandue qu’il existe une contradiction inhérente entre le profit et la capacité que peut avoir une entreprise d’apporter une contribution sociale. En réalité, une entreprise ne peut apporter une contribution sociale que si elle est très rentable. Disons tout crûment qu’une entreprise en faillite ne sera probablement ni un bon endroit où travailler, ni un membre désirable d’une communauté, bien qu’il semble que certains de nos sociologues paraissent croire le contraire. »



[1] Management : Tasks, Responsibilities, Practices, première édition en 1974 par William Heinemann Ltd. Le passage cité est extrait du chapitre 6.