Ai – Le mélange des genres

Lucien Contrepoint, © Atelier Paul Fabra, 23ième semaine de 2011

Neuvième dialogue de politique-fiction

François, tendant une fiche à Nicolas — Voici le résumé que tu m’as demandé sur l’autorégulation E’PCE’’.

Nicolas, lisant —
« 1) Avec, dans le pays considéré : E’ l’état actuel de l’Emploi, P le flux de Profits, C le stock national de Capital, E’’ l’état suivant de l’emploi. 
  2) Les profits dont il s’agit sont les bénéfices distribués par les entreprises à ceux qui en sont les propriétaires.
  3) Obtenir par une réforme systémique de cette distribution et de la liquidation des placements en capital l’oscillation, sur longue et très longue période, du taux moyen de profit sur capital en fonction de l’état de l’emploi. »

François — Autrement dit, rendre l’autorégulation E’PCE’’ plus active.

Nicolas — Je n’avais pas bien vu l’oscillation du taux de rendement du placement en capital en fonction de l’état de l’emploi.

François — Quand laisser monter ce taux ?

Nicolas — « 4) Laisser monter ce taux quand le manque d’emplois stables s’aggrave, les entreprises étant alors en mesure de réduire le poids des frais de personnel par rapport à leurs chiffres d’affaires. »

François —Quand laisser descendre ce taux ?

Nicolas — « 5) Laisser descendre ce taux quand le plein d’emplois stables s’est instauré jusqu’à ce qu’une grande mutation technique ou géopolitique remette à mal le plein-emploi. ».

François — Quand ce laisser-faire réorganisé ne change-t-il pas la donne en matière d’emploi ?

Nicolas — « 6) Ce laisser-faire réorganisé ne change pas la donne en matière d’emploi quand les ménages continuent à considérer comme trop risqué le placement en parts de capital social. La réorganisation n’a, en ce cas, pas été assez poussée en matière de gouvernance entrepreneuriale et d’organisation du marché du capital. »

François — Dans ce même cas, ne pas contourner ces réformes complémentaires par des incitations fiscales qui mettent à la charge de la collectivité des défauts de gouvernance entrepreneuriale et d’organisation du marché du capital.

Nicolas —Pourquoi ?

François — Poursuis la lecture.

Nicolas — « 7) La remise d’aplomb des finances publiques n’est acquise que quand au moins les dépenses de fonctionnement sont entièrement couvertes par le produit des impôts. Si c’est par la force de la loi et que cette loi en vient à ne plus être remise en cause par l’opposition, alors il devient politiquement acquis que la prospérité économique est à la charge des pouvoirs publics pour ce qui est de son organisation et à la charge des épargnants qui placent en capital, des entrepreneurs qui font fructifier ces placements et créent des débouchés, des travailleurs qui produisent pour ce qui est de sa réalisation. Cette réorientation fait partie des réformes qui rendent l’autorégulation E’PCE’’ plus active. ».

François — Aux pouvoirs publics la responsabilité organique de la prospérité économique : s’il n’y a en a pas assez et s’il y a accentuation des inégalités de revenus et de patrimoines, c’est aux pouvoirs publics de prendre des mesures de réorganisation économique. Aux individus et aux entreprises, dont les banques, la responsabilité paramétrique de la prospérité économique : tel mélange d’innovations et de conservations plutôt que tel autre, tel réglage de la progression et de la répartition des revenus plutôt que celui décidé par une oligarchie dans son propre intérêt.

Nicolas — En France, l’officialisation et le plein respect de la distinction entre l’organisation des marchés incombant aux pouvoirs publics et la réalisation de la croissance et du plein-emploi incombant à la société civile serait une rupture qui n’est pas dans la ligne de ce qu’est la modernité aux yeux de la quasi-totalité de nos compatriotes. Dans mon cas, il faudrait que les adhérents et beaucoup de sympathisants de l’UMP en soient quasiment tous partisans. Ce n’est pas le cas.

François — Je ne peux qu’en convenir. Il manque à la doctrine de l’UMP, comme pour l’instant à celle de tout prochain gouvernement, de faire fond sur l’autorégulation E’PCE’’ et son réveil par des réformes organiques. D’où le point 8 de la fiche que tu as sous les yeux.

Nicolas, reprenant la lecture — « 8) L’économie de marché où l’autorégulation E’PCE’’ a été volontairement réveillée est dotée d’un dispositif permanent de relance auto-administrée par le corps social. »

François — J’aurais pu aussi bien, voire mieux, écrire : « un dispositif permanent de relance auto-administrée par la société civile ». Tu notes bien qu’on peut aussi bien parler de relance par la mise en capital, quand il est entendu que le capital dont il s’agit est l’épargne placée en titres de propriété d’entreprise.

Nicolas — Quand pour se faire réélire Chirac a, sur une suggestion de Guaino, misé sur « la fracture sociale », il a pris appui sur une critique. Pour que la rupture que ta fiche suggère puisse commencer à devenir électoralement exploitable, il faut un truc semblable.

François — Le stratagème de « la fracture sociale » a été électoralement payant parce qu’il prenait à témoin l’opinion publique d’une dérive objective.

Nicolas — Puis la réduction de « la fracture sociale » a été gouvernementalement contreproductive parce qu’elle a mis l’opinion publique en mesure de constater que Chirac et Juppé n’avaient pas en poche des réformes réductrices de cette fracture et amélioratrices de la prospérité des Français.

François — Le dernier point de ma fiche, le 10, propose une autre stratégie politicienne que celle de « la fracture sociale ». Avant de voir si elle tombe sous la juste critique que tu viens de faire, lisons le point 9.

