Ag – Là où il faut laisser faire

Septième dialogue de politique fiction

Nicolas — J’ai hâte de voir comment l’autorégulation E’PCE’’ est exploitable politiquement.

François — C’est un gros paquet. N’allons pas trop vite en besogne. Prenons le temps d’examiner comment le capteur E’P fonctionne.

Nicolas — Traduction : comment l’état actuel de l’emploi E’ agit sur le flux de profit P.

François — Je te rappelle que, dans la régulation E’PCE’’, la somme des profits P est celle des seuls bénéfices distribués par les entreprises à leurs propriétaires. De plus, il ne s’agit que des propriétaires qui sont des personnes physiques ou des associations autres que des entreprises ou des collectivités publiques.

Nicolas — Pourquoi cette exclusion ?

François — L’économie existe pour que des gens et des associations privées non commerciales en tirent des revenus, en première analyse principalement sous la forme de monnaie, en définitive sous la forme de services et de biens achetés en faisant usage de la monnaie. Les entreprises et les collectivités publiques sont certes indispensables pour qu’il puisse en aller ainsi. Elles ne sont cependant que des moyens dont la gestion est assurée par des technostructures. Mettre sur le même plan les gens pour qui l’économie est faite et les technostructures conduit à ne plus voir que des « agents économiques » qui ont tous fondamentalement le même rôle.

Nicolas — À moins que ce ne soit le contraire : l’attribution à tous les acteurs de la vie économique du même rôle de base conduit à mettre sur le même plan le public et les technostructures dont le premier rôle naturel est de fournir des services et des biens au public.

François — Une pathologie majeure à laquelle les pratiques économiques sont exposées est que les technostructures font passer leurs intérêts à elles avant celles des gens et de leur bon sens. Dans ces conditions, mieux vaut éviter, chaque fois que c’est possible, de mettre dans le même sac les gens et leurs associations non commerciales d’une part, les entreprises d’autre part, les collectivités publiques enfin.

Nicolas — Faut-il aller jusqu’à considérer que les entreprises qui sont entièrement faites par et pour des particuliers sont soumises à des régulations auxquelles les entreprises majoritairement possédées par d’autres entreprises échappent en partie ?

François — Pour le moins, ne postulons pas une réponse négative à cette question. Faisons-le en laissant pour l’instant de côté les filiales et les participations croisées.

Quand il y a sous-emploi, les chercheurs d’emploi en sont désavantagés ; les employeurs en tant que tels en sont avantagés. La compression des masses salariales étant plus aisée, la tendance générale des taux de bénéfice est à la hausse.

Nicolas — Quand il y a sous-emploi, il est choquant que les profits s’en portent mieux.

François — Dans une telle conjecture, il est pourtant de bonne politique économique que les syndicats d’entrepreneurs, les syndicats de salariés et le gouvernement laissent se produire une hausse du taux moyen de profit sur capital.

Nicolas — Même si cela doit entraîner une régression des revenus du travail ?

François — Cette objection m’a bloqué pendant un temps. À la réflexion, deux considérations m’ont paru convaincantes.

Une économie développée est une machinerie dont la vitesse de fonctionnement est régulée par un plus gros volant d’inertie que celui d’une économie moins développée. Le sous-emploi tend à y avoir pour effet une moindre augmentation du revenu total du travail, avec certaines années une stagnation de ce total mais exceptionnellement une régression de ce total. Ce qui s’est passé et continue à se passer après la fin des trente glorieuses donne à le constater.

L’autre considération est plus politique ou, comme tu voudras, plus sociale. Elle est aussi plus prospective. Un pays dans lequel l’autorégulation E’PCE’’ est devenue largement connue et admise, notamment par les instances dirigeantes du syndicalisme salarial et patronal ainsi que par celles des partis de gouvernement, n’a pas les mêmes réactions avant qu’après.

Nicolas — Ne faut-il pas craindre que cette dernière considération ne soit qu’une supposition ? Elle me paraît être du genre de celles qui tiennent pour résolu le problème à résoudre. Pour que ces instances dirigeants croient dur comme fer que l’autorégulation E’PCE’’ est la solution principale au manque d’emplois, il faut qu’elles aient constaté qu’elle a bien cet effet. Or pour aller jusqu’à ce constat, il faut qu’elles aient eu confiance dans un laisser faire.

François — Vu comme ça, c’est insoluble. En réalité, il y a une solution. Je m’empresse de la dire forcément risquée, comme toute grande solution politique.

Nicolas — Donc de la réforme avant de laisser faire !

François — Oui, nous en avons déjà parlé. Reprenons ça en faisant de la rétro-politique. Supposons que, dans la seconde moitié des années 1970, Giscard d’Estaing et Raymond Barre aient fait voter et mettre en application deux réformes fiscales et deux réformes commerciales.

L’une des réformes fiscales aurait élevé en trois ans le taux de l’IS à 100 % sur les bénéfices non distribués et à 0 % sur les bénéfices distribués. L’autre réforme fiscale aurait instauré un barème unique d’impôt sur les revenus, qu’ils soient du travail ou du capital. En d’autres termes, l’autre réforme fiscale aurait établi la stricte égalité devant l’impôt de tous les revenus, sans aucune niche fiscale par disposition d’une loi organique depuis lors non remise en cause.

Nicolas — Je reconnais qu’il y a là un filon à exploiter pour tenter de créer de la confiance a priori.

François — La première des réformes commerciales aurait progressivement abaissé à 10 % la part de capital d’une entreprise qu’une autre entreprise peut détenir. La seconde de ces réformes aurait progressivement monté de 0 % à 60 % au moins la part de capital d’une entreprise qui doit être détenue par des personnes physiques et des associations non commerciales.

Nicolas — Est-ce que cela aurait été suffisant pour donner forme à ce qu’Édouard Balladur a, un temps, appelé « le capitalisme populaire » ?

François — La propriété d’entreprises par des personnes physiques et des associations non commerciales aurait été développée au détriment de la propriété d’entreprises par d’autres entreprises.

Nicolas — Les Français auraient rendu plus d’arbitrages et les technostructures moins.

François — Le taux moyen sur capital de bénéfices distribués aurait augmenté cependant que l’assiette fiscale que les bénéfices des entreprises constituent aurait été entièrement préservée.

Nicolas — Mais est-ce que cela aurait suffi pour que nettement plus d’épargne soit directement placée par les ménages en capital et, partant, en création d’emplois par les entreprises ?

François — Non. Il aurait fallu que Giscard d’Estaing et Barre complètent leur paquet de réformes. En période de creusement du sous-emploi, il ne suffit pas que le rendement du placement en capital augmente, en préparation du comblement du manque d’emplois. Il faut que pour les sociétés non cotée en bourse, la liquidation du placement, ou comme tu voudras sa récupération, soit aisée.

Nicolas — Quelle est la marge de manœuvre en ce domaine ?

François, après avoir regardé sa montre — Zut, c’est déjà l’heure à laquelle va tomber la décision du grand jury new-yorkais sur la mise en accusation de DSK !

Nicolas — Il va falloir qu’on donne vite des consignes de prise de parole. Tu notes bien où on en est et non reprend ça plus tard.