11.7. Les entreprises dans l’entreprise ont des actifs directs, tous très exactement financés de la même façon.

1. Continuons à compléter le tableau gigogne.

Jusqu’à présent, la ligne 1 que voici, allouée aux actifs directs, a été sautée :

 

 

A

B

C

 

 

Fille 1

Fille 2

Mère

1

Actifs directs

100

200

450

2

Chiffre d’affaires

500

400

900

3

Coûts directs

300

240

{540

4

Marge directe (2 – 3)

200

160

{360

7

Profitabilité directe (4/2, P’)

40 %

40 %

{40 %

 

Les lignes 2 à 4 sont des données de flux. Ligne 7, le ratio le plus significatif entre ces flux est de la famille des profitabilités. Distinguer cette famille de celle des rentabilités et des productivités est en soi un progrès conceptuel qui s’accomplit en appelant exclusivement :

  • rentabilité un ratio qui a pour numérateur une marge et pour dénominateur un élément de bilan — un stock —, qu’il s’agisse soit du capital ou d’endettement parmi les ressources financières, soit d’une une partie ou la totalité des emplois de ces ressources, autrement dit d'actifs ;
  • productivité un ratio qui a pour numérateur un flux autre qu’une marge et dont le dénominateur est celui d’une rentabilité ;
  • profitabilité un ratio qui a pour numérateur celui d’une rentabilité et dont le dénominateur est le numérateur d’une rentabilité.

2. Que la première ligne du tableau soit des éléments de bilan est économiquement logique.

Les flux que sont les chiffres d’affaires, les coûts et les marges proviennent de stocks. Les bilans sont des comptes de stock, les comptes de résultat de flux. En auscultation de la santé d’une entreprise juridiquement constituée, il est économiquement logique d’étudier successivement l’état actuel et le passé récent (en général, sur les trois à cinq dernières années sauf à ce que cette ancienneté ne soit pas encore acquise) :

  1. de son financement par examen de la structure des passifs de ses bilans et le cas échéant d’autres ressources financières hors bilan ;
  2. de ses emplois de ce financement par examen de la structure des actifs de ses bilans et le cas échéant d’actifs hors bilan ;
  3. de ses comptes de résultat.

La façon dont une économie nationale est au mieux relancée se déduit de cette logique, ce mieux confirmant alors par ses résultats que Jean-Baptiste Say a vu juste quand il a énoncé que l’offre crée la demande.

3. Quand la mère est l’entreprise juridiquement constituée, l’existence d’actifs directs est patente.

Il n’y a pas d’entreprise juridiquement constituée sans un bilan périodiquement mis à jour par l’inventaire de ses actifs. C’est pourquoi le Code du commerce français a dès sa première édition fait une obligation de l’établissement d’un tel inventaire à chaque clôture d’exercice.

L’usage ne qualifie pas de directs les actifs d’une entreprise juridiquement constituée parce que cela de soi : ces actifs appartiennent à l’entreprise contractuelle pour laquelle un bilan au moins annuel est produit. Ils n’en sont pas moins des actifs directs parce qu’ils seraient réalloués à un autre propriétaire ou détruits si cette entreprise contractuelle disparaissait.

4. Un actif A d’une entreprise E, juridiquement constituée, est susceptible d’être aussi un actif direct de plusieurs entreprises internes à E.

Un exemple se constate en allant faire des courses dans une grande surface de vente au détail. Quand cette grande surface est une entreprise juridiquement constituée (bien que possiblement son enseigne soit celle d’une chaîne de magasins franchisés), tout son agencement et tout le stock de marchandises font partie de ses actifs. Conjointement, certains de ces agencements et de ces stocks sont constitutifs des actifs directs de l’un de départements.

Au sein de chaque département, il en va de même pour les rayons : leurs actifs directs sont une partie de ceux du département auquel ils appartiennent. Le stock d’un produit vendu dans l’un de ses rayons, éventuelle quantité en réserves comprise, est un actif direct de l’entreprise dans l’entreprise que la vente de ce produit constitue.

5. La somme des actifs directs des filles est souvent inférieure aux actifs directs de la mère.

C’est le cas chaque fois qu’un actif direct de la mère n’est pas aussi un actif direct de l’une des filles. Par exemple, dans un magasin en libre-service, les chariots mis à la disposition des clients et les caisses d’enregistrement des achats ne sont pas des actifs directs d’un rayon, non plus que d’un département constitué de plusieurs rayons.

L’illustration numérique qui sert ici de fil conducteur tient compte de ce fait avec en cellule C1 (colonne C, ligne 1) un montant plus élevé que la somme des cellules A1 et B1.

