8.2. Le revenu total des placements peut être rendu suffisant.

1. La durée prise en considération est d’une génération au moins.

Cette durée minimale est égale à ce que les démographes et les actuaires appellent « l’espérance de vie », diminuée de l’âge moyen d’obtention d’un premier emploi. Ce qui est admis dans l’ensemble de ce chapitre vaut pour des périodes qui ont au moins cette durée et à l’échelle, dite ici « macronomique » (proposition 1.7), de l’ensemble d’une population.

2. Disons de ces périodes qu’elles sont longues.

Un long terme financier commence à partir de sept ans. La longue période que la pratique et la théorie économiques doit prendre en considération, toutes affaires financières et dispositions monétaires comprises, est aujourd’hui au minimum de quarante ans.

3. Le plein exercice de la relation EPCE est supposé.

Ce plein exercice, théorisé au chapitre précédent, est supposé non seulement jusqu’à la fin du présent chapitre mais aussi tout au long des suivants.

4. L’une des fonctions des revenus de placement est de procurer des rentes.

L’autre fonction, décrite dans le chapitre précédent, est propre aux profits.

La thèse de la suffisance possible des profits, par le truchement du plein exercice de la relation EPCE, n’est fondée que si la thèse de la suffisance de l’ensemble des rentes l’est. La cause en est que, proposition 7.10, la relation EPCE ne suffit pas à établir qu’un taux moyen suffisant de profit sur capital puisse constamment exister.

5. Sur la durée minimale prise en considération, les rentes sont objectivement suffisantes à une première condition.

La valeur de liquidation des placements doit avoir été, et rester, réajustée pour compenser l’érosion monétaire. En d’autres termes, assez doit avoir été fait et refusé, notamment en matière de finances publiques et de rigueur monétaire, pour éviter « l’euthanasie des rentiers ».

6. Sur cette même durée minimale, les rentes sont objectivement suffisantes à une seconde condition.

Soit un individu auquel aucune propriété ayant une valeur d’échange n’a été transférée mais qui a épargné et placé tout au long de sa vie professionnelle, en préparation de son ultime vie suivante sans retraite par « répartition ». Ses placements ont été suffisants, et leur rendement moyen le reste, quand cet individu peut, sa vie professionnelle terminée, jouir de rentes de même ordre de grandeur que ce qu’ont été ses revenus du travail pendant la deuxième moitié de sa vie professionnelle.

7. Ces suffisances sont empiriquement réglables par le corps social.

Soit F la fraction placée du revenu des ménages, R le rendement de ces placements. F est susceptible de se révéler insuffisant si R est trop faible. Mais, pour autant que des calculs, usant de la mathématique de l’accumulation exponentielle (« capitalisation »), alimentent le débat public, l’opinion se répand que des relèvements de F et de R sont nécessaires. Si la pression des opinions qui s’y opposent et des structures qui n’y ont pas intérêt est repoussée, ce relèvement se produit car il vient s’ajouter à l’aspiration primordiale dont la satisfaction est le motif de la volonté du plein exercice de la relation EPCE.

8. La suffisance des revenus de placement a le même statut que la relation EPCE.

Cette suffisance fait partie, comme cette relation, de ce qui est réalisable et non pas de ce qui est forcément réalisé dès lors que la liberté d’entreprendre à titre marchand prévaut. Tant, notamment, que l’opinion dominante chez les économistes ne comporte pas la prise en considération active de ces réalisables, ce sont en substitut d’autres idées auto-réalisatrices, différemment orientées, que cette opinion cultive et répand.

9. Une inévitable montée du rendement des placements sur longue période rendrait excessif le revenu total des placements.

Ce n’est pas fortuitement qu’une telle montée, touchant le rendement des placements et non pas les plus-values de liquidation, ne s’est jamais produite sur longue et très longue périodes. Sa probabilité future est nulle à cause des refus du corps social dont la proposition suivante fait état.

10. L’objectif de retraites par placement seulement est sensé.

Ce « seulement » implique que des retraites par « répartition » ne sont plus du tout nécessaires parce que des progrès assez substantiels ont été faits pour remplir les conditions indiquées ci-dessus (arguments 4 et 5). Ces progrès sont socialement sensés : 1) par ce qu’ils permettent d’obtenir en matière d’emploi, 2)  parce qu’ils favorisent la maximisation du revenu total du travail sous contrainte d’un revenu total des placements suffisant, nous allons voir comment.

