Sortez-nous de cette crise… maintenant ! Paul Krugman

Septembre 2012

Daniel Fortin, rédacteur en chef aux Echos, a consacré au dernier livre de Paul Krugman un compte-rendu, Haro sur les austériens.

M. Fortin a été vite en besogne en contrebalançant son éloge, « thèse brillante […] et solidement argumentée », par le reproche d’un « manque criant : pas une seule fois, l'impératif d'équilibre budgétaire n'est évoqué ». Outre qu’un des treize chapitres répond à la question Et le déficit, alors ?, dès le septième paragraphe de son introduction Krugman met en avant :

« … ; mais surtout, la pensée ordinaire des « Gens Très Sérieux », ainsi que les qualifient avec humour certains d’entre nous, a totalement évacué le grand principe énoncé par Keynes : « C’est en phase d’expansion, pas de ralentissement, qu’il faut appliquer l’austérité. »

La mise en caractères gras est notre fait. Ce point importe en effet beaucoup car il n’est applicable qu’à une condition, très exigeante : il faut que l’économie soit structurellement configurée de telle façon qu’y règne le plein-emploi en régime de croisière.

Dans les dispositifs organiques qui produisent ce résultat, il y a des règles de gestion dont celles relatives : 1) au placement d’épargne en capital social des entreprises qui en ont un, 2) à la répartition du revenu total du travail, 3) aux finances publiques. Ces dernières appliquent « le grand principe énoncé par Keynes » mais en mettant les points sur les i : des résultats budgétaires chroniquement excédentaires et un poids chroniquement stabilisé des dépenses publiques d’équipement.

Aussi exceptionnellement talentueux qu’on soit, être keynésien ne suffit évidemment et définitivement pas à cheviller une politique économique soutenable sur longue période. La Théorie générale est un diagnostic d’une cause d’enfermement dans une grande dépression économique et une ordonnance pour en sortir. Elle n’est pas pour autant une prescription sur l’essentiel de ce qui est à faire et à ne pas faire afin que dans son cours normal l’économie de marché réponde à l’attente principale des citoyens : l'emploi et la qualité de l'emploi.

La grande affaire keynésienne est, comme Krugman le rappelle, la trappe à liquidité. En conséquence de la montée du chômage de masse, l’épargne monte. Mais le flux de son placement en investissements reproductifs de revenus est trop faible parce que les entreprises attendent que la reprise se profile à l’horizon avant de regonfler leurs bilans. En ce cas, la vraie bonne solution, répète Krugman, est que les gouvernements des pays touchés par cet attentisme réamorcent la pompe par de la dépense publique.

Oui, pourquoi pas ce coup de pouce à la relance, tant il est vrai que Krugman a probablement pleinement raison quand, dans son premier chapitre, il dresse un état de L’étendue des dégâts. Mais il y faut des conditions que cet économiste ne prend pas en considération :

Trois conditions

1) Un surcroît de dépense publique ne peut être assurément temporaire que si cette dépense n’est pas en frais de fonctionnement. Krugman ne met en avant « le grand principe énoncé par Keynes » que là où cela l’arrange. Si ce n’était pas le cas, il réduirait le réamorçage de la croissance par de la dépense publique allouée à une augmentation exceptionnelle d’achats d’équipements, dont possiblement de grands travaux de génie civil.

2) Pour un réamorçage plus complet, Krugman ne tient pas compte de la nécessité de porter les efforts du législateur sur le moteur réel de l'économie capitaliste : la relation EPCE.

L'achat d'équipement par la puissance publique, même nécessaire, ne peut être qu'une recette transitoire, un cautère. Mais c’est là sortir du cadre des représentations dans lesquelles Krugman a été élevé. Insistons quelque peu : qu’il puisse exister un taux moyen suffisant de ROE, return on equity,  et que ce taux puisse être instauré par une pleine rémunération du placement en capital est, pour lui comme pour aujourd’hui quasiment tout le monde, hors champ du séant à considérer.

