Ad - Le moyen le plus sain

Lucien Contrepoint, © Atelier Paul Fabra, 15ième semaine de 2011

Quatrième dialogue de politique fiction

Nicolas — Tu vois, j’y pense : as-tu la fiche qui entame la démonstration ?

François — La voici. Lisons-la ensemble.

Nicolas, à haute voix — « Démonstration » step one.

François — J’ai écrit « Démonstration, première étape ». Nicolas, tu es président de la République française.

Nicolas — Allons, premier ministre sourcilleux, je suis aujourd’hui de bonne humeur, c’est tout.

François — « Démonstration, première étape » est en surtitre. Le titre de la fiche est « Le moyen le plus sain de créer de l’emploi ».

Nicolas — Je lis : « Les augmentations de capital sont le moyen le plus sain d’augmentation du nombre d’emplois par les entreprises ». Malgré ma bonne humeur, vois-tu, j’ai envie de me mettre en colère. De deux choses l’une. Ou bien c’est vrai et les économistes, dont en particulier ceux que nous affrétons aux frais des contribuables, sont des branleurs. Ou bien c’est faux et alors c’est toi qui as perdu la tête. Qu’en pense Christine ?

François — Conformément à ce que tu m’as demandé et d’autant plus volontiers que cela me semble fort sage, je me suis abstenu de lui en parler, comme d’en parler à n’importe qui d’autre, ma femme comprise.

Nicolas — Bon, bon, tu as bien fait, surtout que la Christine aurait été capable de te répondre en amerloque impeccable et en langue de bois tout aussi impeccable… ce qui est précieux notamment au G20, ce grand bal des faux culs. Raisonnons. Si cette idée n’est pas sur le dessus du panier de ce qu’il y a à faire pour faire reculer le chômage, ce n’est pas par hasard.

François — Tu lis d’abord la suite, puis tu vas voir que des raisons pour lesquelles les politiques de l’emploi ont refoulé cette évidence tombent sous le sens.

Nicolas, lisant — « Cette loi économique est établie par la comparaison de la création et de la durée moyenne d’emplois entre les entreprises qui se financent de préférence ou bien par des augmentations de capital ou bien par de l’endettement. » Bon, peut être. Donne-moi du plus concret.

François — Tu as été avocat d’affaire. Outre que tes clients ont été des entreprises, ton cabinet lui-même a été une entreprise. Pour augmenter le nombre de dossiers traité par ton cabinet, il t’a fallu davantage de collaborateurs, une plus grande superficie de bureaux, un système informatique plus performant. Comment ces investissements successifs ont-ils été financés et auraient-ils pu l’être ?

Nicolas — Ils l’ont été par du leasing et l’affacturage.

Suit un échange de considérations au terme duquel :

Nicolas — J’ai pigé. C’est réglé comme du papier à musique. Il doit donc y avoir de substantielles raisons pour que cette comparaison soit passée à la trappe.

François, lisant à son tour la fiche qu’il a écrite en allant en pomper la substance sur le site de l’Atelier Paul Fabra — « Trois raisons font que l’enseignement de l’économie et nos conseillers économiques font l’impasse sur cette loi :

  1. Elle n’est pas compatible avec le postulat du maximum de profit rangé dans la case des buts de l’entreprise capitaliste de toute taille, activité et nationalité.
  2. Elle contrevient à la préférence pour le moins possible de dissolution, lui cohérent avec la recherche du maximum de plus-value par action.
  3. Les banques, telles que le capitalisme avec le minimum de capital et le surendettement public les font, ont tout intérêt à ce qu’il n’en aille pas autrement. »

Nicolas — Laurence, la patronne du Medef, dit : « l’entreprise est une association pour le profit ».

François — Le Medef serait plus objectif et plus libéral en mettant en avant une évidence logiquement primordiale par rapport à la question du profit : l’entreprise étant la seule entité qui n’existe que par et pour la pratique des échanges marchands,  l’une des contraintes qui s’exerce sur elle est de rémunérer le service du placement en capital. Sans plus, sans moins.

Nicolas — D’accord pour l’objectivité. Mais le libéralisme ? N’est-il pas le capharnaüm des intérêts particuliers que la concurrence oblige à se faire auxiliaires de l’intérêt général cornaqué par les pouvoirs publics ?

