Ac — Cibler un capitalisme

S1 et S2 sont deux sociétés commerciales. Elles ont en commun que leur capital social constitue plus de la moitié de leur financement.

Le capital de S1 est entièrement détenu par des particuliers et des associations privées à but non lucratif. Le capital de S2 est, lui, entièrement, ou très majoritairement, détenu par d’autres sociétés commerciales, dont éventuellement ce qu’il est convenu d’appeler des « investisseurs institutionnels », ou/et par une entité publique.

Les sociétés S1 et S2 appartiennent respectivement à ce que nous proposons d’appeler le « capitalisme simple » et le « capitalisme complexe ».

Si les propriétés stimulatrices et régulatrices du capitalisme simple sont sous-estimées, alors ce que le capitalisme complexe retranche aux propriétés du capitalisme simple l’est lui aussi.

Bien des désordres financiers, et autrement économiques, donnent à suspecter qu’une de leurs causes majeures, voire somme toute leur cause majeure, provient de là. C’est pourquoi, quand il s’agit de se prononcer sur ce qui est le plus à même de remédier à un manque chronique d’emplois, il nous paraît heureux, tout au moins dans un premier temps, de cibler un capitalisme simple.

— Pourquoi stipulez-vous que S1 et S2 ont en commun que « leur capital social constitue plus de la moitié de leur financement » ?

— Parce que nous proposons de cibler un capitalisme et non pas un créditisme. Il est certes arbitraire de considérer qu’une entreprise, qu’elle soit en nom personnel ou en société, appartient au secteur capitaliste ou créditiste de l’économie selon qu’une moitié au moins de son financement est du capital ou du crédit. Mais cet arbitraire nous paraît de loin préférable à l’entretien tacite d’une contrevérité. Il y aurait neutralité de la structure de financement des entreprises sur leur capacité à être de plus ou moins bons employeurs et, plus largement, de plus ou moins bons fournisseurs.

— Soit. Mais le critère de la part prépondérante de capital social dans le financement d’une entreprise ne suffit pas à la rendre capitaliste. Une coopérative, qu’elle satisfasse ou non ce critère, appartient à un autre secteur de l’économie privée.

— Qu’est-ce qui fait premièrement la différence ?

— Les buts respectifs, bien évidemment. Toute entreprise a pour but une maximisation. Mais il y a les entreprises pour lesquelles cette maximisation est financière et d’autre pour lesquelles elle est sociale.

— Force est de reconnaître, tant on nous en rabat les oreilles, que la maximisation du profit et de la valeur vénale de l’entreprise passe très généralement pour être le propre de l’entreprise capitaliste.

— Je ne vous le fais pas dire. Il n’y a de capitalisme proprement dit qu’ainsi vu.

— Le capitalisme qui a pris le pouvoir dans la conception dominante de l’économie use de subterfuges terminologiques. Qu’une entreprise privée soit ou non coopérative, elle a pour contrainte d’être rentable.

— Cette contrainte est moindre dans le cas des coopératives. Il leur suffit de procurer à leurs sociétaires une rémunération limitée de leur placement en capital social.

— Si cette rémunération est constamment inférieure à celle que procure en moyenne un placement en capital social d’une entreprise non coopérative, elle devient l’une des raisons pour lesquelles ce secteur entrepreneurial draine trop peu d’épargne ainsi placé.

— Dans le capitalisme que vous proposez de cibler, dans un premier temps à des fins conceptuelles si je vous ai bien compris…

— Vous avez bien compris. C’est par un usage, que nous jugeons en l’occurrence bob, du rasoir d’Occam.

[…]

— Revenons au capitalisme que vous proposez de cibler. Un même but et une même contrainte financière y sont-ils assignés aux entreprises, tant non coopératives que coopératives ?

— Oui. Le but est de maximiser les contributions qualitatives. La contrainte financière est d’être assez hautement rentable. Outre le discours des économistes devenus les plus écoutés, la concurrence assez bien organisée pousse à l’adoption de ce but et au respect de cette contrainte.

Au demeurant, quand la contrainte est faite le but de l’entreprise, que se passe-t-il ? Les buts ne peuvent plus être communs aux différentes parties prenantes. C’est, en soi, une erreur de management. En commentaire d’un éditorial titré Mital et la grammaire des affaires, ce point a été soulevé.

[…]

— Vous avez parlé tout à l’heure de subterfuge terminologique. L’un d’entre eux, si ce n’est le principal d’entre eux, consisterait à faire passer la contrainte financière pour un but afin de faire prévaloir une conception originellement viciée du capitalisme.

— Comparons les économies de deux nations qui ont une frontière commune et dont les entreprises respectives commercent beaucoup entre elles.

Dans l’un de ces deux pays prévaut que les entreprises ont pour but de maximiser leurs contributions qualitatives, en premier lieu en direction de leurs clients, en deuxième lieu en direction de leurs salariés et de leurs autres fournisseurs, sous-traitants compris. Les syndicats et l’opinion publique admettent que de relativement hauts standards de rentabilité et de dividendes sont une contrainte à moyen et long termes socialement bénéfiques.

Dans l’autre pays ce réalisme reste marginal. Quand on y pose la question « qu’est-ce qu’une entreprise ? », la réponse de loin la plus fréquente est du genre « une machine à produire du profit », y compris dans les rangs patronaux.

— L’entreprise est « une association pour le profit » a mis en avant la patronne du Medef, Laurence Parisot.

— Laquelle des deux économies comparées est vraisemblablement la plus concurrentielle ? Dans laquelle moins de chômage structurel est-il le plus probable ?

— Il est transparent dans votre propos que vous considérez être des citoyens du pays perdant. Je vous souhaite beaucoup de courage pour parvenir à convaincre de plus en plus de nos compatriotes que la France fait fausse route en se refusant, comme par peur du ridicule, à faire du maximum de contributions qualitatives le but le plus intelligent de l’entreprise et de la rentabilité de l’entreprise une contrainte nécessaire et heureuse.

— Permettez-nous de vous suggérer la lecture, en section Science économique de notre site, des propositions 3.1 et 3.2.