Ac – Faisons place à une autre rupture

Lucien Contrepoint, © Atelier Paul Fabra, 14ième semaine de 2011

Troisième dialogue de politique fiction

Nicolas — De toute façon, Monsieur le premier ministre, c’est moi le chef, jusqu’au soir du second tour de 2012 ; puis, si je suis réélu, jusqu’au soir du second tour de 2017.

François — Il est inutile de me le rappeler, Monsieur le Président. Il est également inutile, à ce qu’il me semble, que mes démêlés avec Jean-François et mes inquiétudes sur la colère française qui monte mettent fin à ce que nous avons privativement entrepris. Voici la fiche SGDG que tu m’as demandé d’établir.

Nicolas, prenant la fiche — Ne t’inquiète pas tant. Je suis imbattable en campagne électorale. Mais voyons cette fiche. Tu l’as titrée : « Faisons place à une autre rupture » et sous-titrée : « L’économie de marché en bon ordre de marche n’est pas ce que la plupart des économistes enseigne ». Bigre, il faut que ce qui suit soit costaud pour résister au tollé !

François — Il serait bon que les babillards excitent ce tollé. Les sondeurs s’en mêleraient. Ils mettraient au jour que la colère des Français ne ménage pas ce que la plupart des docteurs en économie tiennent pour vrai et salubre. Ce sont les Français qui élisent, pas les babillards.

Nicolas — Dont acte. Poursuivons : « L’économie de marché est en bon ordre quand elle met la population en mesure de satisfaire le plus possible son aspiration primordiale ». Oui… bon, je vois… aspiration primordiale : plein-emploi et ce qui s’en suit quant à l’élévation du niveau de vie et à la réduction d’écarts jugés excessifs par la classe moyenne. C’est bien, c’est électoralement exploitable mais il faut quand même que tu me corriges ça. Vois-tu où ?

François — Je vois et je vais te dire pourquoi, à la lumière de l’expérience et de la réflexion, je n’en suis plus d’accord. Tu voudrais que la fiche annonce : « L’économie de marché est en bon ordre quand elle met l’État et son gouvernement en mesure de satisfaire le plus possible l’aspiration primordiale de la population ». C’est bien ça ?

Nicolas — Oui c’est ça. Je suis étonné qu’un Gaulliste social de ton acabit se mette à repousser cet article de son catéchisme. Moi, cette façon de voir me convient parfaitement. Je suis un volontariste. Je veux des résultats qui prouvent le bien-fondé du volontarisme en politique.

François — Nous gens de droite sommes encore par trop des étatistes impénitents. Politiquement, nous avons tort, la France profonde n’est pas jacobine. Sportivement, nous avons tort, nous ne nous démarquons pas assez du socialisme qui n’a plus d’air à respirer ailleurs qu’en étatisme. Économiquement nous avons tort. Au gouvernement de lever des entraves. Le créateur et le mainteneur d’autant d’emplois qu’il en faut, ce n’est pas lui. C’est le corps social.

Nicolas — Si c’est pour en arriver à du libéralisme béat dont les Français ne veulent pas, ce n’est pas la peine d’aller plus loin. Je ne cesse de le répéter : soyons pragmatiques !

François — Tu parles trop vite, tu vois trop court. Les Français admettent fort bien de s’entendre dire : c’est par l’exercice de vos libertés et de vos responsabilités que vous allez remporter la guerre sur le chômage de masse que l’armée des politiciens, technocrates, syndicalistes et économistes soldés aux frais des contribuables n’a pas cessé de perdre depuis le début des années 1970. Placée sur ce terrain, tu verras, la Marine deviendra bien moins sémillante. Lis sur la fiche ce qui suit « L’économie de marché est en bon ordre quand elle met la population en mesure de satisfaire le plus possible son aspiration primordiale ».

