Avant-propos

Le courage, c’est de chercher la vérité et de la dire ; c’est de ne pas subir la loi du mensonge triomphant
qui passe et de ne pas faire écho, de notre âme, de notre bouche et de nos mains
aux applaudissements imbéciles et aux huées fanatiques...
Jean Jaurès

De la fin des années 1970 jusqu’au début des années 2010 et en qualité d’éditorialiste dans plusieurs journaux, dont en France principalement Le Monde et Les Échos, Paul Fabra a  critiqué les dérives des politiques économiques.

Le merle blanc - Sa mission est de jeter des torches dans nos abîmes.
                                                                       Mauriac à propos d'André Gide

Dans son livre paru en 1974, L'Anticapitalisme - Essai de réhabilitation de l'économie politique, il a démontré qu'il est possible et nécessaire de faire franchir à la théorie de l'économie de marché le seuil d'une science foncièrement objective.  Depuis 1979, Dominique Michaut a entrepris d’explorer plus avant cette voie, choisissant en 2007 de commencer à publier ses Propositions premières de science économique sur le site Atelier Paul Fabra dont il a été l’initiateur.

On ne peut pas mieux résumer l'esprit de ce livre de Paul Fabra qu'en citant ici sa couverture arrière:

«  Ce livre ne vise rien de moins qu'à un renversement de perspective de la pensée économique actuelle. La société contemporaine est encore analysée selon les modèles abstraits qu'en avaient proposés, à la fin du XIXe siècle, les économistes néo-libéraux.

« C'est au nom de la théorie de la valeur-travail reprise par Marx, mais mal interprétée par lui (il faisait du travail la " substance " de la valeur), qu'on repousse ici l'explication marxiste du profit (et du salaire…)

« On ne devra pas s'étonner que les mêmes arguments permettent de réfuter le marginalisme des néo-libéraux, car ces derniers, en répudiant aussi l'héritage ricardien[1], sont à leur tour retombés dans les pièges tendus par la pensée préscientifique d'Adam Smith [2]. C'est de fond en comble qu'il faut réviser l'économie politique, faute de quoi il sera difficile d'éviter que la société ne cède à la tentation de solutions imaginaires: la Révolution ou son contraire, la contre-Révolution. »

L'approche de Paul Fabra, et celle de l'équipe de l'Atelier Paul Fabra (APF)  qui travaille dans le même esprit, a pour particularité principale de tenter de distinguer ce qui, dans le domaine économique, peut faire l'objet d'une approche « scientifique », de ce qui, au contraire, ne pourra jamais être entièrement libéré des influences qui relèvent des « sciences humaines ».

Pour le côté « science dure », qui seul permettra de définir une économie politique cohérente, il s'agit d'abord de DÉFINIR aussi exactement que possible les concepts en jeu afin de sortir les théories économiques du flou des vocabulaires académiques, médiatiques ou professionnels qui évoluent d'écoles en écoles et d'époque en époque, au gré des théories et des modes, sans l'effort suffisant de chaque fois s'assurer que tous les participants aux débats entendent les mêmes faits et les mêmes concepts derrière les mêmes mots.

C'est pourquoi nous parlons, en général, d'ÉCONOMIE DÉFINIE pour distinguer cette approche. Parfois, nous précisons ÉCONOMIE POLITIQUE DÉFINIE et nous parlerons souvent, aussi d'ÉCONOMIE OBJECTIVE ! Cela exige donc une petite mise au point de vocabulaire:

D'abord, nous sommes persuadés qu'une ÉCONOMIE ne peut devenir OBJECTIVE que PAR et GRÂCE À UNE ÉCONOMIE CLAIREMENT DÉFINIE. Ensuite, il faut bien comprendre que lorsque nous parlons d'ÉCONOMIE POLITIQUE, le mot politique signifie simplement que cette économie ne concerne pas seulement les ménages ou les entreprises mais TOUS LES CITOYENS, car cette économie concerne TOUS LES ÉCHANGES ÉCONOMIQUES  (nous y reviendrons) et cela a une incidence inévitable sur notre art de construire une harmonieuse SOCIÉTÉ de CITOYENS.

Malheureusement, aujourd'hui, le mot politique porte pour beaucoup d'entre nous une connotation péjorative, probablement à cause de la multiplication des manœuvres politiciennes et de quelques pratiques malhonnêtes chez certains politiciens peu scrupuleux. De plus, chez le lecteur non spécialisé en économie, la confusion est possible entre économie politique et politique économique. Nous avons donc été  tentés, pour ce petit livre qui ne se prétend qu'une initiation légère, de créer une nouvelle expression à base de mots plus usuels, comme économie citoyenne ou encore économie sociétale. Nous y avons renoncé pour deux raisons : d'abord parce que, depuis l'avènement de la démocratie en Grèce antique, le mot politique est un mot d'une grande noblesse et nous désirons qu'il retrouve toute sa dignité ; ensuite parce que, pour tous les économistes, l'expression économie politique ne prête à aucune confusion, il s'agit bien de ce qui, parfois, est aussi appelé économie générale, l'économie qui touche l'entièreté de notre société.

