11.3. Une entreprise juridiquement constituée comporte presque toujours une arborescence d’entreprises dans l’entreprise.

1. Les différentes sortes d’entreprises juridiquement constituées, ou entreprises de droit, sont bien connues.

Les entreprises auprès desquelles se contractent les ventes de leurs fournisseurs (dont salariés et financeurs), et les achats de leurs clients, sont pour les unes en nom personnel et pour les autres des personnes morales, depuis les sociétés en nom collectif jusqu’aux plus complètement anonymes en passant par les coopératives et mutuelles entre autres. À toute entreprise contractuelle, parce que juridiquement constituée, est associée une enseigne et, quand elle est une personne morale, une raison sociale. C’est non seulement « la maison » avec laquelle des vendeurs et des acheteurs font affaire mais aussi le périmètre d’exercice d’une direction générale ainsi que de tenue d’une comptabilité générale normalisée.

2. Les ventes d’une entreprise juridiquement constituée sont aussi, le plus souvent, des ventes par les entreprises dans l’entreprise.

Dès qu’une entreprise vend plusieurs fournitures[1], chaque classe homogène de ces fournitures détermine l’existence d’une entreprise de fait dans l’entreprise de droit. Cette observation est complètement établie après avoir montré qu’à ces classes appartiennent directement une fraction non seulement des ventes de l’entreprise contractuelle mais aussi des coûts et des actifs de cette même entreprise. Dans un premier temps, remarquons que la classification homogène des fournitures d’une entreprise contractuelle s’obtient par décompositions en allant du général au particulier et, autant que besoin, en s’y reprenant afin que l’inventaire soit exhaustif.

3. Les entreprises dans l’entreprise forment une arborescence d’appartenances multiples.

Dans le grand commerce de détail, comme en bien des commerces de gros, le premier niveau de décomposition est entre départements ; le deuxième niveau en rayons au sein de chaque département ; le troisième en familles au sein de chaque rayon ; le quatrième et dernier en articles au sein de chaque famille. Dans toute autre entreprise contractuelle, tantôt avec moins de quatre niveaux de décomposition et tantôt avec davantage, une classification complète de ce genre est utilisée ou le deviendra pour le traitement automatisé de l’information de gestion. Ces classifications, depuis leurs premiers niveaux jusqu’à chacun de leurs avant-derniers, spécifient des arborescences d’appartenances multiples : dans l’exemple donné, la vente d’un article augmente les ventes d’une famille, d’un rayon, d’un département et de l’entreprise contractuelle chez laquelle cet article a été acheté.

4. Il n’y a donc pas que les entreprises contractuelles, parce que juridiquement constituées, qui soient de même appartenance.

Les entreprises contractuelles appartiennent à l’ensemble des entreprises auprès desquelles des achats et des ventes sont faits et c’est en ce sens que leur appartenance est la même — le réseau aux innombrables connexions de ces entreprises. Chaque entreprise dans l’entreprise a elle également la même appartenance que ses sœurs et elles seules. Selon la terminologie ci-dessus donnée en exemple, deux rayons de départements différents ne sont pas de même appartenance, comme deux familles de deux rayons différents et deux articles de familles différentes. Pour les raisons qui vont être exposées dans la suite de ce chapitre, le concept d’appartenance identique — même appartenance — permet de dégager une loi générale de tendance. La réduction des écarts de rentabilité entre les entreprises contractuelles, sous l’effet de la concurrence quand elle est assez réelle pour avoir promptement cet effet, n’est que le plus haut niveau d’application de cette loi.

5. Appelons « service général » un autre composant de la structure des entreprises contractuelles.

À la tête d’une entreprise contractuelle se trouve au moins une personne ou une instance pouvant comporter, outre la tenue d’assemblées générales des sociétaires, un conseil d’administration et son président ainsi qu’une direction générale et ses délégataires de premier rang. Au moins une partie de cette tête constitue un service général. La comptabilité, le contrôle de gestion, l’administration du personnel, l’informatique et d’autres fonctions sont également souvent, au moins pour leurs parties centralisées, des spécialisations assumées par autant de services généraux. D’une façon ou d’une autre et à différentes fins (fixations d’objectifs de marge, calculs de prix de revient unitaire), les coûts de service général, souvent vus comme étant « de structure », doivent être répartis.

6. Appelons « atelier » un troisième composant que la structure des entreprises comporte souvent.

Une partie constitutive d’une entreprise contractuelle est susceptible de n’être ni une entreprise dans l’entreprise car ce n’est pas elle qui vend, ni des services généraux par la nature technique de ce qu’elle produit. Elle prend parfois la forme d’une usine tout entière, divisible en sections homogènes de coûts. Quand elle est interne à une entreprise dans l’entreprise, ses coûts entrent complètement dans les charges directes de l’entreprise dont elle est une division. Quand elle fournit plusieurs entreprises dans l’entreprise, ses coûts doivent être répartis.

7. Depuis la présente proposition jusqu’à la fin de ce chapitre, la comptabilité analytique et le contrôle de gestion en entreprise font l’objet d’un apport conceptuel qui les rend plus pertinents.

Des pétitions de principe, par des postulats tenus pour démontrés sans l’avoir été[2], ont fait fonction de théorie générale des valeurs d’échange marchand, comme s’il était forcément irréaliste que toutes ces valeurs puissent n’avoir en commun que d’être des prix ayant des déterminants différents selon les catégories de marchandise et les circonstances. Ces constructions ont détourné de l’observation de la pleine portée de l’équation de Brown, autrement dit de la relation RPP’. En conséquence, le lien entre les prix auxquels les entreprises vendent et les vrais coûts unitaires complets, profit suffisant inclus, a été encore plus distendu que naguère. C’est au préjudice non seulement des clients et des salariés mais aussi de beaucoup d’actionnaires, nous allons expliquer pourquoi.



[1] Toute fourniture vendue est une marchandise par définition, entre le moment où elle est mise en vente et celui où elle trouve preneur. Chaque fourniture vendue par une entreprise comporte toujours celle d’au moins un service, la vente, mais pas forcément celle d’un bien. Dans ce chapitre, nous désignons par le mot « fourniture » ce que les entreprises vendent, étant bien entendu mais c’est évident, que les entreprises n’ont pas pour exclusivité d’être des fournisseurs, notamment en matière de prestations de service échangées contre leur rémunération.

[2] Prétendue rareté universelle, maximum de profit élevé au rang d’impératif s’imposant à toute entreprise contractuelle autre que « sociale », sociétés commerciales dont les statuts excluent ce maximum vues comme un épiphénomène économiquement négligeable, notamment.