11. Le « coût du travail » est-il le produit de deux répartitions ?

Le réel étant ainsi fait gardons présent à l’esprit, particulièrement quand nous articulons nos idées sur la théorie de la valeur et les formations des principales catégories de prix, que la marchandise primaire est le travail en tant queproduit d’une dépense d’énergie humaine – travail-ouvrage. Ricardo en a eu très manifestement conscience même s’il n’a pas su (avant de mourir prématurément d’une otite) : 1)  accorder son vocabulaire avec ce constat initial et final afin que la postérité voit que l’expression « valeur-travail », dont il n’use pas, est impropre alors que celle de « valeur objective d’échange marchand » est recevable chaque fois que le réel ou le réalisable dont il est question s’y prête ; 2) produire une réponse géométriquement impérative à la question : le revenu du travail, salarié par salarié, est-il le produit de deux répartitions dont l’une forme le revenu total du travail et l’autre règle l’inégalité des salaires ?

12. Ce chapitre et le suivant exposent les tenants et les aboutissants majeurs de cette réponse.

Ce que les « sciences économiques » appellent  « coût du travail », alors qu’il s’agit de salaire complet, est un prix et le seul prix à être formé de cette façon. David Ricardo n’aurait pas tourné sa courte préface tel qu’il l’a fait s’il n’en avait pas eu la prescience, ainsi que le confirme une lecture vraiment consciencieuse de ses considérations sur le salaire. Ayant fait une telle lecture et rendant compte de son enquête dans un ouvrage « foisonnant » (Raymond Barre), Paul Fabra a rouvert l’accès à cette élucidation capitale.

13. Il a fallu d’abord cheviller des réfutations elles-mêmes irréfutables.

C’était très évidemment ce qu’il fallait en premier lieu faire dès lors qu’on s’en accordait la liberté. Ce travail critique a notamment porté sur la « force de travail » selon Marx, l’universalité de la loi de l’offre et de la demande ; le profit dans le schéma général de l’échange. Cette production a dégagé un espace afin qu’on puisse y reconstruire « de fond en comble » (quatrièmes de couverture des deux éditions françaises du « livre foisonnant »).

Elle a également fourni du matériau de reconstruction. Cependant, il restait, et il restera toujours, à vérifier ce que cette fourniture, complétée par d’autres écrits dont plus d’un millier de chroniques, comporte en pas assez et en trop afin de pouvoir être enseignée sans que sous son apparente perpétuation sa perversion puisse être introduite et consommée, comme c’est arrivé à la théorie ricardienne de la valeur.

14. Le présent traité d’économie politique objective y contribue.

Mais c’est, hélas à plus d’un égard, sans presque rien assembler qui puisse être exploitable par les « sciences économiques » sans contradictions tolérables. L’idée, somme toute fort simple, de la relance permanente par de nouvelles mises en capital strictement dit remet en cause la relégation de la loi des débouchés de Say – loi formellement approuvée par Ricardo. Partant, la sortie de cette relégation va de paire avec l’entrée en relégation de la « macro-économie » et de la comptabilité nationale « dans un cadre keynésien standardisé » (l’origine de cette citation est indiquée dans le dernier développement de ce chapitre).

15. Pensons en plus à la bourse et à la banque et à la communication et aux concentrations et aux solidarités telles qu’on y joue aujourd’hui.

Mettons en face un schéma qui, par sa conception, prescrit de jouer autrement, certes pas complètement autrement mais bien sur du réel primordial autrement. On comprend que l’étude de ce schéma puisse être fort souvent bien plus insupportable que supportable. On comprend qu’opposer du silence à l’économie politique objective et à la politique économique qui en découle puisse être la meilleure défense contre ce qu’elles remettent en cause.

16. De 1974 jusqu’à présent, il en a été ainsi.

1974 est l’année de première parution du « livre foisonnant ». Bien qu’il ne soit pas du tout passé inaperçu, sous la poussée de la massification de la formation aux « sciences économiques » nous assistons depuis et jusqu’à présent au recul de la volonté de prendre à bras le corps la critique de l’état de la pensée économique et, par de la reconstruction sur des fondations restaurées et consolidées, les maux que seul un assainissement assez radical est de nature à soulager, voire pour certains à éradiquer.