Vues sur le libéralisme de Léon Say à nos jours, Dominique Michaut

Remettons-nous d’abord en mémoire quelques points d’histoire. Léon Say (1826-1899), a été économiste et homme politique ; trois fois ministre des finances de 1872 à 1879 ; fils d’Horace Say (1794-1860) qui fonda la Société d’économie politique ; petit-fils de Jean-Baptiste Say (1762-1832), industriel et économiste notamment auteur de Simple exposé de la manière dont se forment, se distribuent et se consomment les richesses paru pour la première fois en 1803, 27 ans après La richesse des nations d’Adam Smith (1723-1790), 14 ans avant Les principes d’économie politique de David Ricardo (1772-1823).

Paul-Jacques Lehmann, professeur d’économie à l’université de Rouen, a récemment écrit, en dernières phrases de la conclusion de son livre Léon Say ou le libéralisme assumé (Les belles lettres, 2010, lien en bas de cette page) :

« Surtout, le capitalisme ne doit pas être laissé livré à lui-même car il est, par essence, inégalitaire. En effet, ce sont l’intérêt personnel et l’égoïsme qui guident l’homme et la recherche du profit, source de création de richesses, qui constitue le seul objectif des entreprises. Il ne faut pas compter sur la morale pour pallier ces inconvénients. C’est donc à la puissance publique de le faire afin d’œuvrer dans le sens de l’intérêt collectif : tout en se limitant à son rôle de régulation, l’État doit fixer, par l’intermédiaire de conditions juridiques précises, des règles strictes aux agissements des individus afin d’empêcher les dérives auxquelles peut donner naissance la loi du marché.

« Si ces préceptes étaient appliqués, le problème des différences entre libéralisme, néolibéralisme, ultralibéralisme n’aurait pas sa raison d’être. Le modèle d’économie libérale issu des propositions de Léon Say, adapté à notre époque, suffirait. »

Les réflexions suivantes ont pour point de départ l’affirmation de l’essence inégalitaire du capitalisme. Moins de vingt quatre heures après leur mise en diffusion, Lucien Contrepoint a posté un commentaire. Il renvoie à une manière froide de ne pas s’en tenir au verbatim de cette affirmation. Sans hésiter à repousser à plus tard l’examen de la typologie à laquelle il se réfère, mais afin de ne pas prêter au professeur Lehmann une étroitesse de vue qui ne peut pas être la sienne, avant de lire la suite je conseille de prendre connaissance de ce commentaire.

Que vaut cette affirmation, d’autant plus remarquable qu’elle reste extrêmement courante et massivement enseignée ? En sus de l’initial et arbitraire préjugé selon lequel « ce sont l’intérêt personnel et l’égoïsme qui guident l’homme », cette affirmation vaut ce que l’assertion qui l’étaye vaut : « la recherche du profit … constitue le seul objectif des entreprises » (le lien est mon fait pour au besoin donner accès à ce que nous croyons être plus objectif sur ce point).

Tant que ces vues tiendront la place prépondérante qui est la leur dans l’enseignement de l’économie, il ne sera pas trop répété qu’elles sont non seulement subjectives mais aussi foncièrement non libérales. Il y a, en effet, infraction à l’octroi à son prochain et à soi d’un libre-arbitre par la mise en avant de « l’intérêt personnel et l’égoïsme qui guident l’homme » et qui font qu’« il ne faut pas compter sur la morale pour pallier les inconvénients » d'inégalités excessives.

Ce que ces sophismes protègent ne fait aucun mystère : le malaxage de psychologisme et de mathématisme qui rendent les sciences économiques impressionnantes.

Le « modèle d’économie libérale le plus adapté » à toute population de toute époque est celui qui a pour éléments ce que les lois naturelles spécifiques à la pratique des échanges marchands comporte de plus objectif et, partant, de moins réducteur de l’homme à ce qu’il n’est pas seulement et des mathématiques à ce qu’elles ne sont pas du tout. Appliquer un précepte de morale scientifique et politique s’impose. Il eut été préférable que nos maîtres ès spéculations économiques et politiques nous aient appris à le faire avant de présumer ce qu’il revient au législateur, en matière de « conditions juridiques précises », et plus largement à la puissance publique, « de faire afin d’empêcher les dérives auxquelles peut donner naissance la loi du marché ». Ce précepte moral est de ne pas postuler l’impossibilité de l’articulation d’une économie politique objective et de se demander si ce qu’on pense être « la loi du marché » est une histoire qu’on se raconte afin d’escamoter le constat de ce qui spécifique à la pratique des échanges marchands.

L’affaire est de grande importance. Méthodologiquement (épistémologiquement), cette articulation est possible. Socialement elle est d’autant plus désirable que la cohérence de l’économie politique objective avec le libéralisme politique est par construction nettement supérieure à celle de l’économie politique subjective.