Un autre aspect à examiner concerne la gestion budgétaire. Soit un pays dont la gestion budgétaire est chroniquement excédentaire et dans lequel la relance permanente par injonction régulière d'épargne rémunurée (capital - dividende) fonctionne depuis quinze ans. Nonobstant, la seizième année apparaît l’attentisme appelé « trappe à liquidité ». Un supplément temporaire de dépenses publiques d’équipement peut alors venir mobiliser l’épargne thésaurisée dans cette trappe à liquidité et réduire ainsi la durée de l'attentisme. Mais ce ne peut être qu’un dépannage. L'histoire économique de l'Europe nous a malheureusement montré que ce dépannage devenait la règle de gestion budgétaire. Le mécanisme sensé éponger la trappe à liquidité est devenu un mécanisme à éponger l'ensemble de l'épargne européenne détruisant ainsi le moteur d'accumulation et de création de richesse qu'est la relation EPCE. Messieurs les keynésiens, ouvrez les yeux sur le dispositif de détournement de l'épargne et de dévoiement de l'activité créatrice de richesse que vous avez mis en place !

3) Krugman et avec lui les « Gens Très Sérieux », dont il dénonce à plus d’une reprise le manque de lucidité, doivent revoir la conception de la répartition du revenu global qui leur a été inculquée en tenant pour fatal que les entreprises sont vouées à faire un maximum de profit. Ceci est faut, dixit Peter F. Drucker lui-même.

Une des raisons pour lesquelles ce renversement importe beaucoup est la suivante: avec l'abondon de l'idée du maximum de profit vient la reconnaissance d'un autre biais concernant la réparition du revenu total du travail. Cette reconnaissance touche à la problématique de l’inégalité des salaires. Toute une phraséologie sur la compétitivité par la réduction du coût du travail apparaît plus clairement pour ce qu’elle est : tout aussi pseudo objective que le postulat du but entrepreneurial du maximum de profit. Le débat sur les « baisses de charge ( = subventions publiques) » prend un tout autre relief sous cet aspect.

Ces remarques faites, supposons que Barak Obama soit réélu et que Paul Krugman ou Joseph Stiglitz devienne le chef de ses conseillers économiques. Soit ces keynésiens persistent dans leur aveuglement à voir la trappe à liquidité comme la cause du bloquage actuel, soit ils prennent conscience que la relance durable ne peut se fonder que sur le couple [placements directs en capital par les Américains - rémunération de ce capital (dividendes)] . Ceci n'exclut pas, répétons-le, un programme temporairement renforcé d’achats publics d’équipements, dont de grands travaux de génie civil. Mais, en elles-mêmes, ces politiques ne peuvent nous sortir de la spirale absurde de l'endettement, aux effets soit-disant multiplicateurs.

Krugman ou Stiglitz rendrait alors à son pays et à l’Europe, ainsi qu’au reste du monde, un grand service en ayant modéré leur keynésianisme une fois arrivé au pied du mur.

Ce serait une fameuse exception à une norme que Krugman signale au neuvième chapitre de son manifeste : « après une décennie passée parmi les experts, je peux dire que quasiment aucun ne reconnaît jamais s’être trompé au sujet de quoi que ce soit. » Parmi les erreurs des économistes et des politiques qui alourdissent le plus L’état des dégâts, il y a celles qui ont pour effet d’installer leur pays dans des finances publiques chroniquement déficitaires, conjointement à un trop faible taux moyen de capitalisation des petites et moyennes entreprises ainsi que des établissements financiers faits, par cette faiblesse, par trop dispensateurs d’endettements.

Pragmatisme compris, tout isme qui a cet effet est toxique. Qui, s’il veut bien y réfléchir par lui-même, n’est pas en mesure de le comprendre ? Mais, une fois de plus, le débat n’est pas orienté dans cette direction, comme si une guerre de religion pouvait être féconde. Jean-Marc Vittori a cru pouvoir écrire que « la réalité donne raison aux keynésiens contre les antikeynésiens ». C’est dans son analyse titrée Après l’échec de la rigueur.

DM