Un tel enchaînement d’avaries appelle une rupture, Dominique Michaut

François de Lacoste Lareymondie a, ces jours derniers, livré un état des lieux financiers dont la justesse fait recommander la lecture. C’est cependant à une réserve près. Est-il bien adapté aux causes et conséquences de ce dont il fait fort clairement l’inventaire de le présenter comme Trois grains de sable dans la mécanique financière ?

Pourquoi parler de « grains de sable » alors qu’il s’agit d’avaries ?

Cette atténuation vient-elle de ce que la première livraison trimestrielle de la nouvelle revue d’idées chrétienne, Liberté politique, appelle « le réalisme moral » ? La contribution de François de Lacoste Lareymondie sur ce thème y a pour titre Refonder la responsabilité politique et pour application une Charte pour le renouvellement de la pratique politique.

L’une des sept priorités énoncées par cette charte est économique : « Favoriser le travail, la liberté d’initiative, la responsabilité et la gratuité du don dans une économie libre d’entreprises et de coopérations multiples qui soit juste » – ce dernier adjectif est au singulier : priorité, donc, à l’économie juste.

Cette charte, produit d’un effort de synthèse qui tient sur à peine plus d’une page A4, a pour dernière préconisation « une règle d’action » : « Exercer la vertu de la prudence politique, en conjuguant conscience du bien possible, compétence pratique, et cohérence personnelle ». Mais est-ce « la vertu de la prudence politique » qui conduit à voir des « grains de sable » là où il y a de lourdes avaries que l’inventaire, bien établi en son fond et sa forme en matière sur la question du qui paiera la facture de l’endettement devenu astronomique ? L’affaire n’est pas que d’un mot à la place d’un autre. Elle est de cohérence, personnelle et collective : œuvrer efficacement à la difficile substitution de principes objectifs à des expédients subjectifs pour faire l’économie plus juste est incompatible avec trop peu de rigueur et de vigueur.

De gros changements dans l’échelle des salaires sont intervenus ces dernières décennies, en conséquence de l’addiction aux finances modernes apparue à grande échelle dans les années 1980. Nul n’ignore l’inévitable forme de cette échelle : large en bas, étroite en haut. C’est le haut qui a été changé. Il a été rallongé et, sur cette section ajoutée, la distance entre ses barreaux est devenue indécente. De plus, sur ce haut, des métiers de la finance sont maintenant perchés comme hirondelles avant la prochaine migration (ô combien l’existence de ne nouvel Eldorado se répète dans les grandes écoles !).

Supposons qu’actuellement en France, comme en Angleterre et aux États-Unis par exemple, la moyenne des 5 % plus hauts salaires soit 10 fois supérieure au salaire moyen des 95 % autres salaires.

Prenons le temps de bien comprendre une considération de cette sorte et ce qu’elle implique. L’excès de prudence politique et les accommodements statistiques qui vont avec détournent de ce genre de vérité. Car, pour la démasquer, cette vérité, il faut oser se poser la question : quelle est l’augmentation de la moyenne des 95 % autres salaires si son écart avec la moyenne des 5 % plus hauts salaires est réduit de moitié ? En d’autres termes, qu’arrive-t-il si la moyenne 10 fois supérieure devient 5 fois ou 15 fois ?

J’allongerai beaucoup trop cet article si j’y introduisais ici la démonstration, indispensable à l’instauration d’une économie plus juste chers amis de Liberté Politique et dont force nous est de constater qu’elle est absente de nos manuels et de la Doctrine sociale de l’Église : le revenu total du travail est, pays par pays et année après année, réparti – partagé, distribué – en salaires individuels. Le chapitre sur le salaire du traité d’économie politique objective en cours de montage sur le site de l’Atelier Paul Fabra (section Science économique) donnera accès à cette démonstration, sans avoir à la demander au secrétariat du dit Atelier comme c’est aujourd’hui le cas. Bien que cette démonstration soit très importante, car c’est elle qui rend le plus objectivement compte des inégalités de salaires à l’intérieur d’un pays et de pays à pays, comme c’est elle qui indique comment la maîtrise peut en être rendue au corps social – il y a là en puissance un progrès politique et économique de très grande portée –, cette importance est ici négligeable, comme en bien d’autres circonstances. Il suffit, en effet, de supposer les 100 % de salaires considérés comme étant la masse salariale d’une grande entreprise telle que, par exemple, une banque de détail et d’investissement et d’assurances et de billetteries de toutes les sortes. Que cette masse salariale soit répartie plutôt comme ceci que comme cela ne change rien d’essentiel à la compétitivité de cette grande enseigne dès lors qu’il reste pour ses employés de toute compétence, dont le big boss et les administrateurs touchant des jetons de présence (revenu du travail), des inégalités substantielles de salaires, même si la nouvelle échelle procure nettement moins d’incitation financière à l’exercice du métier de croupier de casino – pardon, de trader golden boy & girl ivre de dérivés et de cadre sup gavé de stock options.

En ramenant de 10 à 5 fois la supériorité de la moyenne des 5 % des salaires les plus élevés, la moyenne des 95 % autres salaires augmente de … ? Voir pour procéder à ce calcul, qui n’est qu’une application triviale de la règle de trois, la formule donnée à cette page et la feuille de calcul qui y est téléchargeable. La réponse est : 26 %, soit un peu plus du quart.

