Pour un modèle de sortie de crise : la relance par le capital, Antoine Lonjon

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Le constat

Face aux difficultés de la résorption du surendettement public et du besoin concomitant de contribuer au redressement de l’activité, les solutions actuellement proposées s’enferment dans un débat contradictoire : réduire le déficit est nécessaire mais ceci contribuera à affaiblir la « demande » et sera donc préjudiciable à l’activité économique et à l’emploi. Des économistes éminents, comme Joseph Stiglitz essaient cependant de sortir de ce dilemme :

« Pourtant la vraie réponse, au moins en ce qui concerne les pays qui, comme les États-Unis, peuvent emprunter à faible taux, est simple : utiliser l'argent pour procéder à des investissements à haut rendement. Cela tout à la fois relancerait la croissance et générerait des recettes fiscales, faisant ainsi baisser à moyen terme le ratio de la dette par rapport au produit intérieur brut (PIB) et améliorant la durabilité de la dette. »[i]

Pourtant, le postulat de fond est le même : il faut soutenir la « demande » par des investissements des États, financés par l’emprunt. Mais il faut pour cela des taux d’intérêts bas (pour les États) ; dont on a constaté qu’ils provoquent des bulles à effet de levier qui accélèrent elles-mêmes l’augmentation général du crédit et de l’endettement (y compris des États) et entrainent au final une insolvabilité générale (y compris des États). Le processus est ubuesque n’est-ce pas ? C’est exactement l’action des régulateurs économiques que nous avons observée depuis le début de la crise en 2008, dans le prolongement des erreurs des décennies précédentes et dont les brillants résultats se font maintenant durement ressentir. Chacun a l’intuition d’une faille majeure dans le raisonnement économique contemporain. J. Stiglitz le dit lui-même :

« L'opinion générale est que désormais, dans ce nouvel épisode de la Grande Récession, il existe un risque élevé que les choses empirent, sans que les gouvernements disposent d'aucun outil efficace. Le premier point est juste, mais le second n'est pas tout à fait exact. »

La réponse que donne J. Stiglitz au second point est celle du premier paragraphe cité ci-dessus. Nous venons de voir qu’elle conduit aux mêmes travers que ceux qu’elle dénonce. C’est donc un double échec sur le plan pratique et conceptuel. J. Stiglitz est prix Nobel d’économie 2001 ; excusez du peu.

Le diagnostic

Pour sortir de l’ornière il faut reconsidérer plus avant certains fondamentaux de la pensée économique actuelle. Les quatre propositions qui vont suivre ébranlent les points de vue contemporains. Elles ont pourtant leurs sources dans la théorie économique classique (Ricardo) et dans la réhabilitation qu’en a proposé Paul Fabra ; elles sont simples ; elles sont de bon sens ; elles permettent de mettre en place une mécanique de relance efficace, juste et pérenne.

1. La loi de l’offre et de la demande n’existe pas comme unique déterminant des prix et comme principal « moteur » de l’activité économique. Il est donc inutile d’engager une politique de soutien à la demande, à la mode keynésienne[ii].

2. L’investissement dans les entreprises est toujours plus efficace que la dépense publique.

Ce point fait toujours débat parce que l’on part systématiquement du principe que c’est la demande qui est à soutenir. Le schéma et les explications suivantes font apparaitre l’erreur de raisonnement.

· Pour un même montant d’argent disponible, une dépense en équipement, prestations ou fourniture sera effectuée aussi bien par l’État que par l’entreprise dans laquelle l’argent sera placé.

·  Mais ce même argent, une fois placé dans l’entreprise (apport en capital), devient aussi un apport stable en fonds de roulement finançant une répétition illimitée de ventes précédées d’achats, sous contrainte de versement de dividendes en cas de bénéfices.

Relance par le capital : Etats ou Entreprises

Figure 1 - Du bon emploi des ressources disponibles : investissements d'État ou apports en capital ?

