5.3. L'emploi univoque du substantif «capital» est possible et désirable.

1. Les emplois de l'adjectif « capital,  ale, aux » n'en sont pas affectés.

Le Grand Robert de la langue française rappelle la primauté historique de cet adjectif. Il a été « emprunté vers 1200 au latin capitalis « de la tête », dérivé de caput,« tête » (->chef) ». Son premier emploi « est spécialisé dans la langue du droit avec la valeur de « qui peut coûter la tête, mortel » – la peine capitale... En 1567, « un emploi substantivé du masculin capital est attesté en économie ». Il est « destiné – sans jeu de mot – à faire fortune ». Il se peut qu'il « soit né directement en français ». Il se peut qu'il ait été « emprunté à l'italien capitale », partie principale d'un prêt.

Est capitale, au sens aujourd'hui premier de cet adjectif, la partie essentielle d'une chose. Plus simplement dit, est capital ce qui est le plus important.

2. La question de ce qui est capital en économie se pose. 

Elle appelle une première réponse qui appelle elle-même une question suivante. Cette chaîne conduit, quand on veut bien s'y laisser mener, à l'objet « financement permanent de l'entreprise ». Voici comment.

La pratique des échanges marchands est capitale en économie. Elle procure les revenus sur lesquels les transferts sont prélevés. L'entreprise est capitale dans la pratique des échanges marchands. Cette pratique produit des résultats différents selon ce qui est de règle en entreprise. Le compte des stocks, ou bilan, est capital dans l'entreprise. De sa structure dépend le débit des flux, dont ceux des bénéfices. Le financement permanent est capital dans le bilan d'une entreprise. Sa hauteur, relativement aux investissements, ou actifs, commande principalement la solidité de l'entreprise et sa capacité à employer durablement.

La science économique doit, à l'épreuve de son usage, se révéler juste sur ce qui est, dans la matière qu'elle traite, capital. Les matériaux de construction de cette science doivent, pour ce faire, comporter le moins possible d'équivoques. La discipline qu'il y faut est connue. Dans d'autres champs, son succès est patent. Des concepts doivent être extraits de notions. L'outil de cette extraction est la définition de la définition.

3. Il est facilement évitable de dire de n'importe quelle somme d'argent qu'elle est un « capital ».

Ce qu'il est d'usage d'appeler « capitaux » est souvent constitué de fonds. Ces derniers ne sont souvent pas seulement du financement permanent d'entreprises. Il arrive même fréquemment qu'ils n'en soient pas du tout. À tous ces emplois du pluriel « capitaux », celui du mot « fonds » est substituable.

Une somme d'argent est un fonds. Un titre de propriété d'une créance ou d'une entreprise l'est également. Ce n'est forcément pas tout un éventail de fonds qui est, en économie, capital.

4. La partie remboursable d'un crédit se décrit sans ambiguïté par le mot « principal ».

L'usage de ce mot dans ce sens paraît bien être, en français, antérieure à celui du substantif « capital ». La pratique du crédit est probablement bien plus ancestrale que celle du « capital social ».

Au programme d’arithmétique des grandes classes de l’enseignement primaire, la « capitalisation » procurée par un principal augmenté d'intérêts est une accumulation. Perrine portant son pot au lait spécule sur une telle accumulation car elle a pour caractéristique est d'être potentiellement exponentielle. Les placements en crédit et en capital ont en commun de donner accès à une éventuelle accumulation exponentielle. Il serait préférable que ce soit sous cette dernière désignation que cette « capitalisation », qui est bien loin d’être spécifiquement économique, soit enseignée et pratiquée, en contribution à un usage moins équivoque du substantif « capital ».

5. Il y a, du fait de l'industrie humaine, de très nombreuses accumulations.

Elles sont autant de stocks, les uns corporels, les autres incorporels, les uns ayant ou pouvant avoir une valeur d’échange marchand, les autres ne le pouvant pas. Voir dans chacun de ces stocks du capital conduit à en voir partout. L'essentiel économique en devient plus difficile à discerner, voire indiscernable.

6. Il est facilement évitable d'employer  l'expression « capital physique ».

La chose ainsi dénommée est un équipement ou des équipements. On peut aussi utiliser les mots « actif » et « investissement ».

Un « capital physique » a inévitablement pour contrepartie un passif. Ce dernier est, en règle générale, composite avec ses proportions de « capital financier » et de crédits de différentes sortes et durées. Tous les investissements d'une entreprise sont financés par ces proportions. Plus largement, il en va de même pour toutes les dépenses d'une entité.

7. Le capital, dans le sens univoque ici retenu, est permanent et financier par définition.

Les expressions « capital permanent » et « capital financier » en sont rendues tautologiques.

8. La distinction entre « capital fixe » et « capital variable » est trompeuse. 

Cette distinction est utilisée à propos des investissements, ou actifs. Les « variables » sont dits aussi « circulants ».

Une seule rotation établit la relation entre le résultat périodique sur ventes et sur actifs d'une entreprise. Le rapport entre le chiffre d'affaires et la moyenne des actifs sur la période considérée mesure cette rotation. Il n'y a que quand elle est de 1 que les taux de résultat sur ventes et sur actifs sont les mêmes.

9. Tous les actifs, et non pas certains d'entre eux, participent à la formation du résultat.

Leur existence n'empêche en rien d'attribuer un sens univoque au mot « capital ».

10. Hommes et connaissances ne sont pas des objets économiques.

Il ne suffit pas, de toute façon, à un objet d'avoir une valeur d'échange pour prendre part au financement permanent d'une entreprise. Il faut que cette valeur ait été délibérément placée de cette façon là.

11. La notion de « capital humain » contrevient à l'abolition de l'esclavage.

Par son truchement, les hommes deviennent assimilables à des richesses marchandes. Avec eux, leurs connaissances le deviennent aussi. Marchandisation et financiarisation à outrance triomphent. L'amélioration des conditions de travail en pâtit.

12. L'attribution d'un sens univoque au substantif « capital » passe encore pour une idée trop simple pour être de grande portée. 

Pascal a fait faire à la physique un grand progrès en forgeant le concept univoque de « pression ». La pensée économique dominante reste en l'attente de progrès de même sorte.

Faisons donc du concept univoque de capital un candidat à cette avancée.