L'avenue du plein échange

Défiance et lassitude d’une part,
autoprotection par le silence d’autre part

Frédéric Bastiat a formulé une loi sociale de sélection lorsqu’il a noté : « Le public est ainsi fait qu’il se défie autant de ce qui est simple qu’il se lasse de ce qui ne l’est pas ». À cette défiance comme à cette lassitude, les autorités académiques, les rédacteurs en chef et les plus hautes instances élues concourent tant qu’ils se dispensent de prendre ouvertement parti pour ou contre le pari de l’économie définie ou tout autre tentative de publication du produit d’une recherche économique réellement fondamentale mais, présage suspect à bien des yeux, pas encore universitaire ou autrement cautionnée par une institution ayant grand pignon sur rue.

Cette circonspection bien en ligne avec l’un des impeccables aphorismes d’Auguste Detoeuf, « L’homme arrivé ne bouge plus » (Propos d’Octave-Louis Barenton, confiseur, ancien élève de l’école polytechnique) — cette circonspection est d’autant plus prudente qu’il y a dans le pari de l’économie définie du beaucoup plus immédiatement compromettant que la rupture théorique. Dès le premier chapitre, sur la croissance, des Prescriptions majeures de politique économique qui reprennent les réformes organiques détectées au cours de la construction des Propositions premières de science économique, la critique en creux d’impérities saute aux yeux, cruellement pour ceux qui veulent bien se remémorer avoir proclamé que les dispositions à remplacer par de meilleures ou par rien étaient les bonnes ou les seules possibles.

Par et pour l’euthanasie des rentiers,
l’ostracisme à l’encontre du spectateur impartial

Nous avons trop fait l’impasse sur le point de vue de l’observateur impartial. Nous nous sommes trop cramponnés à des observations biaisées et des fautes de raisonnement créatrices de mirages. Nous nous en sommes trop remis au rapport de force tenant lieu de ligne de conduite principale. Nous nous sommes trop contentés d’expédients, dont les compassions qui donnent bonne conscience pour en définitive souvent se révéler contreproductives. Dans ce dont nous avons hérité de plus solide, nous avons trop bradé. Nous n’avons pas eu le courage d’assumer pleinement qu’en temps de paix les crises d’origine financière résultent avant tout d’égarements intellectuels qui font commettre de grosses erreurs de pilotage.

 

Le précédent de l’ordoliberalismus,
né à Fribourg dans les années 1930

La percée d’un nouveau grand boulevard n’en reste pas moins à notre portée. Le nommer « avenue du plein échange » ne fera pas, aujourd’hui, que son projet enthousiasmera plus souvent qu’il laissera indifférent ou bien qu’il excitera ici et là de l’hostilité de toute façon préprogrammée. Venus de gauche et de droite dans la symbolique démocratique de nos jours en vigueur, le meilleur socialisme et le meilleur libéralisme convergent économiquement et politiquement vers un Ordoliberalismus du type de celui qu’une vingtaine de jeunes professeurs et chercheurs de droit et d’économie à l’université de Fribourg commencèrent en 1932 à cultiver et qui à partir de 1948 eut pour fruit, au moyen de la Soziale Marktwirtschaft, ce qu’il est rétrospectivement convenu d’appeler le « miracle allemand ».

Sept tabous rétrogrades

Économiquement, il faut au socialisme libéral et au libéralisme social participer au renversement de tabous pour se faire plus aptes à minimiser le chômage structurel et à maximiser le revenu total du travail, ainsi qu’à obtenir les écarts de salaires généralement jugés convenables :

  1. De moins en moins d’emplois procurant à ceux qui les exercent un revenu décent à cause de la robotisation et de la mondialisation : infraction à ce que le plein échange est en mesure de procurer.
  2. Pas moins d’inégalités sociales sans au moins autant ou davantage de redistributions d’argent par finances publiques interposées : infraction à ce qu’il est dans la pente normale du plein échange de produire.
  3. Pas d’emploi sans cotisations patronales et pas de dividendes, en rendements du placement en capital, sans qu’une fraction substantielle des bénéfices soit affectée à l’autofinancement de la société exploitante dudit capital : double infraction au plein échange.
  4. Le moins possible de rentiers, autrement qu’au moyen de retraites par répartition, l’art de faire société s’en trouvant paraît-il mieux appliqué et le développement économique dit-on mieux doté d’amortisseurs des chocs de concurrence : infraction au plein échange.
  5. Pas de grande privatisation, notamment touchant la dispense de soins médicaux et leur assurance, plus généralement pas de substantielle réduction de la voilure de l’État-providence, autrement que par de l’introduction en bourse et par des sociétés de sociétés : infraction au plein échange.
  6. Plus désormais de croissance suffisante sans un gros volant de subventions et de dettes publiques finançant des charges de même : infraction au plein échange.
  7. Pas de pays pourvoyant bien à la prospérité de sa population sans entreprises ayant pour but le maximum de « création de valeur pour l’actionnaire », dicte le tabou dont ceux qui y voient une saine nécessité omettent presque toujours de préciser que cette prétendue « création de valeur » est principalement ou uniquement de la plus-value : infraction hautement pernicieuse au plein échange.

Cinq plaies cicatrisables

Politiquement, tourner le dos à l’économie de plein échange est une erreur à la longue de plus en plus désastreuse :

  1. Elle fait reculer dans l’application du principe de subsidiarité, rendant la société civile de moins en moins apte à se prendre en charge.
  2. Elle transforme la contribution au bien commun de la classe politique d’une part en peau de chagrin pour ce qui est de son utilité, d’autre part en tapis volants aux frais de la collectivité pour ce qui est des traitements et indemnités des élus et des cadres supérieurs de la fonction publique.
  3. Elle entretient et multiplie des fractures sociales.
  4. Elle rend des immigrations trop tentantes et des intégrations trop difficiles.
  5. Elle accroit le recours à la propagande pour faire comme si ces maux n’étaient qu’en adaptation à la mondialisation et au dépassement des nationalismes xénophobes.