O - La pleine rémunération du travail

La pratique des cotisations patronales fait tellement partie du paysage qu’il n’est hélas pas question de l’abroger. Elle est pourtant le pendant, ce n’est pas un hasard, de ce qu’est à l’actionnariat le bénéfice non distribué, par habitudes non remises en cause.

Les cotisations qualifiées de patronales dont il s’agit sont, le lecteur l’a bien compris, celles qui ont pour assiette des salaires bruts. Bien que ces derniers aient été minorés pour faire place à ces cotisations, les « parts patronales » sont de fait salariales. Car, sauf à se livrer à de l’illusionnisme verbal, tout ce qui est relatif aux salaires et au salariat est salarial… et patronal !

Ceux, il y en a eu plus d’un, qui se sont essayés à plaider l’abrogation des cotisations patronales, en les remplaçant par une augmentation à due concurrence des salaires bruts et des cotisations autrement seules réputées salariales — ce qui ne change rien aux salaires nets —, se sont heurtés au mieux à de l’inertie puis, jusqu’à présent, toujours à une fin de non recevoir. La pleine rémunération du travail ne fait pas recette, bien qu’il soit incontestable que n’importe quelle charge récurrente payée par un employeur directement à raison d’un emploi est un élément du salaire du travailleur qui occupe cet emploi (penser aux « avantages en nature »). Les parts patronales des cotisations salariales n’en sont pas moins une fiction lourdement dommageable :

1) Les salariés, et par eux leurs ayants-droit et leurs fournisseurs de soins médicaux, ne se rendent pas personnellement compte de ce que leur couverture sociale leur coûte en réalité. Ils sont entretenus dans l’illusion qu’il suffit de faire encore plus payer les employeurs et les plus riches contribuables pour combler les déficits. Ils ne sont pas incités à se plier à la discipline de la mutualisation.

2) Les employeurs usurpent leur participation à la gestion d’organismes qui gèrent des flux financiers considérables en réalité alimentés pas les assurés, seuls à hauteur de ce qui reste de mutualisation, au côté des contribuables et des détenteurs de titres de la dette publique pour le reste.

3) Les entreprises y trouvent un motif de demande d’allègements de charge alors qu’il s’agit de baisses de salaires entiers, appelés « coûts du travail » pour faire illusion.

4) Les négociations salariales portent sur des prix, que sont les rémunérations du travail, non seulement minorés mais aussi inégalement minorés (pluralité de régimes, notamment entre le privé et le public), ce qui fait obstacle à des comparaisons fiables.

La fiction des cotisations patronales est en infraction avec la loi naturelle de l’échange équitable. Le coût complet, profit compris quand il y a lieu, de ce qui est reproductible à volonté par l’industrie humaine n’a pas à être délibérément minoré ou majoré. Cela vaut même si les deux parties en sont d’accord car des comparaisons utiles à d’autres qu’eux sont alors rendues non significatives.

La pleine rémunération du placement en capital est plus équilibrée en ayant pour pendant la pleine rémunération du travail. L’abrogation de la fiction des cotisations patronales, qui en soi ne change rien aux salaires nets répétons-le, ne suffit certes pas à refonder le capitalisme, bien qu’elle soit évidemment de nature à prendre part à une telle refondation. Le changement de climat que cette abrogation induit ne doit pas, en effet, être minimisé. Un message est envoyé : le temps est venu de prendre collectivement mieux en compte le réel économique en renonçant à des accommodements qui biaisent les cartes. Le terrain est préparé pour d’autres réformes allant dans le même sens.