Nicolas —« Ce bon ordre ne pourra pas être établi tant que le fonctionnement économique sera régit par les quatre caractéristiques suivantes :

  1. La recherche du maximum de profit et de plus-value est imposée comme le moteur de l’économie de marché par la plupart de ses experts.
  2. La loi de l'offre et de la demande est imposée dans tous les compartiments de l’économie de marché comme le mécanisme de régulation par la plupart de ses experts. C'est considéré l'économie de marché comme un casino.
  3. Ce moteur (profit maximum) et cette régulation (loi offre/demande) imposés conduisent ces mêmes experts à preconiser des niveaux assez bas des petits et moyens salaires pour que l’offre et la demande d’emplois s’égalisent. C'est ce à quoi pousse Le Medef.
  4. La puissance publique doit s'interposer pour rendre ce fonctionnement socialement tolérable en organisant la solidarité redistributrice : elle doit fait ce que l’économie marchande ne peut pas produire. Le Medef fait semblant de ne pas s’apercevoir qu’il fait ainsi la promotion de la collectivisation à la soviétique (la demande de baisse des charges sociales en est une) au nom du soutien à l'économie de la maximisation des profits.. »

François — Les trois premiers points sont de la fausse science. Le quatrième point est de la fausse bonne politique qui met dans une impasse où est entrain de se concentrer la colère de Français de plus en plus nombreux et persuadés que la solution au problème du plein emploi n’est pas dans toujours plus d’étatisme et de mélanges des genres, surtout à coup de subventions croisées et de conseils d’administration endogames, et de stages bidons, etc.

Nicolas – Cela fait quand même un oui à une volonté !

François — Oui à la volonté qui a pour objet de remettre de l’ordre dans les affaires économiques dont le mauvais état aggrave considérablement les difficultés d’intégration.

Nicolas — Et le bout de la ficelle à tirer, tu crois vraiment l’avoir en main ?

François — Depuis bien trop peu de temps, hélas pour notre bilan. La ficelle est un processus. Sa première phase est une rupture que la crise de 2008 justifie pleinement d’assumer. Lis la fin.

Nicolas — « Un fait nouveau s’est produit pendant mon quinquennat. La nocivité de ces vues a été prouvée de la seule manière qui soit souveraine, le remplacement par d’autres qui ont quatre caractéristiques :

  1. Elles sont objectives.
  2. Elles comportent par construction l’asservissement de l’économie de marché au plus possible de satisfaction de l’aspiration primordiale (plein emploi, hausse du niveau de vie et de la qualité du travail).
  3. Leur mise en œuvre nécessite des réformes qui sont hautement favorables à la réduction de l’endettement public et du poids des dépenses publiques, ainsi qu’à davantage de démocratie.
  4. Elles ne sont pas encore enseignées, tout comme avant Pasteur la prévention de la fièvre puerpérale et d’autres maladies infectieuses n’a pas été enseignée par la Faculté de .médecine.
  5. Elles le deviendront dès lors qu’elles seront les piliers d’une politique économique suivie par une majorité ou prescrite par le plus grand parti d’opposition. »

François — Ta mine est devenue grave.

Nicolas — Carla m’a tout récemment raconté l’affaire Semmelweis. C’est bouleversant. Je ne suis pas l’arriviste forcené qu’on croît. Si les quatre premières caractéristiques sont vraies et la cinquième vraisemblable, il est gravissime de la part d’un candidat à la présidence de la République française, telle qu’héritée du Général de Gaulle et reformatée par Jospin, de les écarter d’un revers de main. Les fiches suivantes sont-elles prêtes ?

François — Tu me laisses une douzaine de jours avant d’avoir en poche au moins la suivante. Tu relanceras alors quand tu le voudras.

Nicolas — Je te relancerai là-dessus aussi. De mon côté, je ne montre cette fiche à personne. De ton côté, tu fais pareil jusqu’à ce que j’ai pris ma décision de jouer ou non une autre rupture que la fois précédente.

François — Et si ta décision est négative ou, tout au moins, plus négative que positive ?

Nicolas — Alors tu attendras que le suffrage universel t’ait rendu la liberté de militer en faveur de cette rupture là. L’alternance a du bon. D’ailleurs dans un tel cas, il n’est pas écrit dans le ciel que je ne te rejoindrai pas dans ce combat qu’il faudra d’abord gagner en interne à l’UMP ou à ce qu’il en restera de moins étriqué. Même si je perds, ma sincérité n’aura pas dit son dernier mot.

François – C’est tout à ton honneur.

Certifié conforme à la fiction, à suivre, LC