Nicolas, intrigué — « 9) Tant que la répartition des responsabilités économiques entre le monde politique, centré sur l’organique, et » la société civile, tu as écrit « le corps social », je corrige, « centré[e] sur la relance permanente par la mise en capital, n’est pas consensuellement considérée comme étant un substantiel progrès, non seulement faire campagne en faveur de ce changement mais aussi le faire en prenant à témoin l’opinion publique. »

François — Ce n’est surtout pas à toi qu’il faut apprendre qu’en démocratie d’opinion l’art de gouverner consiste pour beaucoup à rester en campagne une fois rendu ou revenu à la tête de l’État. Les débats et engagements d’avant élection présidentielle ne sont jamais à la hauteur des contraintes qui se révèlent devoir être surmontées pour aller assez loin dans des réformes systémiques, surtout quand ces dernières doivent avoir pour effet de remettre d’aplomb à la fois les finances publiques et la croissance économique.

Nicolas — Je dois avouer que la proposition d’un plan cohérent pour progresser à la fois sur l’assainissement des finances publiques et la stimulation de la croissance économique ne peut pas être repoussée d’un revers de main. Mais chat échaudé craint l’eau froide. Il faut que la mise en œuvre de ce plan n’ait pas à être différée si le coup de tabac de 2008 ou un autre de même magnitude se reproduit.

François — Parallèlement au soutien des banques par des prêts exceptionnels, la relance permanente par de la mise en capital aurait pu être réveillée par des réformes systémiques sur la distribution des bénéfices des entreprises et sur l’augmentation de la part nationale du stock national de capital constitué d’actions restituables. Par exemple, la capitalisation de La Poste aurait pu prendre cette forme.

Nicolas — Tant en France qu’en Angleterre. Il aurait fallu à ces pays des gouvernements ayant de l’économie de marché une conception dont l’autorégulation E’PCE’’ soit explicitement un pilier. Le problème politique reste entier : comment faire de cette autorégulation l’un des dogmes majeurs du catéchisme d’un grand parti de gouvernement puis d’une majorité parlementaire ? Venons-en au point 10.

François, lisant le dernier point de la fiche qu’il a rédigée — «  10)  La campagne suggérée par le point précédent et les réformes systémiques rendant l’autorégulation E’PCE’’ plus active ont, sur le fond, un point commun. Elles sont une contribution à la réduction du mélange des genres. Le mettre en avant constitue une critique générale d’une dérive en cours dont le peuple voit qu’elle est une cause majeure de dégénérescence morale, de difficultés accrues d’intégration, de perte d’efficacité sociale positive de la vie économique et politique. »

Nicolas — Donc, ce que tu proposes, c’est au lieu de la critique chiraquienne de « la fracture sociale », la campagne sarkozienne contre « le mélange des genres » ?

François — Je vois à ta mine que cela te surprend beaucoup.

Nicolas — C’est comme si tu me faisais prendre un bain froid. Il faut que je reprenne mon souffle. Certes une critique de l’état de la société portant sur le mélange des genres a de quoi se faire applaudir et créer de l’espoir de changements. Mais c’est là tout un propos et une attitude à travailler comme un acteur le fait de son rôle.

François — À travailler et à faire travailler comme un régisseur le fait. Il ne t’échappe pas que cette critique a d’elle-même une forte assise politique puisque la démocratie est la séparation des pouvoirs afin de contrebattre la propension des puissants et des technocrates à tirer la couverture à eux.

Nicolas — Oui, je vois bien ça et je l’approuve entièrement, contrairement à ce que mes détracteurs se complaisent à laisser entendre. Mais tu avoueras, je me répète, que jouer ce coup exige de bien s’y être préparé. De plus et surtout, on en revient toujours au même. Pour exploiter rentablement ce gisement, il faut prendre appui sur un parti qui soutient pleinement la mission qu’on se donne en faisant ça – pleinement jusqu’à en faire sa propre mission majeure de formation politique.

François — Cet aspect du problème n’est pas le plus difficile à résoudre. Tu n’as qu’à user du mode impératif et ça passera comme une lettre à la poste.

Nicolas — Je ne comprends pas.

François — Vois d’abord si le combat contre le mélange des genres te branche. Si c’est le cas, nous ferons de ce que j’appelle « le mode impératif » le thème de notre prochain entretien.

Nicolas — Et si ce n’est pas le cas ?

François — Nous parlerons de tendance à l’égalisation des taux de profit sur capital. C’est un quasi corollaire de la régulation E’PCE’’.

Nicolas — Même si tu finis par faire de moi un esprit frotté de bonne science économique, il y a, je cite de mémoire, « la trajectoire dans laquelle s’inscrivent les sociétés occidentales depuis plusieurs décennies ». C’est Guaino qui, tirant ça de je ne sais plus quelle lecture, m’en a récemment parlé. Si l’addiction au mélange croissant des genres et aux agrégations excessives de pouvoirs fait partie de cette trajectoire, il y a incontestablement une critique politique à en tirer puisque la démocratie, qui est séparation des pouvoirs, n’y résistera pas.

François — Tu l’as dit et tu as très manifestement raison : pour faire porter à cette critique son fruit de saines réformes, encore faut-il pouvoir prendre appui sur un parti politique et une majorité parlementaire désireux de dévier en ce sens la trajectoire dans laquelle la France et l’Europe s’inscrivent. Pour l’instant, il n’y a pas clairement une demande en ce sens.

Nicolas — Le problème est donc de la créer, cette demande, notamment en montrant que le mélange des genres et la confusion des valeurs et la perte de repères vont ensemble. Et ce serait là qu’interviendrait ta prescription de « mode impératif » ?

François — Sauf à ce que tu en ais maintenant le temps, on en reparle la prochaine fois.

Certifié conforme à la fiction, à suivre, LC