11.12. Tous les prix, salaires et profits compris, n’ont en commun que d’être des valeurs d’échange marchand.

1. Les rémunérations du travail ont leurs propres déterminants.

Les chapitres 8 et 9 ci-dessus, respectivement sur la répartition (de plus haut niveau, pays par pays) et le salaire (toute rémunération du travail), exposent quels sont pour l’essentiel ces déterminants. Certaines rémunérations du travail sont haussées par effet de rareté ou baissées par effet d’abondance. Ce n’est pas pour autant que l’ajustement par les prix entre l’offre et la demande se trouve être le principal déterminant des rémunérations du travail.

Sur le marché de l’emploi comme sur tout autre, les échanges sont par définition marchands. Les prix, s’ils n’ont tous en commun que d’être des valeurs d’échange marchand, n’ont alors aussi tous en commun de n’être que des valeurs d’échange économique[1].

2. Les rémunérations des placements ont leurs propres déterminants.

Les chapitres 6 et 10 ci-dessus, respectivement sur le profit (les bénéfices des entreprises) et les intérêts (quand leur taux directeur est de profit), exposent quels sont ces déterminants. Là encore ces prix sont susceptibles d’augmenter ou de baisser pour ajustements entre l’offre et la demande. Ce n’est cependant pas pour autant que ces ajustements sont la principale loi économique qui régit au mieux les marchés financiers.

L’utilité sociale des placements, donc celle des marchés financiers, est double. Ils allouent toute une part de l’épargne à la création et au maintien d’emplois. Ils procurent des revenus de substitution ou complémentaires à ceux du travail. Dans les lois économiques qu’une population a le plus intérêt à faire volontairement fonctionner, particulièrement lorsqu’il lui faut sortir des spirales des inégalités destructrices et du manque d’emplois, se trouvent :

  1. la relation entre l’emploi, le profit et le capital, ou relation EPCE, voir le chapitre sur l’emploi ;
  2. la maximisation du revenu total du travail sous contrainte de suffisance du revenu total des placements, voir le chapitre sur la répartition ;
  3. la distribution du revenu total du travail entre les emplois par la clé de partage que les égalités et inégalités d’appointements constitue[2], voir le chapitre sur le salaire ;

3. Les autres prix sont en fonction de la rareté pour certains seulement.

Quand les marchandises considérées sont autres que les services du travail fournis par des individus et les services des placements fournis par les mêmes et des associations à but non commercial, les faits obligent à tirer de la notion de rareté le concept de rareté économique (sur la décomposition de l’ensemble des marchandises en sous-ensembles économiquement homogènes, voir le chapitre 2).

3a. Ricardo a le premier tiré de la notion générale de rareté le concept de rareté économique.

Il l’a notamment fait dans le premier chapitre, On Value, de On The Principles of Political Economy, and Taxation, paragraphes 6 à 8 :

There are some commodities, the value of which is determined by their scarcity alone. No labour can increase the quantity of such goods, and therefore their value cannot be lowered by an increased supply. Some rare statues and pictures, scarce books and coins, wines of peculiar quality, which can be made only from grapes grown on a particular soil, of which there is a very limited quantity, are all of this description. Their value is wholly independent of the quantity of labour originally necessary to produce them, and varies with the variying wealth and inclinations of those who are desirous to possess them.

Il y a des marchandises dont la valeur d’échange n’est déterminée que par leur rareté. Nul travail ne peut augmenter la quantité de tels biens et leur valeur d’échange ne peut pas baisser par suite d’une augmentation de leur offre. Des statues et des peintures fameuses, des livres et des médailles rares, des vins de grande qualité qui ne peuvent être faits que de raisins cultivés sur des sols particuliers dont il n’existe qu’une très petite quantité, sont tous de cette sorte. Leur valeur d’échange est entièrement indépendante de la quantité de travail qui a été originellement nécessaire pour les produire et dépend des inconstantes fortunes et envies de ceux qui ont le désir de les posséder.

These commodities, however, form a very small part of the mass of commodities who are daily exchanged on the market. By far the greatest part of those goods which are the objects of desire, are procured by labour; and they may be multiplied, not in one country alone, but in many, almost without any assignable limit, if we are disposed to bestow the labour necessary to obtain them.

Ces marchandises, cependant, constituent une très petite part de la masse de celles qui sont quotidiennement échangées sur le marché. De loin le plus grand nombre des marchandises qui sont l’objet de nos désirs procèdent d’un travail [tel qu’elles] peuvent être multipliées, non  dans un seul pays mais en beaucoup, à peu près sans aucune limite assignable quand on est disposé à y consacrer le travail nécessaire à leur obtention.

In speaking then of commodities, of their exchangeable value, and of the laws which regulate their relative prices, we mean always such commodities only as can be increased in quantity by the exertion of human industry, and on the production of which competition operates without restraint.

En parlant donc des marchandises, de leur valeur d’échange et des lois qui régissent leurs prix relatifs, nous n’avons en vue que celles de ces marchandises dont la quantité peut être accrue par l’exercice de l’industrie humaine et sur la production desquelles s’exerce une concurrence sans entrave.

3b. Une marchandise est économiquement rare quand elle ne peut pas, définitivement ou temporairement, être produite à volonté par l’industrie humaine.

L’espace foncier, et plus généralement l’immobilier, dès lors qu’ils font l’objet de mises en vente et d’expropriations indemnisées par la force publique, constituent une marchandise rare dont l’importance sociale et les retombées économiques sont considérables.

