Les retraites par répartition, Jacques Bichot

Le canevas d’une conférence de Jacques Bichot sur les retraites est ci-dessous reproduit tel que le conférencier nous l’a fait parvenir le 4 avril 2011, intertitres compris. C’est cependant à l’exception de la numérotation des paragraphes qui est notre fait afin de servir de référence aux notes de lecture que, après un avertissement, nous soumettons à la sagacité des lecteurs et de l’auteur.

La retraite par répartition existe depuis des millénaires

  1. De manière immémoriale, les adultes élèvent des enfants, et ceux-ci, devenus adultes, prennent en charge leurs parents, ou la génération de leurs parents.
  2. Dans beaucoup de régions du globe, cet échange entre générations successives s’opère au sein de la famille restreinte ; dans d’autres, c’est au niveau du clan ou de la famille très élargie. Dans les pays développés, il a lieu au niveau de chaque nation, et c’est la loi qui l’organise, au lieu de la coutume.

Le théorème de Sauvy

  1. Dans tous les cas le fonctionnement de la retraite par répartition obéit au « théorème de Sauvy » : Les retraites futures ne se préparent pas en s’occupant des personnes âgées actuelles, mais en mettant au monde des enfants et en les élevant correctement.
  2. Dans les pays où il existe des retraites par répartition publiques, les législateurs n’ont généralement pas compris le théorème de Sauvy : ils attribuent les droits à pension au prorata des cotisations vieillesse, qui sont dépensées au fur et à mesure (« pay-as-you-go ») au profit des retraités.

Conséquences de l’ignorance du théorème de Sauvy

  1. Quand une génération a eu beaucoup d’enfants (cas, en France, des personnes nées entre les deux guerres : environ 27 enfants pour 10 femmes) il est possible de servir des retraites généreuses (pensions convenables touchées à partir d’un âge précoce). Si la génération suivante a moins d’enfants (les baby-boomers, nés durant les trente glorieuses 1945-1974) ses membres n’imaginent pas pour autant qu’ils vont avoir des retraites moins généreuses, puisque la loi leur a laissé imaginer qu’ayant beaucoup cotisé ils recevraient beaucoup. Quand vient le moment de liquider leurs pensions, il n’y a pas assez de cotisants pour les payer à la fois longtemps (départs en retraite à 60 ans) et à un niveau agréable en proportion des revenus d’activité. Il faut donc diminuer la générosité du système de retraites ; ce sont des réformes douloureuses, parce que les intéressés, n’ayant pas été informés des réalités, s’attendaient à ce que, ayant beaucoup cotisé, ils aient de bonnes pensions.
  2. Autrement dit, l’ignorance du théorème de Sauvy a conduit les hommes politiques français des années 1975 – 2000 à faire des promesses que leurs successeurs ne peuvent pas tenir, et ces malheureux successeurs sont contraints de faire des réformes impopulaires. Comme en plus ils n’y connaissent pas grand-chose, ils ne font pas des réformes structurelles, qui permettraient ensuite de procéder par ajustements annuels comme on le fait dans les régimes complémentaires français ou dans le système américain OASI (Old Age and Survivors Insurance) ou dans le système suédois réformé en 1998 ; cela oblige à des réformes législatives récurrentes qui maximisent le mécontentement de la population.

L’erreur relative à l’âge de la vieillesse

  1. L’autre grande erreur, seconde cause de mécontentement populaire, concerne l’âge de la vieillesse : nos gouvernants ont laissé croire à la population que l’on devenait vieux en moyenne toujours au même âge, disons 65 ans. C’est totalement inexact : une personne de 65 ans est en 2010 généralement beaucoup plus alerte que son homologue de 1950. Les statisticiens le savent bien : l’espérance de vie en bonne santé, ou « sans incapacité », progresse au moins aussi vite que l’espérance de vie totale. Mais ils n’ont pas accompli leur devoir d’information des hommes politiques et de la population : ils ont imperturbablement conservé 65 ans, voire même 60 ans, comme limite entre le 2e et le 3e âge.
  2. Si l’information sur l’âge de la vieillesse avait été correcte, le relèvement progressif de l’âge de départ à la retraite aurait été réalisé beaucoup plus facilement, et la sottise de 1982, la « retraite à 60 ans », n’aurait peut-être pas été commise.
  3. Maintenant il faut faire une véritable révolution culturelle pour comprendre que partir à la retraite 5 ans avant d’être vieux, pour avoir quelques années pendant lesquelles on peut vraiment en profiter, ça ne veut plus dire à 60 ans, comme en 1950, ni à 65 ans, comme en 1980, mais à 70 ans (en moyenne, bien sûr, avec d’importantes différences entre les individus), et que ce sera probablement à 75 ans vers 2060. Les projections du Conseil d’orientation des retraites à l’horizon 2060 montrent que si l’âge moyen de départ à la retraite ne se relève pas considérablement (vers quelque chose comme 68 ou 70 ans à cette échéance) il faudra imposer aux actifs des prélèvements obligatoires insupportables, ou distribuer des pensions que les retraités trouveront bien minces.