 

Il va sans dire que cette exigence de précision à encore souvent pour effet que la reconstruction en cours à partir de la réhabilitation prescrite par Paul Fabra est facilement ignorée et même moquée, en privé, par les milieux traditionnels de l'économie. C'est un peu comme si, avant un débat, on demandait aux professeurs, ministres, syndicalistes, représentants du patronat et journalistes : « Êtes-vous bien sûr de savoir exactement de quoi vous parlez ? ».

Le merle blanc - La parrhèsia est une certaine parole de vérité, un dire-vrai qui ne relève ni d'une stratégie de démonstration, ni d'un art de la persuasion, ni d'une pédagogie. Il y a parrhèsia quand un dire-vrai ouvre pour celui qui l'énonce un espace de risque.
                                                                                                                                                                             Wiktionnaire

… et, pour celui qui l'écoute, un espace de découverte personnelle …

 

Un des points principaux de cet effort de clarification des éléments à comprendre et réguler afin d'entreprendre une réelle réforme de l'économie est de bien définir le terrain d'application de la science économique. Dans le travail de l'Atelier Paul Fabra, il est clairement spécifié que ce territoire s'étend exclusivement aux ÉCHANGES ÉCONOMIQUES, aussi appelés ÉCHANGES MARCHANDS.

En effet, dès l'invention de l'écriture cunéiforme et de la monnaie, en Mésopotamie il y a plus de cinq mille ans, toute l'économie politique fut concernée par la facilitation des échanges commerciaux, la protection de la confiance en la monnaie (qui facilite les échanges) et les règlements divers qui permettent d'accélérer ces échanges et donc le réemploi des monnaies.

Le merle blanc - Et, Coco, vous ne seriez pas en train d'oublier Jean-Baptiste Say qui distinguait dans l'Économie la Production, la Distribution et la Consommation des richesses ?

Non, nous ne l'oublions pas ! Et j'aimerais que toi tu n'oublies pas que tu es un merle, blanc peut-être, mais pas un perroquet ! Il faut cesser de répéter des clichés à propos des économistes dont l'Histoire se souvient. D'ailleurs, je t'interdis de colporter des clichés sur l'histoire de l'économie, je confierai cela au Chat !

Le merle blanc - Un chat ? Il y a un chat dans ce bouquin ? Quel chat ? et pourquoi un chat?

Nous ferons bientôt connaissance avec ce chat, tu ne perds rien pour attendre...

 

Nous aurons l'occasion d'y revenir, mais il faut bien admettre que tous les économistes  renommés qui survivent dans notre mémoire collective ont étudié des situations nécessairement limitées à leur temps et à leur géographie. De plus ils l'ont fait avec leurs propres outils : certains étaient essayistes, d'autres sociologues, journalistes, professeurs de sciences humaines, etc.

Quoi qu'il en soit, les temps ont changé et, en dehors des quelques citations et clichés qui sont répétés à l'envi, si nous lisons complètement et rigoureusement leurs écrits, on ne peut que conclure que, pour chacun d'entre eux, certaines choses étaient bien vues, et restent même parfois vraies aujourd'hui, mais que d'autres étaient, dès leur époque, des erreurs d'appréciation, ou sont devenues obsolètes au cours des générations et de l'évolution de nos sociétés.

Pour revenir à Jean-Baptiste Say [3], nous pourrions dire, pour aller vite, que sa loi des débouchés est bien vue, mais que sa « définition » de l'économie rappelée ci-dessus par le merle blanc entraine des erreurs d'analyse. La « distribution » a ses lois, notamment relatives aux répartitions de revenus et de patrimoines. La « production » et la « consommation » sont bien loin de ne porter que sur des choses qui ont une valeur d’échange économique. De plus, il est important de garder à l'esprit qu’il y a des productions sans consommation comme celles des idées, autrement dit des savoirs ! Toutes les richesses ne sont pas des marchandises… et certaines marchandises ne sont des richesses que façon de parler. Aussi choquant que cela paraisse aujourd’hui, la production et la consommation sont donc à tenir hors du champ de l'économie objective.

 

Le paragraphe ci-dessus est l'occasion d'insister sur un principe de base que nous chercherons à respecter tout au long de ce petit livre: les définitions n'entrainent pas de jugements de valeur. Le fait que seuls les échanges marchands concernent notre économie objective, n'implique aucunement que la production ou le commerce soient méprisables..

