Af – Du volontarisme en voici

Lucien Contrepoint, © Atelier Paul Fabra, 18ième semaine de 2011

Sixième dialogue de politique fiction

François — Cette fois, je ne te remets la fiche qu’à la fin de cette partie de notre entretien.

Nicolas — Donne moi quand même le titre.

François — Du volontarisme en voici.

Nicolas — Voilà qui me fait saliver.

François — Sur la régulation EPCE, j’ai réfléchi. Nous allons l’appeler, si tu veux bien, E’PCE’’. Ce qui donne ?

Nicolas — E prime : l’état de départ de l’emploi ; P : la rivière des profits ; C : la montagne de capital dont la rivière coule ; E second : l’état suivant de l’emploi. Ai-je bien retenu la leçon ?

François — Oui. Dans la montagne de capital ne se trouvent pas que les sources des profits mais aussi celles d’emplois par les entreprises. Il ne t’échappe évidemment pas que l’autorégulation E’PCE’’ comporte trois articulations : 1) entre E’ et P, 2) entre P et C, 3) entre C et E’’.

Nicolas — C’est à la relation entre C et E’’ que tu as commencé par me sensibiliser.

François — Je me demande si je l’ai fait en t’indiquant assez clairement que cette relation entre C et E’’ est relâchée quand, dans toutes les catégories d’entreprises, l’endettement moyen est fort. Le lien entre C et E’’ devient d’autant plus resserré que l’endettement moyen est faible – ce qui est certain puisque si l’endettement n’était réduit qu’à du très court terme la capacité des entreprises à employer reposerait complètement sur leur capacité à mobiliser assez de capital pour ce faire.

Nicolas — Il faut donc voir dans l’endettement des entreprises, manifestation d’un recours partout trop étendu à l’endettement, une cause du manque d’efficience de l’autorégulation E’PCE’’.

François — Eh oui ! On n’en tient vraiment pas assez compte dans la politique de l’emploi. Moins grande est l’autonomie financière des entreprises parce que dans leurs bilans la proportion des dettes est importante, moins l’autorégulation E’PCE’’ est active. Inversement, plus grande est l’autonomie financière des entreprises, plus l’autorégulation E’PCE’’ est active.

Nicolas — Les entreprises, sans que le peloton des moyennes, et l’encore plus grand peloton des petites, soient en retard en matière d’autonomie financière. Il est impossible d’y arriver sans que le désir en soit cultivé. Le plein exercice de l’autorégulation E’PCE’’ est affaire de volonté politique.

François — Je ne te le fais pas dire. Mais encore faut-il que cette volonté produise du concret efficace. Considérons aujourd’hui le cas de la relation entre P et C, pièce centrale de la cybernétique E’PCE’’.

Nicolas — Tu crois réellement qu’il y a là matière à du concret politique efficace ? La liaison entre P et C est purement mécanique. Plus de P produit forcément plus de C.

François — Le flux de P est celui des bénéfices distribués aux propriétaires des entreprises, en rémunération du service du placement en capital. En première approche, cette distribution a le même effet sur le stock national de capital que les salaires et les intérêts encaissés par les ménages.

Nicolas — C’est bien pour ça que du concret efficace s’est de lui-même imposé : l’autofinancement par la part non distribuée des bénéfices annuels.

François — C’est concret mais ce n’est pas ce qu’il y a de plus efficace. Je n’ai hélas appris l’existence d’une solution plus efficace, socialement plus mature, que ces derniers mois. Sur cette question, le volontarisme politique peut produire bien mieux.

Nicolas — Bien mieux ? J’en doute. L’autofinancement est un mécanisme naturel !

François — Disons « naturel », entre guillemets, quand on estime qu’il est « naturel » qu’un coéchangiste se substitue en partie à l'autre coéchangiste apparement dans l'intérêt de l'autre et à la longue pour exercer un pouvoir à sa place. Mettons-nous d’accord. Les bénéfices des entreprises appartiennent aux propriétaires des entreprises, n’est-ce pas ?

Nicolas — Objection, votre Honneur. Les bénéfices des entreprises appartiennent aux entreprises. C’est elles qui décident de les affecter comme ci ou comme ça.

François — Et les entreprises appartiennent à qui ? Où est la légitimité de la direction d’une entreprise hors du mandat que lui donnent les propriétaires de l’entreprise ?

Nicolas — C’est bien ce que je te dis. Les propriétaires donnent au management mandat de pourvoir à de l’autofinancement par les bénéfices non distribués.