6. La valeur la plus actuelle d'un actif est son prix de remplacement.

Mais, objecteront des experts en ces questions, la traditionnelle comptabilité analytique d’exploitation et le contrôle de gestion tel qu’il est aujourd’hui le plus pratiqué tiennent compte des actifs en faisant figurer dans les coûts leurs amortissements, de la même façon qu’en comptabilité générale les dotations périodiques aux amortissements d’immobilisations font partie des charges, comme d’éventuelles autres provisions. Ce dernier point est incontestablement exact, définitivement exact. Il n’autorise cependant pas à perpétuer trois erreurs :

  1. Les dotations aux amortissements d’actifs sont des abondements de provision en vue du renouvellement de ces actifs. Tenir compte de cette nécessité, indispensable pour ni surestimer les marges finales ni sous-estimer les prix de revient, ne dispense toutefois pas d’évaluer des retours sur investissements, autrement dit des rentabilités au sens ci-dessus défini (point 1). De deux filles qui ont la même profitabilité directe, comme dans l’illustration numérique du tableau gigogne (ligne 7, colonnes A et B), une seule chose garantit qu’elles ont aussi la même rentabilité directe : la valeur de remplacement de leurs actifs directs est identique (dans l’illustration numérique et comme en réalité fort souvent, ce n’est pas le cas : ligne 1, colonnes A et B).
  2. Tous les actifs immobilisés ne sont pas amortissables. C’est notamment le cas d’un terrain quand il n’est pas celui d’une carrière en exploitation. Or la valeur de ces actifs fait partie de ce qui est le cas échéant à prendre en compte pour comparer des rentabilités directes. Par exemple, la fille A nécessite peut-être l’usage d’une emprise foncière pour un stockage tout à fait séparé alors que la fille B n’a besoin que d’une réserve sur palettes située dans le bâtiment principal où se font tous les achats et toutes les ventes, aussi bien pour A que pour B.
  3. Deux lots d’actifs peuvent faire l’objet de dotations d’amortissement identiques alors que leurs valeurs de remplacement, base de calcul de rentabilités directes, sont différentes. Cela dépend de leurs durées moyennes pondérées d’amortissement. Inversement et pour la même cause, deux lots d’actifs peuvent faire l’objet de dotations d’amortissement différentes alors que leurs valeurs de remplacement sont identiques.

7. Amortir et rentabiliser ne reviennent pas au même.

La confusion n’en reste pas moins encore très fréquente. On entend en effet souvent tenir des propos du genre : « cet investissement a été / sera amorti en » tant de temps « donc il a été / sera rentabilisé au terme de cette période ». C’est aussi une erreur de gestion d’entreprise : ce n’est parce qu’un équipement y a été amorti qu’il est sans dommage que sa rentabilité soit nulle.

Soit F le cumul corrigé de la dépréciation monétaire d’une série de dividendes annuels d’une action A. Il vient un moment où la valeur de A, elle aussi corrigée de la dépréciation monétaire depuis son acquisition, est égale à F. De cette égalité, il ne résulte pas que le placement constitué par l’acquisition de A est amorti. Il en résulte encore moins que, passé ce moment, il devient superflu que la conservation de A procure des dividendes. Une rentabilité proprement dite est un rapport entre un gain et une mise. Quand une rentabilité proprement dite est en moyenne de 5 ou 10 % l’an, cela ne signifie pas 20 ou 10 ans, alors qu’un amortissement linéaire de 5 ou 10 % l’an est lui sur 20 ou 10 ans.[1] Seuls les actifs à renouveler sont amortissables. Il n’est pas dans la nature d’un placement en capital d’être de cette sorte.

En matière de financement, le principal d’un prêt ou un apport en capital est une chose qui, quand il s’agit d’un prêt ou d’une souscription d’actions restituables, fait l’objet d’un engagement de remboursement. Cet objet n’est pas celui d’un échange économique. C’est pourquoi en économie de plein échange, il n’y a qu’en cas d’absence de bénéfices que les parts de capital social ne sont pas rémunérées, dans toutes les formes juridiques de sociétés dotées d’un capital.

8. Aucun sous-ensemble d’une entité juridiquement constituée n’a un bilan complet.

Un bilan complet comporte un actif et un passif. Seules les entités juridiquement constituées en ont un. Cela provient du fait qu’un sous-ensemble d’une entité juridiquement constituée ne peut pas être déclaré en cessation de paiement, autrement dit faire l’objet d’un dépôt de bilan. Cette impossibilité, qui est d’ordre public (rappel de ce point en 12 ci-dessous), a une conséquence économétrique.