Comment faire cette révolution culturelle ?

  1. Il y a deux façons de procéder : mettre les gens devant leurs responsabilités, ou prendre les décisions à leur place.
  2. La première méthode correspond à la retraite à la carte avec neutralité actuarielle, telle que la Suède l’a instauré depuis une dizaine d’années, et telle que les États-Unis la pratiquent approximativement depuis des décennies. Dans ces pays la loi dit aux assurés sociaux : partez quand vous voulez (en fait : à l’intérieur d’une fourchette d’âges, par exemple entre 61 et 70 ans), il n’y aura ni prime ni pénalité pour ceux qui partiront plus tôt : simplement, puisqu’ils percevront leur rente plus longtemps, son montant mensuel sera moindre. Et inversement, ceux qui partiront à un âge élevé, puisqu’ils jouiront de leur pension moins longtemps, la caisse leur donnera davantage chaque mois. Cela s’appelle la neutralité actuarielle, parce que ce sont des experts nommés actuaires qui se chargent des calculs.
  3. Concrètement, aux États-Unis, la Social Security Agency fait d’abord le calcul de la pension comme si elle était liquidée à 66 ans, puis elle applique un coefficient, supérieur à l’unité si le départ a lieu plus tard, et inférieur s’il a lieu plus tôt. Chacun fait son choix – et le choix des américains, en moyenne, est de liquider leur pension 5 ans plus tard que les Français.
  4. La seconde méthode, qui a été utilisée en France, consiste à obliger les gens à travailler plus longtemps, ou à liquider leur pension plus tard, à l’aide d’un « âge légal de la retraite » ou d’une durée de cotisation minimale. C’est un système dirigiste, qui fait peu appel à la responsabilité et au bon sens des intéressés : on leur demande d’appliquer la consigne. Et bien entendu, il faut des lois pour changer périodiquement la consigne. Sachant que les Français n’aiment pas particulièrement que l’Etat leur dicte leur conduite, le choix de leurs gouvernants les irrite, ce qu’ils expriment en manifestant et en faisant grève.

La multiplicité des régimes

  1. L’existence de trois douzaines de régimes de retraites par répartition complique et renchérit grandement la gestion des retraites en France. Chaque réforme doit se décliner en mesures spécifiques pour chaque régime, entraînant des négociations spécifiques et un travail juridique aussi important qu’improductif. De plus, la perception de près de trois pensions, en moyenne, par chaque Français, majore considérablement les frais de fonctionnement : environ 1,8 % du montant des prestations, en France, contre 0,6 % aux Etats-Unis et 0,7 % en Suède. L’unification, en faisant gagner au moins 1% de frais de gestion sur plus de 250 milliards de prestations, économiserait environ 2,5 milliards d’euros.
  2. Mais le pire est peut-être l’incapacité où sont les dirigeants, les hommes politiques et leurs conseillers d’obtenir des informations dans des délais convenables. Aux Etats-Unis, la situation du régime unique OASI est connue mois par mois avec un mois de décalage ; en France, il faut compter 18 mois à 2 ans pour avoir une vue d’ensemble de la situation, et seulement en base annuelle.

Les réformes à venir

  1. La question n’est pas de savoir s’il y aura d’autres réformes dans un proche avenir, mais quelle forme elles prendront. En effet, la réforme 2010 ne résout qu’une partie du problème – celui du déficit des retraites des fonctionnaires de l’État, notamment, reste posé à hauteur de 15 à 16 milliards par an ; et après un retour progressif à l’équilibre pour le régime général vers 2018-2020, les déficits réapparaîtront et croîtront à nouveau. En fait, nous devrions en être aujourd’hui à 64 ou 65 ans d’âge moyen de départ en retraite, et évoluer vers 70 ans à l’horizon 2050 ou 2060. Donc, ne nous faisons pas d’illusion : le plus dur est à venir.
  2. Toute la question est de savoir comment la France procédera : continuera-t-elle à traîner son système vétuste en modifiant la valeur des paramètres, par voie législative, une ou deux fois par décennies ? Ou bien effectuera-t-elle une réforme systémique rendant le système adaptable aux évolutions démographiques et économiques par de simples décisions d’un conseil d’administration ? La seconde solution est préférable, la première est plus probable.