Mais ce dernier argument peut sembler trop vague pour être à première vue convaincant. Mettons donc les points sur les i. L’économie politique objective établit qu’il n’est pas dans l’essence du capitalisme d’être exagérément inégalitaire. Elle établit également qu’il faut aux économistes s’astreindre à plus de morale scientifique pour que la contribution de la théorie économique au bien commun soit portée au plus haut.

Il la faut, en effet, cette morale afin de mettre et maintenir au grand jour le mix des publicités organiques et des abstinences politiques qui maximisent la dynamique sociale positive de l’économie de marché. Il la faut par, comme aurait pu le dire d’une même voix Jean-Baptiste Say et son fils Horace et son petit-fils Léon, un « simple exposé » sur ce qui est spécifique aux échanges de propriétés cessibles et aux transferts de ces propriétés. Si ce « simple exposé » avait été fait par Jean-Baptiste, alors l’alternative entre libéralisme et socialisme se serait, dès le lendemain de la Révolution française, présentée de façon qui aurait été bien plus en faveur du libéralisme ainsi que Frédéric Bastiat (1801-1850), proche ami d’Horace Say et de son fils Léon jeune homme, en a eu plus que l’intuition mais est mort trop jeune pour en pousser plus avant la théorisation.

Ce progrès politique reste à conquérir. Il n’y a que l’économie politique objective qui puisse remporter cette victoire. Ce sera le cas quand assez de résistance corporatiste à l’installation de l’économie définie au cœur de l’économie indéfinie aura été vaincue. Alors, comme le traité de science économique en cours d’édition sur ce site l’établit, une pétition de principe et une autre infraction à l’objectivité auront été enfin publiquement jugées pour ce qu’elles sont.

Cette pétition de principe est celle qui a pour prémisse que « la recherche du profit … constitue le seul objectif de l’entreprise ». L’autre infraction à l’objectivité et au libéralisme est de refuser de se laisser démontrer, comme par peur d’avoir à prendre la liberté de colporter cette bonne nouvelle, que le plein-emploi et la maximisation du revenu total du travail sous contrainte du revenu total de placement suffisant sont, pays par pays et à tout niveau de revenu moyen par tête, dans le cours naturel du capitalisme quand il est compris et géré à raison d’abord de son objectivité.

La problématique de ce qu’il incombe à la puissance publique de faire et de renoncer à faire en matière économique se présente sous un jour social très différent selon que les économistes maintiennent, camouflées en sciences professionnellement qualifiantes, leurs pétitions de principe et leurs autres infractions initiales à l’objectivité. Ce n’est pas que scientifiquement important. C’est politiquement grave.

Paraphrasons un propos tenu à l’Assemblée nationale le 13 décembre 1875 par Léon Say (pages 190 et 191 de Léon Say ou le libéralisme assumé). Constatons que pour « faire aimer la République » et sa classe politique – la démocratie représentative et son appareillage institutionnel –, « il faut [leur] donner un budget en équilibre, parce que ce n’est qu’avec un budget en équilibre qu’on peut » satisfaire le plus l’aspiration économique socialement primordiale ; élever le plus le revenu par citoyen ; activer le plus la justice commutative, ce qui est indispensable afin que la justice distributive ne soit pas commuée en expédients malsains par leurs causes et leurs conséquences.

Mais il y a une condition à laquelle ce propos n’est pas lui-même un expédient, logiquement fallacieux par circularité. Il faut que les voies non budgétaires, et objectives pour être impartiales, des trois plus qui viennent d’être indiqués fassent partie de ce que connaît, aime et communique à ses concitoyens qui tient ce propos. L’homme publique Léon Say, qui a justement fait grand cas de la distinction entre ce qu’il a appelé « les budgets d’expédients et les budgets de principes », n’a pu être que comme en approche de ce qui. Il lui a manqué la charpente logique de l’économie politique objective.

Encore plus que sous la IIIe République où la classe politique a admis qu’on y parlât et fît plusieurs « budgets de principes » en équilibre car il est « fondateur du crédit d’un pays et que sans [cette confiance] aucun gouvernement n’est possible » (chute du propos tenu à l’Assemblée nationale le 13 décembre 1875 par Léon Say), voici que plus de 130 ans après une insigne faiblesse de nos ministres des finances, premiers ministres et présidents de la République reste forcément celle de l’ensemble de la classe politique, de la classe académique, de la classe médiatique, de la classe entrepreneuriale, de la classe syndicale, de toutes les autres classes. Il leur manque la charpente logique de l’économie politique objective – EPO –, avec parmi ses pièces maîtresses ses théories du profit, de l’emploi et de la répartition du revenu global.

Il manque très exactement la même chose à la démocratie. La condition indispensable pour qu’il en existe autant que faire se peut est la séparation des pouvoirs. Par son étude de ce qui rend objectivement plénier l’échange marchand de chaque sorte principale, dont en premier lieu les échanges du service du travail et de la mise en capital contre leurs rémunérations respectives, l’EPO est conduite à prescrire des procédés qui accroissent la séparation des pouvoirs économiques. Le moins qui puisse être dit à ce sujet est qu’il n’y a là rien de démocratiquement négligeable.

