L'application de Caritas in Veritate en économie politique, Antoine Lonjon

L’encyclique Caritas in Veritate, parue au printemps 2009, appelle à se détourner de l’économie politique subjective. La présente note étaye cette affirmation en en produisant des extraits.

En premier lieu, il convient d’indiquer que cet appel s'appuie sur la reconnaissance du constat suivant : l’objectivité donne accès à de la vérité ou, comme on voudra, à des vérités. Cette évidence épistémologique et empirique sous-tend incontestablement l'esprit de l'encyclique comme les citations qui suivent le démontrent.

L’économie politique subjective détourne l'économie du bon sens et des vérités édictés par l’économie politique objective. L'approche subjectiviste de l'économie s'expose directement aux dérives précisées dans le passage 3 de Caritas in Veritate  :

« Dépourvu de vérité, l’amour bascule dans le sentimentalisme. L’amour devient une coque vide susceptible d’être arbitrairement remplie. C’est le risque mortifère qu’affronte l’amour dans une culture sans vérité. Il est la proie des émotions et de l’opinion contingente des êtres humains ; il devient un terme galvaudé et déformé, jusqu’à signifier son contraire. La vérité libère l’amour des étroitesses de l’émotivité qui le prive de contenus relationnels et sociaux, et d’un fidéisme qui le prive d’un souffle humain et universel. Dans la vérité, l’amour reflète en même temps la dimension personnelle et publique de la foi au Dieu biblique qui est à la fois « Agapè» et « Lógos»: Charité et Vérité, Amour et Parole. »

La pensée économique est particulièrement exposée à cette dérive, avec ce que cela implique de considérations et prescriptions sociales ainsi que d’influence sur les politiques gouvernementales et l’ensemble de la société. C'est pourquoi Benoît XVI a éprouvé le besoin d’en faire un thème majeur de sa Lettre encyclique car trop de « culture sans vérité » est bien une difficulté de notre époque.

La troisième et quatrième phrases du passage 4 de Caritas in Veritate souligne encore le danger d'un rapport au monde fondé sur la subjectivité telle que pronée par la théorie économique contemporaine :

« En aidant les hommes à aller au-delà de leurs opinions et de leurs sensations subjectives, la vérité leur permet de dépasser les déterminismes culturels et historiques et de se rencontrer dans la reconnaissance de la substance et de la valeur des choses. La vérité ouvre et unit les intelligences dans le lógos de l’amour: l’annonce et le témoignage chrétien de l’amour résident en cela. »

Précisons maintenant en quoi on peut qualifier la théorique économique actuelle de subjectiviste :

  • L’élévation du profit au rang de but de l’entreprise capitaliste est subjectiviste. C'est faire de l'entreprise un sujet, au même titre que chacun de nous. C'est détourner ainsi l'entreprise de sa finalité: être une organisation marchande propice à l'exercice du travail des hommes afin de leur assurer un revenu. Seul l'homme peut confondre Dieu et l'argent et s'y perdre dans la maximisation des profits.
  • Les cotisations dites patronales sont un artifice donnant aux employeurs et employés le sentiment que les uns paient à la place des autres alors qu’en réalité ces cotisations sont un élément de salaire : de l’objectivité est sacrifiée à de la subjectivité.  
  • Accorder droit de cité, jusque dans la présente encyclique, au terme « capital humain » est subjectiviste car le travail n'est pas une marchandise. L'extension abusive du terme « capital  » à toutes les ressources (humaines, naturelles, financières) contribuant au fonctionnement de l'économie est un asservissement de ces ressources au mythe de la satisfaction des besoins. Cet asservissement prend nom de « facteurs de production  » où la distinction de la Genèse entre l'homme et la nature, l'homme et ses propres richesses est abolie. Toute chose devient une marchandise du simple fait qu'elle peut-être désirée, par vous, par moi, par quelqu'un.
  • Les manuels d’économie sont foncièrement subjectivistes (et mathématistes) car ils fondent la valeur des choses sur le besoin de l'individu, par définition subjectif (mon besoin n'est pas forcément le votre). Le plus cocasse est l'appareillage mathématique supposé « mesurer » l'utilité des marchandises. Certains prétendent même mesurer le bonheur aujourd'hui, comme quoi l'approche subjectiviste conduit à énoncer des propos franchement absurdes.

La théorie subjective de l'économie, fondée sur l'analyse du besoin, conduit à des descriptions auto réalisatrices  comme celles de la primauté de la demande sur l’offre et de l’équilibre de sous-emploi. Ceci fait perdre tout moyen d'action intelligible et sensé aux politiques économiques et on en vient à évoquer la fatalité, l'appel magique à la «confiance»; on est pas loin du veau d'or. Au Vatican, cela se sait et cela dérange car la mise à nue de contrevérités est toujours désagréable. Une voie libératrice est en cours d’obstruction par le Malin via les économistes et les financiers avec des justifications alambiquées d'écarts de salaire de plus en plus indécents et de profits déconnectés du labeur des hommes. Les avaries systémiques en train de s’enchaîner sont loin, bien loin, d’être faute à pas de chance ou aux seuls politiciens.

L’économie politique subjective a entamé sa carrière universitaire au dernier quart du dix-neuvième siècle. Ce fût, en France et francophonie, d’abord sous le nom de « l’économie mathématique » puis, peu de décennies après, du « marginalisme », alias l’ « école néo-classique ». « Néolibéralisme » est plus tardif et reste contesté par ceux même qui placent la geste néo-classique dans la droite ligne de Smith, Say et Ricardo. Paul Fabra a pourtant mis en lumière la rupture que les néo-classiques ont introduit, avec Ricardo en particulier. L'approche néo-classique par le besoin a ainsi conduit à étendre sans fin le champ de l'économie politique, d'où l'apparition, à la fin des années 1950, du pluriel « sciences économiques ».

