L'orthodoxie des économistes atterrés, Dominique Michaut

Mars 2012

Qui et pourquoi

L’association « Les Économistes Atterrés », est « un collectif de [plusieurs centaines] de chercheurs, universitaires et experts en économie, regroupés avec d’autres citoyens non économistes » pour « impulser la réflexion collective et l’expression publique des économistes qui ne se résignent pas à domination de l’orthodoxie néolibérale.»

Un paragraphe suivant de cette présentation indique : « Nous nous sommes fait connaître à l'automne 2010 en publiant un Manifeste d'économistes atterrés, dans lequel nous faisions une présentation critique de dix postulats qui continuent à inspirer chaque jour les décisions des pouvoirs publics partout en Europe, malgré les cinglants démentis apportés par la crise financière et ses suites, et face auxquels nous mettions en débat vingt-deux contre-propositions... »

La version ci-après citée de ce manifeste est celle qui a été publiée en 2010, sous la forme d’un livret au format de poche, par l’éditeur LLL Les Liens qui Libèrent, avec une introduction (seulement l'introduction ?) de Philippe Askenazy (Cnrs), Thomas Coutrot (conseil scientifique d’Attac), André Orléan (Cnrs , Ehess), Henri Sterdyniak (Ofce). Il y a, à ce jour et cette heure, 6 110 signataires de ce manifeste.

Les deux thèses combattues

Le troisième paragraphe de l’introduction de ce manifeste, alors déjà fort de 630 signataires dont la liste figure à la fin de l’ouvrage, est ainsi rédigé :

« Les économistes doivent assumer leurs responsabilités vis-à-vis de la société. La plupart des « experts » qui interviennent dans le débat public le font pour justifier l’actuelle soumission des politiques économiques aux exigences des marchés financiers. Car les hypothèses majeures qui sous-tendent ces politiques sont celles de l’efficience des marchés financiers et du poids excessif de l’État. »

En fait d’hypothèses, il s’agit de thèses dont la seconde a fait l’objet d’une surabondance de travaux universitaires dont les uns voient un excès là où les autres voient une nécessité. Livrons donc premièrement un point de vue à ce sujet.

Le poids du prélèvement public

Affirmer ex abrupto que la thèse du poids excessif, aujourd’hui en France comme en d’autres pays, du prélèvement public, à savoir de la somme des impôts et des emprunts publics, fait partie de ce que les économistes doivent repousser pour « assumer leurs responsabilités vis-à-vis de la société », est révélateur d’un aspect d’une orthodoxie qui n’est pas seulement anti néolibérale mais aussi probablement plutôt économiquement antilibérale... façon Attac et altermondialisme ?

En France comme en d’autres pays, les citoyens atterrés par la hausse du poids du prélèvement public, en proportion de la somme des revenus du travail et des placements, existent. C’est un fait social qui n’est pas marginal. Il est certain que ces citoyens seront plus nombreux dans cinq ans si ce poids n’a pas été réduit. Parce que ce sont surtout les bourgeois qui voient comme ça et les richissimes qui subventionnent cette propagande ? Vive la vertu forcée par l’impôt redresseur de tort, succédané de la guillotine indispensable au rééquilibrage des rapports de force ? Est-il assuré que la société en général, et sa population la plus économiquement faible en particulier, s’en porte finalement mieux ? Comment est-ce compatible avec l’État impartial ?

L’efficience des marchés financiers

« L’erreur majeure de la théorie de l’efficience des marchés financiers, donne à lire le premier développement du manifeste, consiste à transposer aux produits financiers la théorie habituelle des marchés de biens ordinaires. Sur ces derniers, la concurrence est pour partie autorégulatrice en vertu de ce qu’on nomme la « loi de l’offre et de la demande » : lorsque le prix d’un bien augmente, alors les producteurs vont augmenter leur offre et les acheteurs réduire leur demande ; le prix va donc baisser et revenir à son niveau d’équilibre. […] Autrement dit, quand le prix d’un bien augmente, des forces de rappel tendent à freiner puis inverser cette hausse. L’idée d’efficience naît d’une transposition directe de ce mécanisme à la finance de marché.

« Or, pour cette dernière, la situation est radicalement différente. Quand le prix augmente, il est fréquent d’observer non pas une baisse mais une hausse de la demande ! En effet, la hausse du prix signifie un rendement accru pour ceux qui possèdent le titre du fait de la plus-value réalisée. »

D’abord et finalement la loi de l’offre et de la demande

L’affirmation est on ne peut plus claire : les prix des « biens ordinaires » sont tous principalement régis par la loi de l’offre et de la demande. Cette conviction est un pilier de l’orthodoxie des économistes atterrés, selon ce que donne à constater la version 2010 de leur manifeste. C’est grand dommage parce que c’est faux, alors que voir dans la thèse de l’efficience des marchés financiers une fable aussi néfaste que le mot d’ordre, apparenté, du maximum de création de valeur pour l’actionnaire, s’impose parce qu’il est également faux que le réel et le réalisable obligent à :

  • faire de la science économique l’étude du « comportement humain en tant que relation entre des fins et des moyens rares qui ont des usages alternatifs » (Lionel Robbins, admis par la quasi-totalité des économistes, y compris les plus résolument altermondialistes),
  • en mettant au point de départ de la théorie économique le postulat, foncièrement antilibéral par le comportement dicté et pseudo scientifique dans la mesure où il s'agit d'épater par des systèmes d’équation, que tout individu maximise de l’utilité et toute entreprise du profit — notre rejet du principe même du maximum de profit devrait nous valoir des sympathies du côté des économistes qui déplorent des normes trop élevées de rentabilité « qu’impose le pouvoir de la finance aux entreprises et aux salariés » (page 18 du Manifeste) mais la magna carta dressée par Walras, devenue parole d’évangile, les en empêche.

