J - La répartition du revenu total du travail

Le revenu total du travail fait lui-même l’objet d’une répartition. Cette répartition est réglée par les écarts de salaire. Ce n’est cependant pas une raison pour taire ce qu’ils emportent. Les hauts salaires réduisent les bas salaires, les bas salaires augmentent les hauts salaires.

Le revenu total du travail est, pays par pays, automatiquement déterminé par une soustraction[1]. Cela en fait une masse à partager[2]. Or cette répartition, comme celle d’une grande miche de pain entre de nombreux convives, se négocie en s’entendant sur des proportions… et non pas en dissertant sur ce qui fait la miche plus ou moins grande !

Réfléchissons, en nous efforçant d’être précis. Se peut-il qu’une grosse variation de l’écart entre les plus hauts salaires et la moyenne des autres soit sans effet sur cette moyenne ? Ces trois dernières décennies, la mentalité ambiante a incliné à tenir cette question pour déplacée.  Prenons donc des chiffres.

Si 2 % des salaires ont une moyenne 40 fois supérieure à celle de la moyenne des 98 % autres salaires, à masse salariale constante de combien la moyenne des 98 % autres salaires pourrait-elle être augmentée en réduisant l’écart de 40 à 20 fois ?

La réponse, aisée à vérifier, est : 41 %.

Dans une entreprise, une masse salariale autrement répartie ne fait pas ipso facto moins ou plus de chiffre d’affaires, de marge et de rentabilité finale. Dans une économie nationale, toute modification de la répartition du revenu total du travail ne fait pas ipso facto moins ou plus de ce total. L’affaire est à négocier en mettant sur la table, répétons-le, ce que le neuvième chapitre de la section Science économique du site de l’Atelier avance : les hauts salaires réduisent la moyenne de ceux qui leur sont inférieurs, les bas salaires augmentent la moyenne de ceux qui leur sont supérieurs.

En capitalisme nouveau, il est admis que, pays par pays, le revenu total du travail, qui est le produit d’une répartition automatique, fait lui-même l’objet d’une répartition. La subjectivité collective n’est manifestement ni pour des salaires tous égaux ni pour des salaires de plus en plus inégaux. C’est pourquoi, en capitalisme nouveau, il est également admis que les moyens doivent être donnés à la subjectivité collective de régler les écarts de salaire en fonction de ce qu’elle sent préférable… et sur lequel au fil du temps elle revient là où elle s’aperçoit empiriquement que son arbitraire a été malencontreux. C’est pourquoi il convient de faire annuellement diffuser par l’institut national de la statistique, à destination du grand public et des syndicats de salariés et d’employeurs, les écarts entre les salaires horaires par groupes de qualification professionnelle, cadres dirigeants et administrateurs de société (jetons de présence) compris[3].

Par les deux répartitions dont il vient d’être question, notées 1 et 2 dans le schéma qui illustre cet article, la 1 étant celle du revenu global et la 2 celle du revenu total du travail, il est mis fin à des inégalités destructrices[4].



[1] Cet automatisme a pour conséquence qu’en n’importe quel pays aucune instance, fût-elle la plus dictatoriale qui puisse être, n’a le pouvoir de faire croître d’un trait de plume le salaire moyen réel, à savoir le pouvoir d’achat du montant nominal de cette moyenne. L’histoire des fais économiques le confirme. Mieux vaut politiquement l’admettre, comme mieux vaut ne pas se tromper sur la relation entre rentabilité, productivité et profitabilité qui, pays par pays, commande la variation du salaire moyen réel.

[2] À l’échelle d’un pays, la quantité d’heures de travail rémunérées n’est pas une masse à partager, presque aussi évidemment que la quantité d’heures de travail non rémunérées ne l’est pas davantage. Les promoteurs des 35 heures pour lutter contre le chômage n’ont pas seulement imaginé une répartition qui n’existe pas. Avec presque tous leurs opposants à notre connaissance, ils sont passés à côté de la prise en considération de la double répartition dont les salaires sont le résultat.

[3] Rendre les salaires comparables au sein d’un pays améliore le fonctionnement du marché de l’emploi.

[4] Des inégalités destructrices est le titre d’une chronique de Paul Fabra.