Aa - Changer d'économie politique

< ... un changement d'économie politique

La discussion de ce changement était en France plus active dans les années 1970 qu’elle ne l’a été dans la première décennie des années 2000. Raymond Barre a ainsi rédigé, à l’automne 1974, le premier paragraphe de son compte-rendu de lecture de L’Anticapitalisme / Essai de réhabilitation de l’économie politique de Paul Fabra : « La science économique est soumise, à l’heure actuelle, au feu des critiques diverses. En dépit des progrès qu’elle a enregistrés dans l’ordre théorique comme dans l’ordre quantitatif, elle apparaît impuissante à maîtriser les grands problèmes qui se posent à nos sociétés » (texte complet de cet article).

< ... lent à émerger puis à se répandre

Dans La pensée économique depuis Keynes / Historique et dictionnaire des principaux auteurs (Seuil, 1993), les professeurs Michel Beaud (Paris VII, Jussieu) et Gilles Dostaler (Université du Québec, Montréal) indiquent pourquoi il ne peut qu’en aller ainsi : la synthèse néoclassique, lit-on page 127, « existe aussi comme force sociale structurante. Dans le domaine qui nous occupe, cela comprend d’abord l’enseignement : les manuels distillent cette orthodoxie qui constitue le contenu des enseignements à tous les niveaux ; la nécessité pour les étudiants de se conformer au moule assure la pérennité du dogme [ce soulignement est notre fait]. Les revues sont aussi un puissant moyen de propagation de l’orthodoxie : de plus en plus, c’est à l’aune de la quantité d’articles publiés que se mesurent la compétence et la réputation des économistes, et à partir de là tant les conditions d’embauche, les contrats de recherche que les aides financières accordées par les organismes subventionnaires. Bref, un puissant système se met en place qui décourage la contestation, selon un mécanisme qui a entre autres été décrit par Kuhn dans son livre sur les révolutions scientifiques (trad. fr. La Structure des révolutions scientifiques, Flammarion, 1972). » Ajoutons à ces considérations des professeurs Beaud et Dostaler le dernier paragraphe de leur substantielle Esquisse d’une histoire de la pensée économique depuis la Théorie générale de Keynes, page 210 de leur livre : « Certains ont-ils voulu s’approcher trop près du soleil de la connaissance globale ? Aujourd’hui, le vol brisé de la pensée économique [ce soulignement et le suivant sont notre fait] laisse, face aux grands problèmes de notre temps, l’économiste désarmé, avec ses savoirs fragmentés, ses regards parcellaires et ce fascinant abîme entre un édifice théorique en quête de cohérence et un monde en quête de solutions et de réponses. » À peine vingt ans après la prudente appréciation de Raymond Barre sur la science économique qui, précédente note de bas de page, « apparaît impuissante à maîtriser les grands problèmes qui se posent à nos sociétés », c’est du « vol brisé de la pensée économique » et d’un « fascinant abîme » dont il est question sous la plume de deux éminents économistes universitaires qui s’avouent, c’est eux qui emploient ce verbe, désarmés « face aux grands problèmes [économiques] de notre temps ». Saluons cette honnêteté et raison gardons : l’échec, depuis lors confirmé, est celui de l’économie politique néoclassique et de la Théorie générale de Keynes et non pas celui de l’économie politique objective.