Sur le papier, il est toujours possible de faire correspondre à l’actif direct d’un sous-ensemble d’une entité juridiquement constituée un passif de même montant. Mais cela expose à déformer la réalité. Soit, par exemple, dans un kiosque de journaux le stock de début de journée des quotidiens en vente. Le fournisseur de ce stock facture par relevé hebdomadaire payable à 15, 30 ou 45 jours, moyennant un supplément de 0,5 % si c’est à 30 jours ou de 0,75 % si c’est à 45 jours. Le constat que l’actif circulant constitué par ce stock n’est financé que par du crédit fournisseur paraît s’imposer. Il est pourtant lourdement fautif pour la raison suivante. Une entreprise juridiquement constituée a plus ou moins recours au crédit fournisseur et à d’éventuels autres endettements selon ce que permet la hauteur relative de son capital au passif de son bilan. Tirer le plus possible, modérément ou pas du tout sur le crédit fournisseur, comme sur toute autre « facilité » de trésorerie (escomptes, découverts, affacturage), n’est déterminé que par cela : la hauteur relative du capital net (le cas échéant, pertes sur exercice antérieur déduites) au passif de son bilan, avec la tentation douce à entendre car elle dédouane d’efforts et fait miroiter l’enrichissement sensationnel : minorer cette hauteur relative afin de maximiser la rentabilité du capital et la plus-value de cession.[2]

9. Les actifs directs des filles A et B sont financés par la même proportion de capital.

Quand les rentabilités directes de deux filles sont :

  • égales, leurs contributions à la rentabilité du capital de l’entreprise juridiquement constituée sont identiques,
  • inégales, leurs contributions à la rentabilité du capital sont dans la proportion de ces rentabilités directes : si par exemple la rentabilité directe de la fille A est 2 fois supérieure à la rentabilité directe de la fille B, la contribution à la rentabilité du capital de l’entreprise juridiquement constituée de la fille A est 2 fois supérieure à celle de la fille B.

10. L’affectation d’une recette à un dû n’est pas opposable à un créancier.

Cette règle est d’ordre public pour au moins deux raisons.[3] Elle limite à l’inévitable la contagion des infortunes. Elle facilité la contractualisation honnête des rapports économiques. C’est toutefois, sur ce second point, avec une faille quand l’entité gérée est une association privée à but non lucratif ou une collectivité publique. La première peut faire appel à des dons qu’elle annonce affectés à une partie de ses œuvres ; or le seul moyen de garantir que ce sera bien le cas est la création d’une association uniquement dédiée à cette partie. La deuxième peut obliger à des dons, par la création ou l’augmentation d’un impôt qu’elle annonce dédiée à une dépense nouvelle ou accrue ; or le seul moyen de faire en sorte que ce soit bien le cas est de créer une agence qui via le trésor public est créditée du tout du prélèvement imposé et seulement de ce tout, faute de quoi il y a manquement à l’honnêteté des rapports économiques entre les électeurs désormais tous assujettis au paiement d’impôts et les pouvoirs publics.

L’affectation d’une recette à un dû n’étant pas opposable à un créancier, l’affectation d’un crédit fournisseur au seul financement de ce qui a été acheté à ce fournisseur est un expédient et non pas une saine règle de gestion, pour la raison économiquement impérative et juridiquement équitable exposée au second paragraphe du point 10. En revanche, augmenter le coût direct d’une fourniture de frais financiers engendrés par la manière dont elle a été payée est, elle, de bonne gestion.



[1] Le fameux price earning ratio, PER, exprime une durée à la place d’une rentabilité. Plus il est petit, plus la rentabilité est grande, tout au moins par rapport au cours de l’action, ce cours étant possiblement nettement supérieur ou inférieur à la valeur exploité de cette action. Le PER atrophie la comparaison des rentabilités exprimées à l’endroit, dans le même sens que les taux d’intérêt et de résultat sur capital des sociétés non cotées, coopératives comprises. Or la concurrence fonctionne au mieux avec des comparaisons qui ne nécessitent pas de faire des calculs pour y procéder, cela sur tous les marchés. Cela constitue un argument de grand poids dans l’examen de ce qui est d’ordre public en matière de ratios financiers de plus grand usage, y compris bien entendu sur les marchés les plus spéculatifs.

[2] Même quand le capitalisme n’est pas en son meilleur état, cette règle de gestion est imbécile, comme celle avec laquelle elle est souvent appariée : acheter le moins cher possible, vendre le plus cher possible. Une économie politique qui a dans ses préceptes ces deux règles de gestion prêche des sornettes. De la manière dont se font et se défont des fortunes ne se déduit pas rationnellement la plus saine.

[3] Jacques n’a pas payé ses dernières échéances d’emprunt immobilier ainsi que ses dernières factures d’électricité et de gaz. Auparavant, il s’acquittait de ces débours par un loyer qu’il percevait. Mais le locataire ne paie plus. Un juge est saisi du cas de Jacques. Ce dernier, qui n’a pas pris d’avocat, plaide : je ne peux plus acquitter ces échéances parce que je ne suis plus payé des sommes avec lesquelles je le faisais. Le juge commence par lui opposer qu’une façon de gérer ses affaires n’est pas opposable à ses créanciers. Ce disant, en son for intérieur il rumine une fois de plus que les politiques qui affectent à tour de bras des recettes publiques à des catégories de dépenses contreviennent à un devoir que la loi  ordonne.