7.1. L’aspiration économique socialement primordiale a pour objet l’emploi.

1. La définition de cet objet fait partie du sens donné au quotidien aux expressions « avoir un emploi » et « avoir du travail ».

Ce sens fait référence à l’échange qui a pour termes le service du travail et sa rémunération (nous ne revenons pas ici sur le caractère toujours marchand de cet échange : chapitre 2). Dans ce contexte, « un emploi » désigne un contrat d’échange de cette sorte, « l’emploi », l’ensemble de ces contrats.

2. Le sous-emploi structurel est une machine à dupliquer des inégalités croissantes.

Le chômage endémique ne dégrade pas seulement les relations d’employés avec leurs employeurs et des vies familiales. C’est, de proche en proche, l’ensemble de la vie économique et plus largement sociale qui est affectée.

3. Le corps social ne se laisse pas durablement aller à l’illusion que davantage de solidarité est plus qu’un palliatif partiel à trop peu d’emplois.

Le sens commun ramène sans cesse à l’évidence que ce davantage de solidarité associé à ce trop peu d’emplois est facteur d’amoindrissements de dignités et d’appauvrissements contagieux.

4. Le corps social aspire au plein-emploi.

Le corps social aspire à ce que ses membres en âge et capacité de tenir un emploi mettent peu de temps à trouver le premier puis, le cas échéant, à en retrouver un auprès d’un autre employeur.

5. Le corps social aspire également à l’élévation de la qualité des emplois.

Le corps social veut des emplois de mieux en mieux rémunérés et de meilleures autres conditions de travail. Les argumentations visant à établir qu’ici et maintenant cette aspiration ne peut pas être satisfaite pour un grand nombre de ses membres n’y changent rien. C’est à la levée de cette impossibilité, incompatible avec ses intérêts les plus légitimes, que le corps social aspire.

6. Autrement dit, l’aspiration économique socialement primordiale a deux volets quantitatifs et un volet qualitatif.

Les deux volets quantitatifs sont le plein-emploi et la progression du pouvoir d’achat des salaires. Le volet qualitatif est l’amélioration des autres conditions de travail.

7. L’aspiration économique socialement primordiale est aussi l’aspiration sociale économiquement primordiale.

Quand, pour une raison quelconque, le travail en échange de sa rémunération devient moins recherché par une partie grandissante de la population en âge et capacité de s’y livrer, la pratique des échanges marchands s’en trouve ralentie quelles que soient les ressources financières mobilisées pas les entreprises.7

Dans toute la suite de cet ouvrage, il est fait référence à l’aspiration économiquement et socialement primordiale par les deux mots « aspiration primordiale », sans changement de sens par rapport à ce qui vient d’être admis.

8. Davantage ou moins de satisfaction de l’aspiration primordiale fait le succès ou l’échec principal d’une politique économique.

Il y a une priorité suprême dans ce que la science économique doit élucider et ce que la politique économique doit produire. La satisfaction de l’aspiration primordiale est cette priorité.

9. Soit une société dont aucune consommation n’est celle du stock épuisable d’une ressource naturelle.

L’environnement est, dans cette société, admirablement respecté et entretenu, supposons-le. Mais le sous-emploi d’une partie de la population en âge et capacité de travailler en échange d’un salaire y est chronique. Cette société écologiquement exemplaire est en état d’échec économique. Les pauvres y sont plus pauvres qu’ils le seraient sans le sous-emploi chronique.

10. Il n’y a pas de limite à la satisfaction de l’aspiration primordiale.

Même quand il y a plein-emploi, les salariés restent dans l’attente de : 1) l’élévation du pouvoir d’achat des revenus du travail ; 2) l’écart, jugé ici et maintenant convenable par la subjectivité collective, entre les plus hauts et les plus bas de ces revenus ; 3) l’amélioration des autres conditions de travail.

11. La satisfaction de l’aspiration primordiale ne serait pas inscrite dans la dynamique de l’économie de marché.

Le moteur de cette dynamique serait la recherche du maximum de profit et de plus-value. Son régulateur principal serait la loi de l’offre et de la demande. Le moteur ferait qu’il n’y aurait d’augmentation des petits et moyens salaires que juste suffisante pour alimenter la consommation de masse, réputée indispensable à la stimulation de l’esprit d’entreprise.11

12. Il faudrait laisser les petits et moyens salaires s’établir à des niveaux assez bas pour que l’offre et la demande d’emplois s’égalisent.

Il faudrait donc aussi juxtaposer à l’économie marchande un dispositif fiscal assez renforcé pour procéder massivement à de la redistribution. Mais c’est alors en passant outre à ce que la thèse de la viabilité sociale partielle de l’économie marchande a d’irrecevable parce qu’elle est une pétition de principe.

13. Encore faut-il prêter assez d’attention à la faute appelée « pétition de principe ».

Dans la thèse de la viabilité sociale partielle de l’économie de marché, les principes économiques les plus généraux sont postulés pour ensuite, notamment quand il s’agit d’en tirer une vulgate et des prescriptions de politique économique, les tenir pour démontrés sans qu’en vérité ces démonstrations aient été produites. Comme tout dictionnaire de la langue française l’indique, c’est typique d’une « pétition de principe », expression traduite du latin par la Logique de Port-Royal » (1662) pour désigner en français le « raisonnement vicieux qui tient pour acquise une chose qu’il s’agit de démontrer » (dictionnaire historique de la langue française Le Robert, 1992).

14. Le présent chapitre renforce la démonstration du caractère captieux d’une prémisse.

Cette prémisse est le « (maximum de) profit but de l’entreprise ». Dans ce qui la rend captieuse (fallacieuse, spécieuse, imaginaire), il y a que la suffisance de la rémunération du capital et ses conditions d’établissement sont démontrables par des observations que la suite de ce chapitre expose.

15. Les deux chapitres suivants établissent que l’autre prémisse est elle aussi captieuse.

L’autre prémisse du raisonnement qui conduit à la conclusion qu’il faut laisser les salaires s’établir aux niveaux qui égalisent l’offre et la demande d’emplois, quitte à compléter par des subventions aux salariés les plus faiblement rémunérés, est contenue dans la conclusion de ce raisonnement : la loi de l’offre et de la demande postulée active et dominante dans tout l’univers des échanges marchands.

Le chapitre qui suit celui-ci établit que la répartition du revenu global entre le revenu total des placements et le revenu total du travail n’est pas régie par une égalisation entre une offre et une autre offre – par définition de l’échange marchand, il n’y a en contrepartie d’une offre qu’une autre offre, tant et si bien que l’élévation de la demande au rang d’une catégorie générale distincte est imaginaire.

Puis, aussitôt après le chapitre sur la répartition, celui sur le salaire établit que les inégalités de rémunérations du travail n’ont pour cause qu’accessoire et assez souvent inopérante des insuffisances et des excès d’offres de service de demandeurs d’emploi.

16. Des vues, qui ont fait d’autant plus illusion qu’elles sont mathématisables, s’en trouvent congédiées.

Le poids politique de ce congédiement est considérable. Pour élever le plus possible le degré de satisfaction de l’aspiration économique socialement primordiale, une toute autre orientation que la baisse du « coût du travail », le « traitement social du chômage » et la relance par l’endettement est à prendre et maintenir, gouvernement après gouvernement.