8.7. N’appelons « productivité » qu’un rapport entre un flux, autre qu’une marge, et un stock.

1. Les chiffres d’affaires des entreprises sont des montants monétaires de leurs flux de ventes.

De ces montants, on peut dire qu’ils sont à leur « valeur-prix ». Un flux de ventes par une entreprise est, en effet, aussi exprimable à une « valeur-coût », ce qui se fait beaucoup en gestion car c’est indispensable à la détermination de certaines marges.

2. Les revenus sont des flux de vente.

Dans la mesure où on accepte de convenir que seules les ventes de marchandises élémentaires – services du travail et du placement par les épargnants – procurent des revenus, le concept de « revenu » est défini (et l’expression « revenu de transfert » devient celle d’une contradiction, de même que l’usage du mot « revenu » pour désigner le chiffre d’affaires d’une entreprise devient à contre-emploi en français).

3. Seuls les revenus de placement sont en rapport avec le montant monétaire d’un stock.

Ce stock est, bien entendu, celui de l’épargne placée en vue de procurer ce type de revenu. Le stock et le flux d’énergie vitale d’un individu, comme plus généralement de la « ressource humaine », n’ont aucune valeur d’échange marchand et, en conséquence, ne sont pas des grandeurs économiques – des grandeurs spécifiques à la pratique des échanges marchands et des transferts de termes de ces échanges.

4. Seul un ratio entre un flux F, autre qu’une marge, et un stock S est une productivité P telle que P = F / S.

Il résulte de cette définition qu’une productivité P mesure ce qu’un stock S a produit ou est susceptible de produire ayant valeur marchande, l’expression de ce flux F de production et de ce stock S étant elle-même exclusivement monétaire.

5. La productivité ainsi définie est une « rotation ».

Ce dernier terme est, à juste titre, souvent utilisé dans ce sens en gestion et en analyse économique.

6. Un rendement par unité physique ou horaire n’est pas une productivité.

Un rendement à l’hectare, un chiffre d’affaires au mètre carré, un tonnage ou un nombre de pièces à l’heure, etc., ne sont pas des productivités au sens univoque ci-dessus attribué à ce concept.

7. Un rendement, mot qui en français évoque l’action de rendre, est un rapport entre un résultat et un moyen mis en œuvre pour l’obtenir.

Le numérateur et le dénominateur de ce rapport sont, bien entendu, différents selon qu’il s’agit, par exemple, du rendement d’une terre agricole, du rendement d’un placement, du rendement de tels gens dans telle activité, du rendement d’une chaudière ou d’un moteur, etc.

8. Un chiffre d’affaires par personne employée ou n’importe quelle autre quantité par tête n’est pas une productivité.

Que cette autre quantité soit monétaire ou physique n’y change rien. Ce que ce genre de ratio mesure est un rendement et non pas une productivité quand cette dernière est conforme à la définition ci-dessus.

9. Cette définition fait de la famille des productivités un sous-ensemble strict de l’infinité des rendements.

La « productivité » dont il est fait de nos jours le plus souvent état ne respecte pas cette définition. Il s’agit, en effet, de chiffre d’affaires ou de valeur ajoutée par personne employée.

10. Il existerait une productivité par « facteur de production ».

Il existe, en vérité, une infinité de rendements. Répétons que les productivités telles qu’ici définies sont un sous-ensemble strict de cette infinité.

11. Examinons le cas d’un agriculteur travaillant seul.

Dans le stock que le travail de cet agriculteur met productivement en œuvre, il y a des machines. Il y a également, parmi d’autres « facteurs de production », un fonds de salaire, partie du fonds de roulement, car l’agriculteur travaillant seul n’en est pas moins économiquement un salarié.

12. Interrogeons-nous.

Quelles parts de la production de cet agriculteur sont respectivement attribuables à son travail, aux machines qui instrumentent ce travail, aux variétés culturales, aux engrais utilisés, à la terre elle-même, au soleil, à l’eau, à telle ou telle masse du bilan, etc. ?

13. Il n’y a pas de réponse à ce genre de question.

Il n’y a pas, en effet, dans un processus de production, mise en œuvre de facteurs indépendamment les uns des autres. Il y a combinaison et c’est la combinaison qui est productive. Que la production considérée puisse ou ne puisse pas être qualifiée de marchande n’y change rien.

Les citations à suivre sont tirées de récents manuels d’économie.

14. Affirmer que la productivité est un « rapport entre un volume ou une valeur de production et une quantité de facteur » rend compte d’une acception.

Cette acception, valant pour tout rendement, n’est pas une définition au sens de ce concept en théorie des ensembles non flous. Le fait qu’aucune propriété spécifique aux rendements appelés « productivités » ne soit spécifiée en atteste.

15. Il est admis que « ce sont les gains de productivité qui permettent d’améliorer le niveau de vie de la population ».

Ces « gains de productivité » sont ceux « obtenus lorsque les entreprises produisent soit plus de biens sans utiliser plus de facteurs, soit autant de biens avec moins de facteurs de production ». Comme cela va être montré dans la suite de ce chapitre, « le niveau de vie d[‘une] population » dépend, en fait, du rapport entre son revenu global, RG, et le stock des placements, SDP, « facteur de production » du RG.