François — Les actionnaires donnent au management mandat de faire pour le mieux sur les principes auxquels ils se tiennent et les techniques qu’ils utilisent. Dans ces techniques, il y a celles de gestion budgétaire et de prévisions financières, ces dernières notamment sous la forme de plans de financement et de flux de trésorerie. Les actionnaires n’ont ni les connaissances au cas d’espèce ni le temps d’y bien procéder ni la rémunération d’un travail, sauf quand ils sont administrateurs touchant des « jetons de présence ». Le management a évidemment pour mission, dans une société commerciale en bon ordre de marché, de soumettre à l’approbation ou à la réprobation des actionnaires des projets de décisions instruits par les techniques de gestion que, lui, le management met en œuvre. En revanche...

Nicolas — Je vois où tu veux en venir, il me revient à l’esprit tu m’en as déjà parlé. C’est vrai qu’il y a une autre solution. L’entreprise distribue tout, remettant aux actionnaires le soin de décider individuellement combien ils remettent au pot. Alors il y a littéralement un suffrage universel. Ce suffrage, en réduisant un lien trop exclusif avec les administrateurs, donne au management plus de légitimité. Si le management s’y emploie avec assez d’énergie, il met en peu d’années, voire de trimestres, l’entreprise en mesure de faire placer en augmentations de capital par les actionnaires actuels et par de nouveaux davantage que les bénéfices du dernier exercice.

François — Il n’y a pas encore de politique qui est osé voir comme ça et agir en conséquence. Comme nous l’avons déjà vu, par la fiscalité le législateur dépose d’un moyen pour rendre obligatoire d’en passer par cette autre solution. Je te la rappelle : au final, imposition des bénéfices non distribués à 100 % et des bénéfices distribués à 0 %.

Nicolas — Je t’accorde qu’en venir là est un acte fort de volontarisme politique. Le jeu n’en vaut cependant  la chandelle que s’il en résulte une nette amélioration sur le front de l’emploi – sur E’’.

François — Là n’est pas le souci majeur. Si tu as plus d’argent qui va se placer en capital des entreprises jusqu’à faire sensiblement reculer l’endettement moyen des entreprises et gonfler le montant les bilans de ces mêmes entreprises, il est réglé comme du papier à musique que tu auras plus d’emplois et, de surcroît, plus d’emplois à durée indéterminée.

Nicolas — Dans ces conditions, où est le souci majeur ? Le lien entre le flux de profit P et le stock de capital C peut être renforcé par l’habile détour que tu décris – félicitation aux premiers qui l’ont vu, j’espère qu’ils sont français.

François — Le flux de profit P serait nettement plus important qu’il n’est actuellement puisqu’ils seraient augmentés de l’ex autofinancement par les bénéfices, les choses restant par ailleurs inchangées quant aux amortissements. Le stock national de capital croîtrait plus vite mais moyennant des mesures complémentaires.

Nicolas — Des mesures complémentaires sur quoi ?

François — Sur l’amélioration de la sécurité et de la liquidation des placements en capital. Tout ce qu’il est possible de faire en ce domaine est loin d’avoir été réalisé. Pour t’en donner une idée, j’ai collé au dos de la fiche une feuille d’extraits qui me paraissent plutôt bien vus [tirés des propositions 6 à 10 du chapitre 5].

Nicolas — Qui rend le placement en capital nettement plus attractif pour M. & Mme Tout Le Monde, rend le replacement en capital par les mêmes plus attractif. C’est une lapalissade mais elle est de grand poids politique puisque M. & Mme Tout le Monde sont électeurs.

François — Et, comme tu l’as bien vu, ce pourrait être au point que l’augmentation du stock national de capital année après année soit supérieure aux bénéfices de l’année précédente jusqu’au retour du printemps du plein-emploi ­ je souligne : jusqu’au retour du printemps du plein-emploi.

Nicolas — Alors il y aurait un net recul de l’addiction à l’endettement, ce qui renforcerait notre position en Europe and all around the world. Le retour au plein-emploi viendrait par les Français et d’autres qui puiseraient dans leur bas de laine pour apporter davantage de financement permanent aux entreprises françaises, les moyennes et les petites comprises. Mais il y a un souci majeur, m’as-tu dit tout à l’heure.

François — Faire naître dans l’opinion publique une aspiration majoritaire au jeu de ce scénario, faute de quoi même un président de la République française n’est pas assez armé pour imposer l’intérêt général aux intérêts corporatistes, tant financiers qu’académiques et syndicaux, qui commencent par y perdre des plumes.

Nicolas — Comme tu le sais, le corps à corps avec l’opinion publique est mon sport préféré. Je vais cogiter à la manière dont un candidat au renouvellement de son mandat de chef de la France peut faire rendre, vite fait bien fait, cette aspiration majoritaire parmi ses concitoyens. Merci François pour le plaisir que ça va me donner de penser à ça, vive la politique !

Certifié conforme à la fiction, à suivre, LC