Aa - Nicolas S. et François F. entrent en scène

Lucien Contrepoint, © Atelier Paul Fabra, 10ième semaine de 2011

Premier dialogue de politique fiction

Nicolas — C’est quoi ce truc que tu as en main ?

François — Une tablette à écran tactile connectée sur internet. Elle va me servir d’aide-mémoire pour sortir des sentiers battus sur la première question à l’ordre du jour de notre entretien.

Nicolas — La question qui nous turlupine le plus : comment améliorer mon score de 2012 ?

François — Même entre nous, tu peux aussi te demander : que trouver de vraiment neuf qui fasse substantiellement du bien aux Français ?

Nicolas — Et qui prenne à revers nos adversaires sur le champ de bataille électorale ! En tant que candidat, je suis avant tout un stratège de la politicaillerie.

François, qui n’en pense pas moins sur cette courte vue, tout en effleurant l’écran de la tablette qu’il a en main — Tu vas monter sur le bureau… Tu vas me dire qu’une fois de plus je t’invite à manger ton chapeau…

Nicolas — Vas-y toujours, je suis en dedans moins obtus et teigneux que la rumeur médiatique le propage, tu le sais bien.

François — Je lis : « La distribution de la totalité des bénéfices des entreprises est sensée ».

Nicolas — La distribution à qui ?

François — Aux salariés d’une part, aux propriétaires d’autre part.

Nicolas, tenté de perdre son calme — Le partage des profits nets d’impôt en trois tiers égaux…

François — Des tiers, il n’y en a forcément que trois...

Nicolas — Oui… bon… ne pinaille pas ! Le partage des profits nets en tiers égaux, l’un pour les salariés, l’autre pour les actionnaires, le troisième pour l’entreprise afin de financer de l’investissement, c’est une position équilibrée. Je sens que la majorité des Français l’approuve. Il y a bien Laurence qui se dit d’accord sur les trois parts mais pas à égalité afin de laisser aux entrepreneurs le soin d’en décider au cas par cas. Mais c’est bon pour l’image de passer outre, basta !

François — Si tu es réélu, tu auras la majorité parlementaire qui va avec. Surtout aux premiers jours de ton second mandat, tu seras en mesure d’user de la fiscalité pour refonder le capitalisme en France, d’une façon qui sera fort remarquée non seulement dans toute l’Europe mais aussi dans le monde entier.

Nicolas — Comment faire ça ?

François — En deux à trois ans et après en avoir prévenu dès la campagne, tu fais monter l’impôt sur les bénéfices non distribués à 100 %. Tu peux être tranquille que vite fait, bien fait, tout sera distribué. Les salariés qui touchent une partie de cette distribution et les propriétaires qui touchent l’autre partie le déclarent dans leurs revenus et paient de l’impôt en conséquence : ce qui est perdu d'un côté est rattrapé par l'autre, quitte à en passer par une réforme fiscale cette fois-ci réussie. Pour financer leurs investissements, les entreprises augmenteront leur capital et elles le feront d'autant plus volontiers qu'il n'y aura plus, par la diligence que la majorité y apportera, aucune imposition de ces augmentations. Plus d’épargne française, européenne, asiatique, etc. viendra se placer en capital d’entreprises qui donnent du boulot à nos concitoyens.

Nicolas — Ce n’est vendable à l’opinion publique que si on a de solides arguments pour montrer que l’économie s’en portera nettement mieux, très nettement mieux.

François — Soyons plus précis. Ce n’est vendable à l’opinion publique que s’il est assuré que l’emploi s’en portera durablement nettement mieux, ou, comme tu voudras, que le taux de chômage s’en portera tout aussi durablement nettement moins bien.

Nicolas — Cela suppose que nous remettions à plat nos prises de position sur toute une série de points.

François — En fait, sur quelques points principaux dont, c’est vrai, toute une série de points auxiliaires découle. Ce qui fait alors, Nicolas, de la bonne politique. Je veux dire, tu m’as bien compris, du truc avec lequel on n’a pas à s’essouffler à courir après du détail qui, en plus, coûte cher en dépenses publiques. Des points principaux qui donnent de la hauteur de vue.

Nicolas — Puisses-tu avoir trouvé un bon filon ! Quels points principaux ?

François — En parler plus avant maintenant est prématuré. Je n’ai pas encore assez potassé ce qu’il y a de décoiffant trouvé là-dedans – François agite la tablette qu’il a en main. Tu me laisses y travailler seul dans mon coin. J’y reviens lors de l’un de nos prochains entretiens.

Nicolas, sur le ton du patron — D’accord mais aux conditions suivantes. Tu fais ça vraiment seul, sans en parler à qui que ce soit d’autre qu’à moi : confidentialité absolue ! Tu ne sélectionnes que du politiquement vendable dans la France d’aujourd’hui. Je dois pouvoir être cru quand j’affirme que c’est une refondation du capitalisme. Je dois pouvoir être applaudi quand je repousse les critiques de ceux qui la jugent, cette refondation, en trompe l’œil.

François — J’accepte sans réserve, tu as ma parole d’honneur, au risque d’avoir à te dire : le filon est moins bon que ce qu’il m’a semblé être, renonçons au projet de son exploitation. Vois que, de toute façon, cela fait du bien à qui que ce soit de réfléchir à ce qui est politiquement vendable non pas seulement aujourd’hui mais aussi jusqu’à la fin des temps. Montesquieu et Tocqueville en ont tenu compte.

Nicolas, rendu méfiant par cet « aussi jusqu’à la fin des temps » — Et si Marx l’a fait aussi, il semble bien qu’il se soit fourré le doigt dans l’œil jusqu’au coude. Restons pragmatiques ! Entre nous soit dit, terminer un second mandat avec une grosse cote de popularité, je n’y crois pas.

François — Et en fin du second mandat une France qui se porte beaucoup mieux ?

Nicolas — Ah, ça c’est autre chose !

François — Bien vu puisque les patrons de sociétés et leurs conseils devraient compter bien davantage avec le verdict direct des mandants dont ils sont les mandataires : ou ils remettent à ce pot là parce qu'ils le trouvent bien mitonné, ou ils vont voir ailleurs. L'économie de marché ressemble moins à un village Potemkine.

Nicolas — Mais il y a un hic, un gros hic. Ce n’est vendable à l’opinion publique que si on a de solides arguments pour montrer que l’économie s’en portera nettement mieux, très nettement mieux. Tu connais ma devise, rapportée d'outre-Atlantique : Managing by Results. Je dois être le premier à me l'appliquer.

Certifié conforme à la fiction, à suivre, LC