Que des prix soient formés ou déformés par des surenchères ou de sous enchères, c’est incontestable. Que d’autres prix tendent à s’aligner sur des coûts de revient, concurrence aidant, c’est tout aussi incontestable. Que les salaires, qui sont des prix, aient leurs propres déterminants, c’est moins évident mais cela se démontre assez aisément, confirmation par les faits à l’appui. Que les profits, quand ils sont définis comme étant les dividendes dans le cas des sociétés commerciales qui en versent, puissent être des prix en partie réglés par une externalité macroéconomique, l’état de l’emploi, ce n’est pas non plus actuellement évident et, en plus, fort dérangeant de la macroéconomie aujourd’hui classique (enseignée dans les classes). Mais ce n’est pas à cette orthodoxie, elle ni néoclassique ni marxiste mais bel et bien subversivement capitaliste — un capitalisme nouveau —, que les économistes atterrés ont été formés et à laquelle à leur tour ils forment.

Porte ouverte aux confusions

La dernière phrase du passage cité donne une illustration des confusions élémentaires semées par cette formation. Le rendement d’un placement est une réalité, par les intérêts ou les fractions de bénéfice qu’il procure (dividende). L’éventuelle plus-value ou moins value que la liquidation de ce placement produit est une autre réalité. Or voici que la distinction de ces deux réalités est obérée quand, au détour d’une phrase peut-être trop vite écrite mais relue et cosignée par plusieurs centaines d’économistes patentés, il est question de « rendement accru … du fait de la plus-value réalisée ».

Est-ce là pinailler ? Parmi les quatre auteurs du Manifeste, il y en a au moins un, à ma connaissance tout récemment acquise, dont les écrits prouvent que l’amalgame systématique du rendement d’un titre de propriété et de la hausse de son cours n’est vraiment pas son fait. Il reste heureusement très improbable que ce soit le fait de l’un des trois autres. Mais il ne fait pas de doute que la recherche de plus-value, qui est un transfert (d'accord sur ce point ?), a pris le pas sur l’attente d’un rendement, qui est un revenu, tout comme il est patent que bien peu d’économistes, atterrés ou non, ont jusqu’à présent dénoncé la dangerosité de cette inversion.

D’abord atterrant

Dans ce qui reste atterrant en matière de pensée économique articulée, matrice de la politique économique, il y a d’abord qu’une petite série de distinctions primordiales est en partie maltraitée. Se trouve, en effet, dans cette série, notamment, avec le signe * pour signaler les plus négligées : acception et définition*, principe et pétition de principe*, valeur d’usage et valeur d’échange, travail en tant que dépense d’énergie humaine et travail en tant que produit de cette dépense*, marchandise et monnaie*, marchandise et connaissance*, rareté et reproductibilité à volonté par l’industrie humaine*, échanges marchands et transferts de termes de ces échanges, revenus et transferts, capital et crédit, bénéfice et profit*, actions négociables et actions restituables*, finance directe et finance intermédiée, économique et social.

Quelles sont les distinctions solides que le récent (octobre 2011) livre d’André Orléan, L’empire de la valeur / Refonder l’économie, contribue à faire moins maltraitées et à introduire ? Je souhaite beaucoup, avant d’aller y regarder de près, qu’il y en ait une belle moisson. C’est, en effet, une condition nécessaire à la résorption de la « grave crise de légitimité » que « l’économie en tant que discipline traverse aujourd’hui » (mots de la première phrase de l’introduction de ce livre). Un compte-rendu de lecture crayon en main des 330 pages de ce riche ouvrage est en préparation.

DM

La loi de l'offre et de la demande

La loi de l'offre et de la demande reste très ancrée dans l'esprit du public, économistes compris. C'est une évidence sur laquelle on ne se pose plus de question.
Ce qui est en jeu est tout simplement de savoir d'où viennent les prix.
Il est tout de même étonnant que ceux qui dénoncent l'économie casino s'en remettent au principe de fonctionnement d'une salle des ventes comme modèle de fonctionnement de l'économie.

Quand j'apprenais les courbes d'indifférence (le mécanisme sensé mathématiser la courbe de demande) dans mes cours de micro-économie à Dauphine, la comparaison avec l'Anticapitalisme avait vite fait de séparer le bon grain de l'ivraie.

Les économistes attérés sauront-ils relever le défi, c'est à dire s'affranchir véritablement du dogme fondateur du néo-libéralisme ?