J’ai, pour ma part, du mal à considérer que le moins d’augmentations, de fait infligé au plus grand nombre des travailleurs par le rallongement de l’échelle des salaires décennie après décennie, puisse être un grain de sable dans la mécanique économique. Aux avaries, consciencieusement et talentueusement décryptées par François de Lacoste Lareymondie, s’ajoute une avarie d’échelle des salaires dont une cause, sinon la cause, est l’addiction à l’endettement, largement d’origine publique et bancaire (se souvenir de la « déréglementation » qui, dans les années 1980, a donné accès à la « mondialisation »).

Ce n’est pas tout, afin de montrer plus avant qu’il y a bel et bien aujourd’hui un enchaînement catastrophique d’avaries systémiques. Face à cette cascade d’échecs et comme les électeurs sont de moins en moins disposés à s’en contenter, il faut avoir la foi du charbonnier pour croire que des cierges allumés en priant pour l’avènement de l’économie juste puissent être rédempteurs.

S’ajoute, en effet, que les N % des plus hauts salaires (N = 5 dans l’exemple chiffré ci-dessus), par l’écartement de leur moyenne avec celle des 100 - N % autres salaires, font monter les prix de l’immobilier – lien vers un article de Paul Fabra. C’est de deux façons.

Par leurs propres surenchères, les accapareurs des rémunérations du travail indécentes par leur hauteur font monter les prix de l’immobilier lui-même haut de gamme par le standing ou l’emplacement ou les deux à la fois. Par leur positionnement professionnel – la finance essentiellement, y compris à la tête d’entreprises qui ne sont pas des établissements financiers –, ils ont de plus en main ce qu’il faut pour propager la hausse à tout l’immobilier : les vannes du crédit et les pressions, irrésistibles par la puissance publique surendettée, qui font créer et entretenir les niches fiscales ad hoc. Le résultat, nous l’avons sous les yeux ;le dilemme nous sommes de plus en plus nombreux à l’éprouver : cotiser davantage au Secours catholique, au Secours populaire, etc., et moins  ou plus du tout à l’Association pour la Fondation de Service Politique dont François de Lacoste Lareymondie est vice-président, à l’iFrap, au Denier de l’Église, etc. ?

L’affaire de l’immobilier est une avarie de plus. Il faut une sacrée dose de complaisance à ce qu’on nous dit être les lois de marché pour ne pas voir que c’est gravissime. Mais, empressons-nous de le reconnaître, cette tolérance à l’échec d’une systématisation est tentante car c’est, somme toute, cet « on nous dit être » qui a structuré notre « conscience du possible » économique et – et – qui est à l’origine de cet enchaînement d’avaries qui touchent, le lecteur y aura pensé de lui-même, la valse infernale des cours de matière première, de même que l’impuissance bientôt quadragénaire à en revenir au plein-emploi et à endiguer la désindustrialisation ; ainsi que l’incapacité au moins deux fois centenaire à bâtir des régimes de retraite par placement et des organismes, dits « sociaux » alors que leur fonction est économique, capitalisés (fonds permanents apportés par des épargnants et rémunérés à raison de ce service fourni par eux) ; afin que ces organismes institués en application du principe de la subsidiarité procurent mieux les uns la fourniture de logements à loyers modérés, les autres des garanties financières au moyen de la mutualisation de primes assurant contre les conséquences pécuniaires des maladies et des accidents corporels ; d’autres encore des prestations provenant de l’exploitation d’un monopole naturel (réseaux d’eau, gaz, électricité, télécommunications, voies ferrées, voies et infrastructures aériennes, fluviales et maritimes). Le tout sans subventions ni endettements – arrêtons de nous laisser dire que c’est impossible par ceux qui ont intérêt à faire prendre à la population, seule répondante à la question du qui paiera, le risque des avaries systémiques.

À ce jour et à ma connaissance, il n’y a dans aucun programme en cours de rodage médiatique pour l’élection présidentielle de 2012 rien d’assez rigoureux, ingénieux et vigoureux pour remédier à cette accumulation de mal fait au bien commun – de mal économique et, partant, social et moral. Et ce qui s’entend et se lit donne le sentiment que trop d’inepties passent pour ne pas en être afin que la divine surprise se produise.

Dans ces conditions, il est déjà grand temps de se demander comment il se pourra qu’en 2017 puis en 2022 il en aille autrement.

Quelques uns se sont engagés dans l’étude et la prescription d’une rupture dont il me faut oser dire qu’elle est, la vérité dans la charité et la charité dans la vérité m’y obligent malgré le risque de passer pour un illuminé, rédemptrice de l’économie juste qu’invite à travailler la Charte pour le renouvellement de la pratique politique de François de Lacoste Lareymondie et, dans la droite ligne de la Doctrine sociale de l’Église, de l’association dont il est un dirigeant. Mais ces quelques uns sont encore trop peu nombreux à s’être mis en mouvement.

Notre tiers-états et nos clergés ont étés faits par trop timorés. L’économie politique objective et la politique économique faisant face aux avaries systémiques à réparer qui va avec – comme va avec la réponse mûrement réfléchie à la question du par où entreprendre la réparation et selon quelle progression la poursuivre–, ces instruments sont, disé-je, à même de nous rendre collectivement moins craintifs du lendemain.

Aidez-nous à les faire connaître. Ne faites pas que les étudier à petites lampées. Parlez-en et reparlez-en. La haute et large muraille que nous avons à escalader est faite de silence.

DM, Pâques 2011