Ce pluriel cache aux non initiés l’unité doctrinale qui sous-tend l'économie politique contemporaire. C'est pour souligner cette unité que l'Atelier Paul Fabra emploi le terme « économie politique subjective ». En exhortant à plus d’objectivité en matière sociale, laquelle matière comprend l’économique, Caritas in Veritate invite à prendre davantage de distance critique à l’égard des « sciences économiques ». Ce faisant, cette encyclique, et par elle la doctrine sociale de l’Église, prescrit de se tourner vers l’économie politique objective. Les implications en sont les suivantes:

1) c’est le singulier « science économique » qu’il convient en vérité d’attacher à l’économie politique objective ;

2) c’est de se détourner des « sciences économiques » en se tournant vers la « science économique » prescrite par le Magistère de l’Église catholique.

Ce Magistère ne peut rompre avec les économistes catholiques désorientés par les remises en cause de l'économie politique objective (sur les prix, le profit, le travail, le capital, rien de moins ...). C’est une révolution universitairement périlleuse et le Magistère a certes la ressource de déclarer que « L’Église n’a pas de solutions techniques à offrir ». Il y a cependant deux « mais » qui, l’un et l’autre décisifs, ne permettent pas de laisser de côté la remise en cause qui s'impose.

Mais 1. Ce membre de phrase est le début du second paragraphe du passage 9 de Caritas in Veritate. Il faut le replacer dans son contexte. Voici in extenso ce paragraphe (sans les renvois qui sont à des références du corpus doctrinal mais en respectant les mises en italique que le texte publié comporte) :

« L’Église n’a pas de solutions techniques à offrir et ne prétend « aucunement s’immiscer dans la politique des États ». Elle a toutefois une mission de vérité à remplir, en tout temps et en toutes circonstances, en faveur d’une société à la mesure de l’homme, de sa dignité et de sa vocation. Sans vérité, on aboutit à une vision empirique et sceptique de la vie, incapable de s’élever au-dessus de l’agir, car inattentive à saisir les valeurs – et parfois pas même le sens des choses – qui permettraient de la juger et de l’orienter. La fidélité à l’homme exige la fidélité à la vérité qui, seule, est la garantie de la liberté (cf. Jn 8, 32) et de la possibilité d’un développement humain intégral. C’est pour cela que l’Église la recherche, qu’elle l’annonce sans relâche et qu’elle la reconnaît partout où elle se manifeste. Cette mission de vérité est pour l’Église une mission impérative. Sa doctrine sociale est un aspect particulier de cette annonce: c’est un service rendu à la vérité qui libère. Ouverte à la vérité, quel que soit le savoir d’où elle provient, la doctrine sociale de l’Église est prête à l’accueillir. Elle rassemble dans l’unité les fragments où elle se trouve souvent disséminée et elle l’introduit dans le vécu toujours nouveau de la société des hommes et des peuples. »

Mais 2. Les économistes catholiques et les catholiques participent à la mission impérative rappelée par Benoit XVI: prêter attention aux débats d’idées économiques, prendre parti, le faire savoir autour d’eux.

Est-il, dans ces conditions, excessif de considérer qu’un enjeu ecclésial se joue dans l’affaire « économie politique subjective, alias sciences économiques » contre « économie politique objective, candidate à l’appellation alternative « science économique » au singulier » ?

Le lien http://www.atelierpaulfabra.org/reo/2009-09-23 donne accès à une note sur science économique et doctrine sociale de l’Église coproduite avec Dominique Michaut pendant l’été 2009. Jacques Bichot en a pris connaissance avant de commencer récemment à examiner le traité d’économie politique objective en cours d'édition par l’Atelier Paul Fabra (section « Science économique » du site de l’Atelier).

Dans les actes des colloques sur Caritas in Veritate, il sera intéressant de chercher la glose de la nature de l'engagement que la doctrine sociale de l’Église doit prendre en matière d'économie politique. Exhorte-t-on à se détourner de l’économie politique subjective et à se tourner vers l’économie politique objective ? Ceci ne veut très évidemment pas dire : encenser ce que l’Atelier Paul Fabra produit mais se mettre en position de répondre aux objections et propositions qui y sont relevées parce que commune à chacun d'entre nous. La même finalité nous anime : la propagation de la bonne nouvelle du début de carrière d’un changement radical d’idées directrices du capitalisme replacé dans l’orbite de l’économie juste, deuxième priorité de la Charte pour le renouvellement de la pratique politique, accomplissement stimulé par une impulsion que Benoît XVI a donné au catholicisme et, par lui, au christianisme et à tous les laïcs de bonne volonté, anticléricaux compris.

Il est probable que les ajustements mutuels prendront du temps car il faut des dizaines d’années pour cheviller un premier traité d’économie politique objective, didactiquement exploitable et couvrant au moins le champ de la Théorie générale de Keynes. Plaçons donc cette probablité et les considérations dont cet envoi vous fait part sous votre sage et courageuse résolution : « Attendre un miracle ? Pas avant d’avoir rempli pleinement notre rôle » – notre devoir malgré l’adversité.

AL avec le concours de DM sur les indications d'histoire de l'économie politique