3. L’apport en capital est lui-même fort différent d’un emprunt : sa contrepartie est un dividende, qui n’est versé que si l’entreprise fait des bénéfices.

Donc sans bénéfices, pas de dividendes contrairement à la charge de l’emprunt qui court quels que soient les résultats de l’entreprise.
Toute la logique du vrai capitalisme, de l’entreprenariat et de la vraie prise de risque se situe dans ce fonctionnement. C’est dans ce schéma qu’une politique de relance est la plus saine.

4. Les plus-values ne sont pas des revenus mais des gains issus de d’augmentations de cours. Intrinsèquement, elles ne produisent aucune « valeur ».

Relance par le capital : plus values

Figure 2- La plus-value est un gain issu d'une augmentation de cours et non d’activités liées au travail

Les plus-values ne sont pas des flux issus d’activités liées au travail. Elles sont simplement la constatation, au cours d’un échange marchand, d’une appréciation de la valeur d’un stock. L’attention très médiatisée portée aux variations de cours de bourse met l’accent sur les plus-values (la hausse du cours des actions), et favorise ainsi une hausse infinie et artificielle du prix des actifs appelée « création de valeur »[iii]. Tout ceci s’opère au dépend des dividendes qui ne gardent qu’une fonction subalterne. La dynamique de l’apport en capital, dont ils sont la contrepartie est pourtant le mécanisme fondamental permettant de « donner effet au travail »  selon l’expression de Ricardo.

Si l’on voulait se convaincre à quel point ces principes élémentaires ont été oubliés, il suffit d’observer la vague actuelle de « rachat des actions par les entreprises ». Ce sont en fait de pures destructions de capital ayant pour objectif principal la double ’augmentation du cours des actions restantes et du bénéfice par action.[iv].

Depuis les années 1970, nous avons développé et mis en œuvre une vision erronée du fonctionnement de l’économie. Celle-ci a conduit à privilégier à la fois la demande (et le soutien qu’on pensait devoir lui apporter) et la recherche de plus-value comme sources de la « création de richesse ». Les « lois » du marché ont ainsi été confondues avec celles de la salle de vente. Il en a naturellement résulté un développement effréné du crédit et une économie droguée à l’endettement. L’élément le plus révélateur de cet état de fait est le niveau des taux d’intérêts des banques centrales : il est devenu proche de zéro. Ce n’est plus du capitalisme, mais du créditisme (une économie fondée sur des crédits et non pas du capital).

Les remèdes

Tout ceci ne ressort-il que de la fatalité ? Devons-nous nous résigner à la mode des néo-libéraux consternés – que voulez-vous, c’est la loi du marché ! - ou nous indigner à la mode des apôtres de la décroissance, de Stéphane Hessel aux altermondialistes, thuriféraires nostalgiques du marxisme ?

Le système économique est une création humaine. Il est le reflet de la vision que nous avons du travail, des richesses et des rapports qui les gouvernent. Il ne tient qu’à nous de revenir à un cadre conceptuel qui soit en adéquation avec la raison, avec le bon sens. Ce cadre existe : pour retrouver le plein emploi, il faut revenir à un fonctionnement authentiquement capitaliste de l’économie c'est-à-dire :

1. Une économie où le taux directeur n’est pas le taux d’intérêt, mais le taux de rendement sur apport en capital (le taux de profit sur capital).

2. Une économie basée sur les flux issus de l’activité humaine et les flux de placement d’épargne vers le capital des entreprises. C’est une dynamique fondée sur les principes de la systémique, de l’échange et non pas ceux de la plus-value.

3. Une économie dont la finalité est l’élévation du revenu global du travail, sous-contrainte de  profits suffisants pour attirer l’épargne : la finalité du capitalisme n’est pas la recherche de la maximisation du profit mais de « donner effet au travail ».