Dans les autres ressources engendrant de la rareté économique, il y a bien sûr outre des pierres précieuses des minerais et des combustibles d’origine fossile. Leurs exploitations créent et entretiennent des mannes qui, elles, sont aux frais des acheteurs des produits tirés de ces ressources : qui de nos jours n’a jamais entendu parler de rente pétrolière et n’a jamais constaté à plusieurs reprises quelques-uns de ses effets ?[3]

Alors que le déterminant unique ou principal du prix d’une marchandise rare est le procédé de la vente au plus offrant ou au plus vite acceptant, les prix effectifs des marchandises de nature à être reproductibles à volonté sont ramenés vers leurs niveaux suffisants, à plusieurs conditions dont notamment par la levée des entraves à l’égalisation des rentabilités directes de même appartenance, voir dans ce chapitre de la proposition 11.3 à 11.11.

3c. À ces niveaux suffisants, les valeurs d’échange économique sont entièrement ou essentiellement en proportion de quantités de travail et d’investissements.

Une autre façon de constater la même réalité, qui n’est instaurée qu’à la condition ci-dessus rappelée, fait appel au normal et à l’objectif : les prix normaux des marchandises reproductibles à volonté par l’industrie humaine sont objectifs. Ces prix ne participent pas à la manipulation par les vendeurs des clients. En revanche, ils participent fort évidemment à davantage de justice et d’harmonie sociale. Un libéralisme et un socialisme qui ne veulent pas intégrer cette participation à leur doctrine contreviennent à l’obtention du mieux qu’ils promettent.

4. Donner pour cause à toute valeur d’échange marchand la rareté et pour instrument universel de sa détermination l’ajustement entre offre et demande entretient une erreur doublement préjudiciable.

Il est préjudiciable à la théorie économique de base de la bloquer dans des vues qui rendent impossible le franchissement du seuil à partir duquel elle sort de l’état d’une pseudoscience. David Ricardo a eu objectivement raison d’ajouter à la distinction entre valeur d’usage et d’échange l’observation de la différence entre marchandises rares et reproductibles à volonté par l’industrie humaine. Les néoclassiques ont contourné l’une et l’autre de ces distinctions, pensant ainsi faire avancer l’économie politique mais hélas sans voir qu’ils recouvraient sa rétrogradation du voile de son apparente mathématisation.

Il est préjudiciable aux sociétés humaines d’entretenir dans ses fondements une conception radicalement fausse de la manière dont l’économie de marché est orientable afin de fournir mieux, beaucoup mieux, que le mercantilisme et le dirigisme dont Adam Smith a montré qu’ils ne faisaient pas autant que possible « la richesse des nations », à savoir l’élévation des revenus et des patrimoines que la population tire des échanges économiques.



[1] Les échanges économiques sont, de fait, un sous-ensemble défini des échanges sociaux (renvoi aux deux première page de L’introduction à l’économie définie).

[2] Soient les qualifications professionnelles (il y en a toujours une dès qu’un emploi est rémunéré) Qx et Qy. Elles sont homogènes pour ce qui est du niveau des appointements, autrement dit des salaires tout compris, qu’elles procurent aux détenteurs de ces emplois. Mais il se trouve que ce niveau est pour les Qx des deux tiers du revenu médian individuel du travail alors qu’il est de trois fois ce même revenu pour les Qy. Ces proportions sont, au cas d’espèce, la clé de partage — de répartition, de distribution — du revenu total du travail. Il n’y a qu’en paroles que les salaires individuels sont aux hauteurs des productivités marginales des salariés. Les grandes masses salariales, à l’échelle d’un pays et à celle des plus gros employeurs, reste partageable différemment sans que la quantité et la qualité des services du travail échangés contre leurs rémunérations s’en trouve durablement altérées : ce n’est très évidemment pas parce que les écarts entre les plus hauts et les plus bas salaires du personnel de votre banque et d’autres de vos fournisseurs seront plus réduits que la qualité de leurs prestations se dégradera, c’est le moins qu’on puisse en dire. Dans une théorie des prix qui, reposant sur l’abstraction imaginaire de la « concurrence pure et parfaite » et le présupposé que tous les prix ont plus en commun que d’être des valeurs d’échange du fait d’une omniprésente « utilité marginale », la réalité du partage du revenu total du travail est par construction expulsée. Pour non-conformité avec les faits de haute importance civique, cette expulsion commande le remplacement par une autre de la théorie des prix prise en flagrant délit de non-conformité avec des faits de haute importance civique, pour ne pas dire civilisationnelle. Mais c’est lourd car il y a, logiquement indissociable d’une théorie des prix, il y en amont ses fondations méthodologiques ; en aval ses implications monétaires ; en abandon la prétention à ne fonder un idéal social que sur un système économique ou prétendu tel moyennant des imprécations pétries de pseudo-définitions.

[3] La rente tirée par un ménage de ses placements et la rente pétrolière, ou jadis la rente foncière des grands propriétaires de terres agricoles, n’ont en commun que d’être encore désignées au moyen du même mot. C’est malheureux. Dans la rente perçue par un ménage, il n’y a pas forcément de la plus-value ; au contraire bien des considérations conduisent à retenir qu’il est souhaitable qu’en moyenne il y ait dans ces gains de peu de plus-value à dans bien des cas aucune. Dans la rente pétrolière, comme dans d’autres rentes engendrées par de la rareté économique, il y a surtout ou exclusivement de la plus-value. Un moyen de distinguer ces deux sortes de rente consiste non pas à se faire stupidement partisan de l’euthanasie des rentiers — bonjour le chômage de masse ! — mais à parler plus volontiers de « manne pétrolière / boursière / immobilière / aurifère » que de rente afin que ce substantif redevienne étroitement apparié à un autre qui en est dérivé et dont le réel impose l’usage : rentabilité.