Ac – Pétition de principe

— La conception dominante de l’économie de marché ressemble à un immeuble haussmannien sur la façade de laquelle une petite plaque en émail indique « gaz à tous les étages ». La loi de l’offre et de la demande est présente à tous les étages de la représentation néoclassique de l’économie de marché et de la vulgate dont elle est le faire-valoir.

Exclusion d’entrée de jeu

— L’universalité de la loi de l’offre et de la demande ne fait-pas partie des principes de l’économie de plein-échange.

Que désignes-tu au juste par l’expression « universalité de la loi de l’offre et de le demande » ?

— Tenir pour a priori vrai que tous les prix sont principalement régis par cette loi.

Ta question devient : pourquoi postuler que tous les prix ont en commun d’être régis par la loi de l’offre et de la demande ne fait-il pas partie des principes de l’économie de plein-échange ?

La magie plutôt que l’observation

— En premier lieu, la demande, alias l’achat, est une conséquence de l’offre, alias la vente. Pour qu’un individu achète, il faut qu’il en ait le pouvoir que lui a procuré ou bien ce qu’il a vendu ou bien ce qui lui a été prêté ou donné en provenance de ce qu’au moins un autre que lui a vendu. Dans l’échange, la demande est l’offre en contrepartie, avec des demandeurs qui sont aussi des offreurs de contrepartie et des offreurs qui sont aussi des demandeurs de contrepartie. Hypostasier la demande, jusqu’à en faire avec Walras le primordial par rapport auquel l’offre est secondaire, surexpose au danger de la non-conformité avec les faits.

— Trop faire cas de l’offre et de la demande détourne des élucidations normatives de la formation du prix de chaque catégorie principale de fourniture échangée. Le savant qui s’y laisse prendre ne délivre plus, sur la problématique des prix, qu’une incantation, ce qui est typique de la magie plutôt que de l’observation.

La faute de la pétition de principe

— Il y a un autre danger. Faire migrer un postulat au rang d’un principe n’est recevable que si cette action n’est pas effectuée au moyen d’une pétition de principe. Que tous les prix aient plus en commun que d’être des valeurs d’échange ne doit en aucune façon être postulé. Il devient, en effet, alors inévitable de commettre l’erreur de la pétition de principe.

Cette argumentation ne porte qu’auprès de ceux qui ont bien en tête ce qu’est une pétition de principe, notamment parce qu’ils ne confondent pas ce concept de l’art du raisonnement en vérité avec la notion de position de principe.

— Une pétition de principe est l’erreur qui consiste à tenir pour vrai ce qu’il s’agit de démontrer. La pensée économique qui n’a pas dans ses principes méthodologiques de se garder comme de la peste de la pétition de principe n’est pas vouée à la recherche de la vérité ; elle n’est, somme toute, qu’une projection de sentiments, aussi mathématisée que cette projection soit faite pour mieux donner l’illusion de sa recevabilité scientifique.

Tirer deux boulets

Fort bien mais ne fais pas, toi, l’économie de considérations pratiques. Face à des gens qui disqualifient des principes d’économie parce que l’universalité de la loi de l’offre et de la demande y est mise en doute, que faire pour au moins parvenir à ébranler leur certitude ?

— Leur apprendre, ils peuvent fort bien être de bonne foi persuadés du contraire, que cette universalité n’est pas démontrée. Tant qu’elle ne le sera pas, une réponse non fautive à la question de l’existence de cette universalité est : cette existence depuis longtemps supposée n’est toujours pas attestée.

Sauf à ce qu’il soit démontré que des prix, qui n’ont rien d’accessoire dans le train de vie de la plupart des gens, ne sont pas du tout déterminés, ou ne sont qu’accessoirement déterminés, par la loi de l’offre et de la demande.

— En conclusion de l’étude de la formation des prix par catégorie principale de marchandise, rémunérations du travail et des placements compris, tous les prix n’ont rien d’autre en commun que d’être des valeurs d’échange marchand. Il est vrai que pour s’en assurer, il faut se livrer à cette étude. Mais pourquoi ne pas voir en science économique dans les prix que ce dont la participation à la vie économique donne incontestablement l’expérience : des rapports d’échange qui n’ont pour point commun que d’être des valeurs d’échange, quelle que soit la nature de la fourniture échangée en contrepartie de son paiement ? Parce que cela prive de la possibilité de mettre à jour ce que la pratique des échanges marchands optimise ? La seule question qui vaille dans ce dernier ordre de considérations, avec une réponse attendue des économistes par le reste de la population, n’est-elle pas : quels dispositifs d’organisation de la pratique des échanges marchands maximise les bienfaits et minimise les méfaits de cette pratique ? L’économie est affaire d’intendance et non pas de transcendance.14

Enfumages conjoints

— Ne nuisons pas aux thèses que nous soutenons en exagérant l’importance politique de ces vérités. Un gouvernement obtient du mieux économique souvent davantage par ce qu’il décide de ne plus faire, et de s’abstenir de faire, que par ce qu’il fait.

— Le discernement qu’il faut à ce gouvernement et à ses techniciens est incompatible avec une trop faible qualité de leur formation économique – mais qualité qu’une autoformation, indifférente aux jugements académiques, peut avoir fait plus grande que celle des diplômés.

— Quand cette qualité est trop faible, l’enfumage de l’opinion publique par du volontarisme politique sert de cache-misère. La population en souffre d’autant plus qu’elle se voit traitée en clientèle dans l’ensemble de moins en moins intelligente, en dépit des proclamations des candidats et des élus qui, cela va de soi à les en croire, tiennent en bien plus haute estime le peuple que leurs égos...

— En tout commerce, celui des mandats électifs compris, les caractéristiques des offres en concurrence rendent plus ou moins efficients, et sains du point de vue de l’intérêt général, les arbitrages rendus par les demandeurs… qui n’ont exactement demandé ce qui leur est offert que dans les contes où la fiction de la concurrence pure et parfaite est prise pour une bonne approche de la réalité. Cela aussi est de l’enfumage, cette approche servant à la dissimulation de quatre pétitions de principe :

  • la rareté faite comme par décret divin grande ordonnatrice de l’économie,
  • l’utilité marginale inévitablement maximisée par les acheteurs finaux,
  • le profit non moins inévitablement maximisé par les offreurs,
  • la loi de formation de tous les prix par l’offre et la demande.

Les économistes qui font prendre pour avérés de tels déterminismes imaginaires préparent le terrain aux politiciens qui se rabattent sur l’enfumage par du volontarisme pour masquer leurs incompétences. Un pays s’en trouve d’autant plus pénalisé qu’y avoir réussi à être sélectionné par voie d’examens et de concours compte davantage pour se faire entendre que de tenir des propos de bon sens et de mener des actions d’aussi bon aloi.