Homo Economicus, prophète (égaré) des temps nouveaux, Daniel Cohen

Octobre 2012

La prétendue urgence d’un nouvel eudémonisme *

« À l’heure où se pressent des milliards de « nouveaux venus » à la table d’un modèle occidental vacillant, il y a urgence à repenser de fond en comble le rapport entre le bonheur individuel et la marche des sociétés. En évitant les deux dogmatismes symétriques — savoir mieux que les gens ce qui est bon pour eux ou, à l’inverse, les laisser se débrouiller tout seuls —, la question qui se pose est rien moins que celle de l’assise de la société-monde qui se construit sous nos yeux. » Daniel Cohen, Homo Economicus, prophète (égaré) des temps nouveaux, dernier paragraphe de l’introduction.

 « Repenser de fond en comble le rapport entre le bonheur individuel et la marche des sociétés » est une entreprise eudémoniste — le but est le bonheur. Que des économistes dûment patentés se lancent dans cette entreprise s’imposerait en urgence car il ne serait pas exagérément prométhéen et miné d’effets pervers de fournir cette bonne « assise à la société-monde qui se construit sous nos yeux ».

Quoi qu’en pense Daniel Cohen par devoir d’état, l’économie ne sera utilement repensée « de fond en comble » qu’à partir de ce qui lui est propre, les échanges marchands et des transferts de termes de ces échanges. De plus, il est impératif de se tenir enfin à cette spécialisation en ne faisant pas passer pour économique ce qui dans ces échanges et transferts relève de propensions qui se rencontrent dans toutes les activités humaines, voire plus généralement dans tous les processus naturels. Faute de le faire, la porte est en effet trop largement ouverte à des menées dont l’impartialité est plus ou moins ingénieusement ou ingénument en trompe l’œil.

L’urgence mise en avant par Daniel Cohen est elle-même en trompe l’œil. Elle vise à perpétuer un corps de doctrine prétendument fait amoral en ayant pour centres de gravité les maximums d’utilité et de profit : « Robinson cherche à maximiser son bien-être, à la manière d’une firme qui maximise son profit. » Le bouchon est poussé par Cohen jusqu’à proférer un interdit remarquablement partial et liberticide : « La même personne peut avoir des comportements moraux ou des calculs intéressés selon les circonstances, mais pas les deux à la fois. » Si M. le professeur en économie l’affirme si nettement, avec tant de ses collègues et proches dont le philosophe Conte-Sponville — l’économie n’est ni morale, ni immorale, elle est amorale —, c’est que ce doit être vrai, n’est-ce pas ?

Cela n’empêche pas Daniel Cohen d’admettre justement que « Dans l’équilibre subtil entre compétition et coopération, rien ne permet de dire que la première soit plus « naturelle » que la seconde. » Certes, certes aux guillemets pusillanimes près, mais alors ? Il est plus économe d’aller droit au but si c’est pour étayer ce désir : « L’Europe attend son Roosevelt, qui saura lui donner, au cœur de la crise, le sentiment d’une communauté partagée. »

Daniel Cohen écrit dans ce même livre : « À défaut de mesurer la richesse en numéraire, réel ou virtuel, une piste ne pourrait-elle être de la calculer en unité de bonheur ? Une telle démarche serait audacieuse mais pas déraisonnable. Les économistes spécialistes du bonheur [,…,] ont démontré de manière convaincante que les indices retenus avaient une force scientifique indiscutable, permettant par exemple de prédire le divorce d’un couple ou le suicide d’un individu… Le bonheur n’offre-t-il pas un critère plus utile pour les politiques publiques que la richesse produite ? » Face aux dérèglements du système économique stricto sensu l’urgence, tant en Europe qu’ailleurs, n’est vraiment pas que des « économistes du bonheur » se fassent charlatans en prenant l’effroyable et liberticide responsabilité de « prédire le divorce d’un couple ou le suicide d’un individu » ! L’urgence n’est pas davantage de faire sensation en prescrivant la fuite en avant dans le projet d’un eudémonisme prétendument renouvelé.

Supposons-nous récemment faits suppôts de Satan. Dans le mal que notre patron nous ordonne de promouvoir, nous nous demandons si l’économie fait l’affaire quand elle est académiquement soutenue être à la fois eudémoniste et amorale. Hésitants parce que c’est grossièrement contradictoire, nous faisons part de nos doutes au patron. Sa réponse est immédiate. Il nous ordonne de jeter ardemment de l’huile sur ce feu. C’est une invention sur laquelle il fonde beaucoup d’espoir pour les temps présents et à venir. Il ajoute que faire souffler la tentation d’élaborer une « unité de bonheur » dotée d’ « une force scientifique incontestable », puis d’exprimer des prix dans cette unité, augmentera considérablement l'efficacité destructrice de cette alchimie.

DM, octobre 2012