Le malade étant dans un piteux état, il faut lui appliquer une thérapie de choc qui assure, dans le même temps, la mise en place de principes autorégulateurs sur le long terme[v]. Pour beaucoup de lecteurs contemporains, les propositions énoncées ci-dessous paraitront tantôt ultralibérales (proposition 1 et 8) tantôt collectivistes (proposition 2, 5 et 6). Ceci est l’image d’une vision encore trop partisane de l’économie politique, qui a fait l’impasse sur une analyse rigoureuse de son fonctionnement.

1.    Remise en marche du circuit de l’épargne 

Cette remise en marche consiste à traiter le dividende comme un revenu et à mettre la décision de la relance dans les mains des épargnants.

1. Suppression de l’impôt sur les sociétés : en dernier ressort, seuls les individus paient des impôts. Les entreprises ne sont pas des individus.

2. Obligation concomitante de la distribution totale des bénéfices : l’autofinancement est un frein à la circulation ouverte et globale de l’épargne. C’est une captation de pouvoir par les dirigeants d’entreprise au nom d’une vision erronée de ce qu’est l’entreprise[vi]. Le rachat de ses propres actions par l’entreprise est le sommet de ce détournement de pouvoir.

3. Obligation concomitante à l’ouverture du capital : c’est aux copropriétaires (actionnaires) de l’entreprise de décider de souscrire ou non à l’augmentation du capital social après avoir perçu leur pleine part de bénéfice.

Progressivement, ces mesures vont rediriger le flux d’épargne directement vers le capital des entreprises. De manière concomitante, le taux de profit (rendement des actions) redeviendra le taux directeur de l’économie. Le taux d’intérêt retrouvera sa place subalterne et ainsi cessera la maladie de l’endettement. Le stock de capital étant garant du stock d’emploi, la route du plein emploi sera à nouveau ouverte.

Les mécanismes proposés ci-dessus sont le cœur de la politique de « relance par le capital ».

2. Assainissement des prix et de la concurrence

Il n’existe pas d’économie de marché sans lisibilité des prix et sans  saine concurrence. Si les prix sont truqués, comment s’assurer de l’égalité de l’échange, comment assurer une visibilité à long terme garante des investissements ?

4. Obligation de publication par les sociétés de leur taux de profit sur capital exploité. Tant que ces taux, communs à toutes les entreprises dont les PME et les coopératives ne seront pas portés clairement à la connaissance du public, la concurrence des entreprises sur le marché du capital restera faussée : pour placer son argent dans l'entreprise A plutôt que dans l'entreprise B, il faut savoir combien cela rapporte respectivement chez A et chez B.

5. Limitation de la taille des établissements par simple application des dispositifs légaux en place : la multiplication des oligopoles suite aux fusions acquisitions entrave la saine concurrence sur les produits et sur l’appel à l’épargne. Par ailleurs, elle renforce la confusion entre saine concurrence et guerre économique qui est un autre nom de la course à la puissance.[vii]

6. Réserver les marchés à terme sur les matières premières aux professionnels[viii] afin d’éviter d’en faire des actifs financiers de fait. Le dérèglement des prix a atteint un paroxysme sur ces marchés qui ressemblent désormais plus à des salles des ventes dopées par les taux d’intérêt proches de zéro qu’à de véritables bourses d’échange.

7. Suppression des subventions. En régime général de l’économie libérale de marché, les subventions sont une distorsion au fonctionnement des échanges marchands: ce sont des dispositifs à truquer les prix.

Nous ne sommes plus dans une économie libérale[ix] mais une économie centraliste du fait des actions conjointes des États et des oligopoles. Un des rôles régaliens de l’État est de s’assurer que les entraves à la lisibilité des prix sont régulièrement éliminées.

3.    Remise en valeur des revenus du travail

8. Alignement du barème de l’impôt du revenu du capital et du revenu du travail : application du principe de l’égalité devant l’impôt et remise complète à la population du réglage, au mieux de ses intérêts, de son taux d’épargne et des allocations qu’elle fait de cette épargne.