Jacques Bichot

Notes de lecture

Avertissements

  • Outre ce que ces notes n’engagent que leur rédacteur, DM, un hommage appuyé doit être rendu à Jacques Bichot. Le professeur émérite de sciences économiques et vice-président de l’Association des Économistes Catholiques qu’il est, a entrepris, malgré ses nombreux engagements de conférencier et publiciste, de lire clavier sous les doigts les Propositions premières en cours de montage dans la section Science économiquedu site de l’Atelier Paul Fabra. Ce n’est pas seulement qu’il le fasse qui justifie cet hommage. C’est surtout la remarquable ouverture d’esprit avec lequel il le fait qui justifie que cet hommage soit appuyé, quoiqu’il advienne par la suite de ses prises de position à l’égard de la production du laboratoire d’idées que ledit atelier constitue.
  • Ci-dessous, JB : Jacques Bichot, EPO : économie politique objective dans sa version en cours d’articulation sur ce site.

§ 1. Les adultes élèvent leurs enfants par des transferts en nature et en argent (de poche et plus). La distinction entre échanges et transferts est fondamentale en EPO. Elle rend compte d’une réalité qui, comme le fait JB, doit être tenue pour immémoriale et, de plus, intangible.

§ 2. Ce que je viens d’indiquer rend préférable de faire état de transferts entre génération plutôt que d’échange. Une question s’en trouve posée : l’expression « retraite par transfert » ne désigne-t-elle pas plus exactement ce dont il s’agit que celle, consacrée par l’usage, de « retraite par répartition » – laquelle est manifestement dans l’esprit de beaucoup de la retraite par « redistribution ».

§ 10. Mettre les gens devant leurs responsabilités est évidemment ce qu’il y a de plus progressiste mais ce progressisme contrevient à la doctrine des avantages acquis. Un grand moyen qui a été et reste intensivement utilisé par « les partenaires sociaux » pour ne pas mettre les gens devant leurs responsabilités est de contrevenir à la pleine logique des échanges marchands. Les cotisations patronales et les bénéfices non distribués par les entreprises sont des contraventions de cette sorte. Il est on ne peut plus clair que des appareils (une entreprise juridiquement constituée en est un, les syndicats en sont, etc.) n’y ont pas intérêt pour continuer à prendre des décisions à la place de gens faisant usage de leur libre-arbitre et de leur sens des responsabilités.

§ 11. La dénomination « neutralité actuarielle » est du point de vue des gestionnaires du régime de retraite qui l’applique. Du point de vue des assujettis à un tel régime, ce dernier fonctionne en simulation des (compléments de) retraites par placements : ils allongent le temps pendant lequel ils placent et leur rente (mot honnis ?) vient plus tard mais est plus élevée, ou bien ils raccourcissent et les effets sont contraires. C’est évidemment une solution plus respectueuse des libertés individuelles – moins « à la place des gens ». Mais c’est aussi une solution par carence : ces transferts en simulation de placements, il les faut parce que le créditisme qui tient lieu de capitalisme est un bien trop faible pourvoyeur de placements en capital qualité retraite. L’EPO montre, me semble-t-il, que cette carence a ses solutions.

§ 17. Que la seconde solution, celle du systémique, soit préférable ne fait strictement aucun doute. Mais pourquoi la première solution, celle du paramétrique, est-elle en France la plus probable ? Par atavisme centralisateur et conservateur, nous sommes une nation scolaire. Notre capacité à reconstruire en économie et en politique du systémique objectiviste en est diminuée, considérablement diminuée, tout se passant comme si sur la place publique il importait avant tout de laisser libre cours aux inépuisables sources de dissensions, et aux rodomontades des rapports de force, que le systémique subjectiviste fournit en veux-tu en voilà. Mais est-ce vraiment comme si ? Ne serait-ce pas à cause de nos défauts que nous avons particulièrement besoin de faire l’effort de l’économie vue de façon bien plus objective ? Faisons-nous plus nombreux à le dire et à y travailler. La fatalité à laquelle nous sommes enchaînés pourrait bien être, somme toute, à raison de nos inclinations corporatistes et à la mesure de notre pusillanimité.

DM