11.2. Les rapports immédiats entre offre et demande ne régissent que certains de ces prix.

1. Les marchés d’ajustement immédiat entre l’offre et la demande par les prix sont de deux sortes.

Pour une part, ce sont les marchés où les entreprises ne sont souvent que des intermédiaires dans l’organisation des transactions. Sur d’autres de ces marchés, il n’y a que des entreprises qui vendent et achètent des marchandises sur lesquelles ces transactions portent.

2. Sur le marché immobilier et sur le marché boursier, des entreprises ne sont souvent que des intermédiaires dans l’organisation des transactions.

Il en va de même des marchés de collections prestigieuses et de plus en plus fréquemment d’occasion. Ce que ces entreprises vendent est alors une prestation de service dont le prix est susceptible d’être régulé par les rentabilités des entreprises. Les prix des objets sur lesquels les transactions portent sont eux principalement ou exclusivement régis par le rapport immédiat entre l’offre et la demande, sans autre régulateur que la vente au mieux disant.

3. Sur des marchés de matière première, notamment d’origine agricole ou minière ou forestière ou halieutique, la vente interentreprises au mieux disant est également pratiquée.

Les prix qui résultent de ces ventes sont eux aussi régis par le rapport immédiat entre l’offre et la demande. Ils n’en ont pas moins un autre régulateur de leur niveau. Les vendeurs y sont en effet des entreprises. Quand les rentabilités d’une de ces entreprises ou d’un secteur constitué par ces entreprises se révèlent sensiblement et durablement plus élevées que le TMNP et quand l’entrée dans ce secteur est maintenue ouverte, la concurrence des nouveaux entrants a pour effet de rapprocher les rentabilités du TMNP.

4. Sur les autres marchés approvisionnés par les entreprises, la concurrence élimine la vente au mieux disant.

Quand sur l’un de ces autres marchés les prix sont fixés par les vendeurs et que les acheteurs sont en mesure d’opter pour l’une des offres concurrentes, il est plus avantageux pour les vendeurs et les acheteurs que les prix fassent l’objet d’abord de moins de marchandage puis d’aucun : le temps pris par les transactions s’en trouve réduit, la défiance des acheteurs à l’égard des vendeurs est moindre, le commerce peut se faire plus industriel. Les entreprises qui font de ces avantages des caractéristiques de leur offre en viennent à être plus rentables que celles qui s’attardent à la vente au mieux disant là où des concurrents ont établi que son abandon est avantageux.

5. Le plus gros des ventes des entreprises se font sur des marchés où la concurrence a éliminé la vente au mieux disant.

Par cette élimination, les prix pratiqués sur ces marchés ne sont pas régis par un rapport immédiat entre l’offre et la demande. Alors des rentabilités deviennent, pour autant que la concurrence soit organisée à cette fin, plus étroitement régulatrices de ces prix, comme nous allons l’établir dans la suite de ce chapitre.

6. Il n’y a que fallacieusement les marchés par excellence et les autres.

Postuler que toutes les valeurs d’échange marchand ont davantage en commun que d’être des prix, puis le tenir pour certain sans l’avoir vraiment démontré est aussi fautif que toute autre pétition de principe. Cette erreur, par inadvertance (paralogisme) ou délibérée (sophisme), conduit à juger que dans les marchés certains le sont par excellence. L’accréditation du postulat de l’offre et de la demande en tant que régulateur principal de tous les prix a notamment pour conséquence que les bourses de valeur et les salles de vente aux enchères sont vues comme étant davantage que la plupart des autres de vrais marchés. Or ces prétendus marchés par excellence ont une caractéristique normalement absente d’autres marchés de grande importance, dont celui du travail et ceux de la plupart des produits vendus par les entreprises : ils donnent accès à la réalisation de plus-values. Alors, par faute de raisonnement et négligence d’observations objectives, la porte est grande ouverte à l’assimilation de l’économie de marché tout entière à du mercantilisme de plus-value[1].

7. La régulation par les rentabilités du plus grand nombre des prix auxquels les entreprises vendent est potentiellement beaucoup plus fine qu’admis jusqu’à présent par la théorie économique.

Peu de mots suffisent à énoncer la loi de cette régulation. Mais cet énoncé est ésotérique avant d’avoir exposé les faits et les définitions qui lui donnent son sens. Indiquons pour l’instant que la concurrence entre les entreprises et les arbitrages que rendent leurs clientèles n’activent complètement cette loi que si la concurrence entre les entreprises est organisée à cette fin par le législateur et les institutions à qui le législateur confie l’application de ses directives. Par exemple, l’interdiction faite aux banques commerciales d’être à la fois « de détail » et « d’investissement » répond à une nécessité qui ne leur est pas propre et qui, quand elle devient enfin explicitement prise en compte, renforce beaucoup la viabilité systémique de l’économie de marché.



[1] Paul Fabra a particulièrement bien montré que cette assimilation procède, somme toute, d’un anticapitalisme. C’est pourquoi dans bien des contextes, opposer au capitalisme de rendement l’anticapitalisme de plus-value plutôt que le mercantilisme de plus-value convient mieux.  Léon Walras, dès les premiers chapitres de ses Éléments d’économie politique pure — la magna carta de la science économique affirme Mark Blaug ainsi que la plupart des économistes universitaires continuent à l’enseigner — admet que la façon dont le cours d’une action en bourse se forme vaut pour n’importe quel prix, sans noter que c’est à démontrer. Il en résulte que la magna carta est en réalité celle d’une pseudoscience.