16. Une conception de la création de richesse marchande s’accorde mal avec ce « en fait ».

Dans cette conception, la quantité finie de ressources naturelles borne la production de richesse marchande, vue sous la forme des objets tangibles vendus par les entreprises – la forme des gigantesques entreposages portuaires de conteneurs empilés que le développement du commerce international lui donne.

17. Cette conception est faussée.

Les ressources naturelles sont en quantité limitée à l’exception d’une qui n’est négligeable que par nécessité idéologique : l’intelligence humaine. Qualité et quantité de ce « facteur de production » sont illimitées comme l’est l’utilité, ou valeur d’usage, susceptible de trouver preneur en contrepartie de valeur d’échange sonnante et trébuchante.

18. Une évidence capitale s’en trouve actuellement encore par trop laissée de côté.

Quand ces absences de limite sont prises en compte et quand la richesse marchande est vue sous la forme, non quantifiable à cause de son composant « valeur d’usage » et néanmoins ô combien réel, du pouvoir d’achat moyen par tête de valeur d’usage, cette évidence se dégage d’elle-même. Même en bornant la liberté d’entreprendre par de plus en plus de contraintes quant à l’emploi de toute autre ressource naturelle que l’intelligence humaine, il n’y a pas de limite à la production marchande, comme il n’y en a pas à la production non marchande.

19. La civilisation gagnera au remplacement d’une rengaine par une invitation.

Depuis plusieurs générations, il est seriné à tout bout de champ – et particulièrement à tout début de champ de culture économique et d’initiation au réalisme commercial – que les besoins des hommes sont infinis (et que la finitude des ressources naturelles fait de la rareté le deus ex machina de l’économie, assertion que l’argument précédent fait plus que nuancer). Le remplacement de cette rengaine par l’invitation à prendre acte et à tirer parti du fait que l’accumulation par les hommes de savoirs et de sagesse est sans limite sera une avancée de grande portée.

20. Ce changement de cap a des conséquences morales considérables.

Le constat suivant fait partie de l’accumulation qui vient d’être évoquée. L’économie politique objective tient debout sans que le truisme sur les besoins humains illimités et le sophisme de la rareté universelle en soient des fondations. La conséquence morale est considérable : les mœurs les plus typiques de la société de consommation et l’économisme, arrivé au point d’affirmer que le capitalisme est amoral, sont eux fondés sur ce truisme et ce sophisme.

21. Il revient à la science économique d’apporter une réponse claire à trois questions de fond sur ce qui rend un peuple économiquement prospère.

Ces trois questions sont étroitement liées. Question 1 : un « facteur de production » a-t-il un effet d’entraînement plus initial que les autres afin qu’il y ait élévation du « niveau de vie de la population » avec le minimum d’effets pervers ? Question 2 : un rendement est-il le plus déterminant de cette élévation ? Question 3 : la hausse du revenu total du travail a-t-elle pour plafond la hausse du rendement du travail ?

22. Un « facteur de production » a-t-il un effet d’entraînement plus initial que les autres afin qu’il y ait élévation du « niveau de vie de la population » avec le minimum d’effets pervers ?

Les trois chapitres précédents, successivement sur le capital, le profit et l’emploi, établissent que ce « facteur de production » est la mise en capital, ce dernier concept au sens univoque posé au début du chapitre 5.

23. Un rendement est-il le plus déterminant de l’élévation du « niveau de vie de la population » ?

Oui, poussent à répondre les « sciences économiques » : ce rendement est celui du travail. Cette réponse est aussi celle du patron qui s’échine à rendre le travail assez productif de vente et de marge. Cela ne suffit pas à garantir que cette réponse soit économiquement la plus pertinente.

24. La hausse du revenu total du travail a-t-elle pour plafond la hausse du rendement du travail ?

Non, poussent à répondre les « sciences économiques » : ce plafond est plus bas car le fruit des « gains de productivité », sous-entendu du travail, est à partager. En entreprise, ce partage est entre les clients, les salariés et l’entreprise car c’est cette dernière qui a instrumenté ces gains. Cela semble être de bonne justice distributive. Mais nous allons constater avant la fin de ce chapitre que l’économie de la répartition du revenu global, RG, fait que ce n’est pas commutativement juste.

25. Nombreuses sont les décisions, lourdes de conséquences notamment sur l’emploi, prises eu égard à « la productivité ».

C’est pourquoi il est, pour le moins, souhaitable de faire des productivités un ensemble conforme à ce qu’est une définition en logique mathématique (proposition 1.1). Tant à des fins théoriques que pratiques, c’est en fait méthodologiquement indispensable, faute de quoi toute une part du réalisable économique socialement le plus positif n’est ni observé ni traité pour ce qu’il est.

26. Quelle est, à l’échelle de la macronomie, la productivité qui a le plus grand effet ?

Anticipons sur ce qui va être établi par la suite de ce chapitre. Pays par pays, le ratio macronomique de la famille des productivités qui a le plus grand effet est celui dont le numérateur est le revenu global, RG, et le dénominateur le stock de placements, SDP – dont fait partie le stock national de capital (sur ce dernier concept, argument 1 de la proposition 7.3). Mais pour en arriver à ce qui donne le plus sûrement accès à ce constat, passer par la définition du concept de « profitabilité » s’impose.