Le capitalisme sans profit est dérégulé, Dominique Michaut

Février 2012

Le journaliste du Monde Julien Dupont-Calbo, pour donner du corps à son article sur la politique d’Apple en matière de dividendes, rapporte le jugement d’un professeur de stratégie d’entreprise :

« Apple n'a jamais eu une culture de générosité envers ses actionnaires, ce n'est pas dans les gènes de l'entreprise. Ce n'est pas grave, puisque le cours de son action a été multiplié par je-ne-sais-combien depuis 1995. Dans ces conditions, pas la peine de verser des dividendes, puisque les actionnaires sont plus que récompensés par leur plus-value sur l'action », estime Frédéric Fréry, professeur en stratégie à l'ESCP. Inconvénient de la formule, cela pousse les actionnaires à retirer leurs gains de temps en temps. »

Cet inconvénient n’est ni le seul ni le principal.

1. Là où, dans le jugement dont Frédéric Fréry se fait le porte-parole, il est question de « générosité » et de « récompense », ce qui est passé sous le tapis est l’échange, d’ordre contractuel, du placement en capital contre sa rémunération — son rendement — tant que ce placement dure. Grande est la probabilité que, dans ces conditions, les élèves de M. Fréry n’entendent jamais parler de cet échange alors qu’il leur sera présenté comme normaux les paiements d’intérêts et de salaires en rémunérations des services respectifs du prêt remboursable et du travail.

2. Comme expressément voulu par Steve Jobs ne cessant de répéter qu’il préférait privilégier le cours de l’action au dividende, ce qu’il y a « dans les gènes de l’entreprise » est de se défausser de la rémunération du placement en capital sur une tierce partie, la bourse. La plus-value fait dès lors fonction de rendement, tout au moins tant que plus-value il y a en usant des procédés qui font croire aux arbres qui grimpent au ciel.

3. C’est, en soi, une privation de liberté : moi Apple façon Steve Jobs vous interdit d’être actionnaire chez moi pour en tirer une rente parce que cela m’arrange que vous ne soyez actionnaire que pour en tirer de la plus-value, ce qui me permet d’accumuler tout plein de trésorerie et de produit financier.

4. La plus-value est une chose, le bénéfice d’une entreprise en est une autre, le profit en est une troisième quand il est admis que cette troisième n’existe, dans le cas des sociétés commerciales, que sous la forme dite du dividende.

5. Le capitalisme sans profit — caractérisé par des actions sans rendement — est dérégulé. Faute d’exister, le taux de profit, comparable d’une entreprise à une quelconque autre dès lors qu’il est sur capital :

1) n’active plus la tendance à l’égalisation des taux de rentabilité du capital ;

2) ne ramène plus les prix de vente vers leurs prix de revient complet, profit suffisant inclus ;

2) ne participe plus à la détermination du taux d’épargne par rapport aux revenus ;

3) n’attire plus assez d’épargne, notamment populaire, vers son placement direct en nouveau capital social, laquelle sorte de placement est le moyen de financement le plus sain de la création d’emplois stables par les entreprises.

Le capitalisme à la Steve Jobs est anticoncurrentiel, contractuellement léonin, cybernétiquement atrophié. Ce n’est pas le cas du capitalisme de plein-échange.

DM