François — Il n’y a qu’ersatz de libéralisme quand le conformisme dicte à Pierre et Pierrette qu’ils sont dans les affaires pour s’en mettre plein les fouilles. Leur liberté est de s’y être mis, dans les affaires, pour les mélanges successifs de motifs dont il leur revient d’assumer la responsabilité jusqu’à ce qu’il y ait prescription. En politique, tout le monde considère que cette assomption doit être faite normale. En économie, les professeurs vont disant qu’il y a un déterminisme qui, en fait, n’existe pas. Là, c’est ce dire qui est anormal.

Nicolas — Si être libéral c’est admettre ça, alors je suis libéral. En outre, en tant qu’homme public j’ai le devoir de l’être car la société en a besoin pour mieux respirer. Mais, dis-moi, le 2, est-ce que je l’ai bien compris ?

François — Qu’as-tu compris ?

Nicolas — Le refus de faire augmenter le capital par émission de nouvelles actions permet à ceux qui sont dans la place de garder inchangée leur part de copropriété ; leur permet donc d’éviter la dissolution de cette part.

François — Tu as parfaitement bien compris. Dans ce qui n’avait pas été jusqu’à présent trouvé, ou tout au moins trouvé aussi clairement, c’est qu’il y a une prévention simple de cette tentation et que cette prévention augmente considérablement l’attrait du placement en capital. Je t’en ai déjà parlé mais je vois que l’heure tourne à toute allure. Réservons-nous d’y revenir.

Nicolas – D’accord. Nous pouvons faire aussi l’économie de considérations sur les banquiers. La crise de 2008 nous a, je crois, bien renseigné sur ce que les finances modernes et la mondialisation ont fait de cette profession...

François – Oui mais gardons-nous de la psychologie arbitraire qui contribue beaucoup à la dégradation de nos mœurs économiques en général et des finances publiques en particulier. Les banquiers vendent du crédit. Ils ont tout intérêt à dire, et à faire dire par les économistes et les politiciens et les entrepreneurs, que le crédit est le grand moyen, l’indispensable moyen, de la croissance et du bien être à tous les étages de la société et partout dans le monde.

Nicolas — Le détour par le crédit fait tomber en leurs escarcelles des espèces sonnantes et trébuchantes, passent-ils sous silence et font-ils passer sous silence.

François — Nous marchons trop dans la combine en faisant comme si nous vivions en capitalisme alors que nous vivons en créditisme. Le moyen le plus sain d’augmentation de l’emploi par les entreprises n’est pas qu’elles s’endettent toujours plus, même à des taux très bas.

Nicolas – Oui, ça c’est incontestable parce que trop exposé à des crises de surendettement contagieux.

François — Alors, cher candidat à sa réélection, il est incontestable que les augmentations de capital sont le moyen le plus sain d’augmentation de l’emploi par les entreprises, de création d’entreprises, de grossissements d’entreprises jusqu’aux points où ni leurs tailles ni leurs diversifications attentent à la concurrence.

Nicolas, arborant un grand sourire car il sait sa prononciation et sa syntaxe défectueuses — That’s good for today. The step one of your demonstration is ok!

François — La suite est prête. Je n’en suis pas encore au point où ça fait une politique économique d’une complétude et cohérence comme aucun congrès ne t’en a jamais servie. Mais j’ai bon espoir d’y arriver avant le début officiel de la campagne. Je dois cependant te prévenir. C’est révolutionnaire par rapport à l’économisme qui nous a été inculqué et que nous respirons à plein poumon dans l’air du temps.

Nicolas — Je ne me déclarerai candidat pour la seconde et dernière fois à la plus haute fonction élective que quelques jours au plus avant le début officiel de la campagne. D’ici là, il faut que j’en ai assez dans la musette pour que les publicistes ne puissent pas dire que cette rupture est un faux nez.

François – La musette chargée de bonnes idées ne suffit pas à faire assez de soutiens.

Nicolas — Tu as raison, c’est là où le bât blesse. Il faut que j’arrive à sentir si la droite républicaine, centristes compris, ainsi qu’une bonne tranche de la gauche la moins gauche, est suffisamment apte à changer de logiciel économique.