9. Suppression des abaissements charges et de la fiction des cotisations patronales : le salaire versé aux salariés doit leur permettre de vivre dignement, sans abondement de la puissance publique. Il vaut mieux des salaires plus élevés qu’une socialisation de ces revenus via l’endettement de l’état.

Pour être plus complet sur le thème des revenus du travail, il faudra aborder le sujet de la répartition de ces revenus dans le cadre d’une refondation sociale. Ce thème essentiel de la répartition des richesses liées au travail sera l’objet d’un prochain document.

Conclusion

En formulant ces quelques orientations de l’APF, je relisais l’interview donné de Paul Fabra par l’Express en 1974 (http://www.atelierpaulfabra.org/1974_interview_express) à l’occasion de la sortie de son livre « L’Anticapitalisme ». On reconnait une œuvre majeure à sa capacité à traverser les époques. Relisez cet article pour voir combien les orientations de fond y sont d’actualité. Il est aujourd’hui temps d’entrer dans la mise en œuvre des propositions de politique économique qui en découlent pour redonner le cap à nos économies désemparées.

 

Antoine Lonjon, septembre 2011

 


[i] Article paru dans Le Monde le 16.08.2011 sous le titre : « Comment éviter une longue léthargie de l'économie ?»

[ii] Au sujet de la loi de l’offre et de la demande, voir l’extrait de l’Anticapitalisme de Paul Fabra sur le site de l’Atelier : http://www.atelierpaulfabra.org/BuOriAntiPrete. Ce point est à la racine de tous les travers économiques que nous observons aujourd’hui, jusqu’à la fausse théorie comptable de la « fair value ». Prendre conscience de l’erreur fondamentale que constitue la pseudo loi de l’offre et de la demande est l’acte le plus difficile à accomplir tant cette croyance est prégnante dans les esprits. C’est un peu, comme à l’époque de Galilée, prendre scientifiquement conscience que ce n’est pas le Soleil qui tourne autour de la Terre.

[iii] L’inflation du prix des actifs est en fait source d’un appauvrissement général. Dans un article du Monde daté du 9 septembre 2011, il est indiqué que les loyers ont augmenté de 24% en 10 ans. Il n’y faut voir bien sûr aucun lien avec la hausse effrénée des prix de l’immobilier n’est-ce pas ? Ha, création de valeur quand tu nous tiens ! Chacun sait que les jeunes ont désormais du mal à se loger (demandez aux Espagnols). Faut-il donc encore d’autres prêts à taux zéro pour nourrir le Léviathan de la plus-value immobilière ?

[iv] Il faut voir à cet égard le livre iconoclaste d’Hubert Rodarie : Dettes et monnaie de singe. A la page 111 il y rappelle comment la comptabilité elle-même a été dévoyée (les normes IFRS) dans l’optique de la « création de valeur pour les actionnaires », alias la plus-value. C’est dire combien le mal est profond.

[v] Pour justifier sa politique de court terme, JM Keynes indiquait que « à long terme, nous serons tous mort ». Belle vision d’un système économique dont l’architecture intrinsèque se serait pas vouée au développement à long terme des activités humaines dans l’espace marchand.

[vi] Voir à ce propos le chapitre sur l’entreprise sur le site de l’Atelier Paul Fabra : http://www.atelierpaulfabra.org/PpEnt.

[vii] La suppression du Steagall Act, au nom de la liberté d’entreprise, a conduit à de gigantesques établissements financiers fragilisés, agissant en prédateurs sur leurs concurrents jusqu’à atteindre des situations d’oligopoles.

[viii] Voir l’article de Paul Fabra à ce sujet : http://www.atelierpaulfabra.org/reo/2009-05-26.

[ix] Voir la définition de libéralisme sur le site de l’atelier (http://www.atelierpaulfabra.org/glossary/economic_liberalism) ainsi que les références faîtes à ce sujet par Raymond Boudon.