Si nous voulons que l’économie soit faite par et pour M. & Mme Tout Le Monde, préoccupons-nous d’abord d’accomplir tout ce qui est notre pouvoir pour injecter de l’EPO dans nos veines et dans notre entourage et dans au moins l’une des classes susdites. Il en résultera de la bien meilleure politique économique et machinerie fiscale ainsi qu’autrement légale, alors beaucoup plus franchement et complètement assumées par les électeurs.

Il faut se penser libéral ou socialiste, mais en réalité appartenir au parti omni sensibilités des obtus, pour se refuser à envisager que ce puisse être vrai. Il n’y a jamais eu et il n’y aura jamais de libéralisme et de socialisme campés dans ce refus et contribuant autant que faire se peut au bien commun. Les électeurs le ressentent mais, contrairement à ce que laisse entendre le déni de réalité de « la demande » sacralisée, ils n’ont d’autres choix qu’entre les offres qui leur sont faites. C’est un motif qui se suffit à lui-même pour travailler au renouvellement radical de la partie économique de ces offres.

DM, mars 2011

PS – Le professeur Lehmann nous l’apprend. Léon Say, dans son livre Les finances (1896), a écrit (p. 99) : « Vous ne pouvez obtenir un budget en équilibre que si vous restreignez les attributions de l'État. Nous nous occupons de trop de choses qui sont du domaine des particuliers. Chacun de nous charge l'État de faire la dépense qu'il ne peut pas ou qu'il ne veut pas faire. À quitter ces principes on se lance dans l'inconnu, on ne peut trouver une limite aux dépenses publiques. » Comment ne pas tenir pour sensée cette doctrine des « budgets de principe » ? Que valent les raisonnements économiques qui conduisent à la tenir pour parfois sensée seulement ?

Ce qui relève du « domaine des particuliers » est beaucoup plus étendu que ce que la classe politique et la classe académique l’admettent, hélas notamment en France. Osons soupeser l'option suivante : tous les organisme du champ dit social (soins médicaux, retraites, indemnités de chômages et agences pour l'emploi, logement à loyer modéré, allocations familiales, crèches et maternelles, toutes les scolarisations du primaire au supérieur, toute la formation continue y compris celle des fonctionnaires), le courrier et la banque postale, tout ça y compris ce que cette énumération omet de même sorte, est transféré à des sociétés commerciales rien qu'avec du capital, sans une once de quasi-capital public ou privé, mais majoritairement ou exclusivement par actions restituables afin que ces sociétés et leurs rentabilités puissent être une source principale de retraites par placement à l'abri des aléas boursiers et d'exercice plus plénier de la relation EPCE.

Mais alors cela ferait un gigantesque secteur mutualiste ou, comme on voudra, coopératif. Et après, où est l’inconvénient de principe dès lors qu’il est de règle de tenir haut le taux de capitalisation de ces sociétés et de distribuer aux sociétaires la totalité des bénéfices, exercice après exercice ? Il est absolument sûr que le libéralisme assumé de Léon Say ne verrait que des avantages non seulement à cette vigoureuse purge des attributions de l’État et des collectivités locales mais aussi à cette façon de procéder : lire Paul-Jacques Lehmann.

Quel isme est le moins inégalitaire ?

Face à l'affirmation que le capitalisme est par essence inégalitaire, tirer parti de la remarquable (d'abord au sens littéral : dont il convient de prendre acte) typologie des régimes économiques qui fait partie du corpus de l'économie politique objective (EPO) dans sa version, publiée par l'Atelier Paul Fabra, sans encore d'offre concurrente sur ce segment de la théorie économique de base refondée. Il devient alors clair comme le jour ce que voici.

Les deux centralismes, le créditiste et le capitaliste, de même que l'un des deux libéralismes, le créditiste, sont par construction plus inégalitaires que le libéralisme capitaliste, régime qui dans cette typologie est aussi bien appelée : le capitalisme libéral.

S'ajoute à cela que la vie est par essence inégalitaire. Ce constat ne remet nullement en cause l'article du contrat social stipulant que les hommes sont égaux en droit. Mais aux citoyens, dont avec plus d'acuité à ceux d'entre eux qui ont fait profession d'enseigner l'économie, se pose la question du régime économique qui concilie le mieux le constat de l'heureuse inégalité entre les hommes et l'article de la non moins heureuse égalité en droit des hommes. L'EPO répond, par sa typologie des régimes économiques venant comme en conclusion de sa théorie du capital : le libéralisme capitaliste en tant que distinct non seulement du libéralisme créditiste mais aussi du centralisme capitaliste et du centralisme créditiste.

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