 

Au point de vue de notre propre méthodologie, nous chercherons à expliquer, aussi simplement que possible, quelques uns des thèmes travaillés par l'Atelier Paul Fabra, parmi lesquels on pourra remarquer, dans le Sommaire à titre d'exemples, mais de manière aucunement exhaustive:

  •  Les effets du Mercantilisme de Plus-Value
  •  Le Capitalisme à figure humaine et solidaire : exemple des coopératives vraies
  •  Le vrai capital et le quasi capital
  •  Les relations entre l'Emploi, le Profit et le Capital  (« Rétroaction EPCE »)
  •  Les rapports entre Rentabilité, Productivité et Profitabilité (RPP')
  •  L'évolution historique du sens du Travail et de la Solidarité

… et bien d'autres.

 

Nous avons choisi, pour ce petit ouvrage d'initiation à l'économie objective, la facilité de lecture, quitte à ce que les explications ne soient pas toujours parfaitement rigoureuses ou complètes. C'est pourquoi, chaque vulgarisation d'un concept sera accompagnée d'un renvoi vers l'article, ou les articles, où le lecteur trouvera, sur le site web de l'Atelier Paul Fabra, l'exposé détaillé et pondéré.

D'autre part, de temps en temps, nous partagerons quelques-unes des réflexions de Franck Boizard[4] après sa très bonne lecture du livre de Fabra Le Diable et le Chômage[5]. Ce sont nos perles du Diable, dont voici la première :

 
   

Perles du Diabe - Fabra pense que ce n’est pas aux salariés d’abord d’être flexibles, mais aux structures, à commencer par la première d’entre elles, l’État, mais aussi les entreprises et leurs dirigeants. De plus, des bas salaires élevés ne sont pas forcément l’ennemi de l’emploi !

Et pour ne pas nous prendre trop au sérieux, nous tolèrerons aussi, vous l'avez déjà vu, les interventions de la mascotte de notre collection Gai savoir du merle blanc, le Merle lui-même aussi insupportable et pédant qu'il puisse parfois être, pour qu'il nous rappelle, par les « twits » de son chant bref, mais si mélodieux, quelques évidences de la sagesse ancestrale telles qu'il les répète malicieusement ou telles qu'elles furent chantées par d'autres « Merles », penseurs connus ou moins connus.

Ce sont les twits du merle blanc, dont voici le plus pertinent à propos du travail de Fabra et de l'Atelier :

Le merle blanc - Toute grande vérité passe par trois phases : elle est d’abord ridiculisée, puis violemment combattue, avant d’être acceptée comme une évidence.
                   Schopenhauer
          

Enfin, j'apparaîtrai parfois personnellement, comme un simple citoyen que je suis, soit avec des témoignages tirés de mon expérience, soit avec des doutes ou des questions qui me semblent nécessiter encore des réflexions ou des recherches plus poussées. Qu'il soit bien entendu que je ne suis pas économiste. J'ai participé à du travail d'équipe sous plusieurs latitudes, j'ai  conseillé de nombreux projets agricoles et aquacoles, j'ai parfois été dirigeant de petites entreprises ou manageur de très grands projets, mais j'ai toujours essayé d'agir concrètement sur le terrain et de rester proche des motivations humaines de mes collaborateurs. C'est donc plutôt en candide qu'il m'arrivera de m'exprimer.

Voici, avant même le premier chapitre,  les questions auxquelles, personnellement, j'espère que nous pourrons trouver réponse au cours de cette joyeuse initiation :

Pour moi, la question économique qu'il nous faut résoudre aujourd'hui est : pourquoi le système (que nous appelons souvent capitaliste) a-t-il cessé de fonctionner harmonieusement, après avoir réussi un progrès considérable ? Ce progrès, je l’évoquerai ici simplement par la libération des tâches épuisantes de la survie puis du travail ouvrier trop exclusivement physique et par l'accès d’une proposition croissante de gens au confort, à la santé, à la durée de vie.

La réponse à la question principale est à rechercher, je crois, dans l’examen de trois autres questions :

  1. Quelles sont les aberrations, les fautes contre l'esprit, qui ont fait mal tourner la machine économique ?
  2. Peut-on en corriger certaines ?
  3. Quoi de l’économie d’aujourd’hui devra-t-il être délibérément conservé, abrogé et remplacé pour que l’économie demain rende au genre humain de nettement meilleurs services et engendre moins d’effets pervers ?

[1] David Ricardo (1772-1823), économiste anglais de l'école dite « classique » relativement à sa postérité dite elle néoclassique pour sa branche marginaliste, sa branche marxiste faisant elle aussi  partie de cette même postérité. Ce qu’il est aujourd’hui souvent appelé « néolibéralisme » (économique) a pour fonds théorique celui de la branche marginaliste.

[2]  Adam Smith (1723-1790) - Philosophe et économiste écossais.

[3]  Jean Baptiste Say (1767-1832), Économiste français.

[4] Nous les avons empruntées à son blog La lime, <http://fboizard.blogspot.fr/ > en date du 22 janvier 2005 dans lequel il rendait compte de sa lecture du livre de Paul Fabra Le diable et le chômage. Elles sont utilisées avec son aimable autorisation - © F.Boizart

[5]  Paul Fabra - Le diable et le chômage. Éditions Économica - 1998