Misère de la pensée économique, Paul Jorion

Octobre 2012

Ce livre récent (octobre 2012, Fayard) affirme une fois de plus que le capitalisme — sous-entendu tout capitalisme — est inéluctablement « une machine à concentrer la richesse » entre les mains « d’une aristocratie de l’argent ».

Cause de la vraie et persistante misère de la pensée économique

Au cœur de l’économie, il y a les pratiques concomitantes des échanges marchands et des transferts de termes de ces échanges. De plus, en économie de marché, ces pratiques sont réellement ou potentiellement concurrentes à raison ce qu’est l’entière sémantique du mot « concours », dont un sens est « coopération ».

Qu’est-ce qui fait qu’un service ou un bien est et n’est pas une marchandise ? Quelles sont les principales catégories de marchandises ? Le mot « travail » n’a-t-il pas deux sens que la pensée économique de base doit distinguer ? Les marchandises ne sont-elles, somme toute, échangées que contre des marchandises, bien que le plus souvent par monnaie interposée ? Que convenons-nous d’appeler au juste « capital » et « crédit », « profit » et « intérêt », « revenu », « transfert » ? Tous les prix, salaires compris, ont-ils un même déterminant ? Comment est-il rationnel d’instruire ce qu’il en est ?

Sans des réponses bien aiguisées à ces questions et à d’autres logiquement initiales, ce qu’est potentiellement la dynamique socialement la plus faste de la pratique concurrentielle des échanges marchands au mieux échappe trop largement, au pire est nié.

La facilité consiste à ne pas s’astreindre à la discipline de définitions strictes et conformes aux faits élémentaires dans le champ considéré. C’est dans cette facilité que réside d’abord la vraie et persistante misère de la pensée économique. Or c’est hélas à cette facilité que Paul Jorion lui aussi s’adonne.

« Marx avait donc raison »

Les extraits suivants sont tirés du Misère de la pensée économique dans l’ordre où le lecteur du premier au dernier chapitre les rencontre :

 « Dans Le Capitalisme à l’agonie, je parle de Karl Marx en l’appelant « celui dont on a effacé le nom » (Jorion, 2011 : 227). Bien sûr, on sait encore qui il est, mais je parle là essentiellement de lui dans le cadre de la « science » économique, et il est vrai qu’on y a effacé son nom pour une raison bien simple : parce qu’il avait eu le mauvais goût de compléter sa réflexion économique par un projet révolutionnaire. Karl Marx fut bien l’un des penseurs, et parmi les plus formidables, de l’authentique science économique qui exista jusqu’au milieu du 19e. Après Adam Smith (1723-1790) et David Ricardo (1772-1823), il en est le troisième grand nom. Or, à son corps défendant, Marx aura contribué à ce que ce type d’approche cesse d’être utilisé. Pourquoi ? Parce qu’il ne se conçoit pas en réalité comme économiste, mais comme révolutionnaire : la « critique de l’économie politique » qu’il produit (c’est le sous-titre de son œuvre majeure : Le Capital) n’est, à ses yeux, qu’un outil mis au service de sa tâche révolutionnaire. Marx a écrit : « Les philosophes n’ont fait jusqu’ici qu’interpréter le monde, il s’agit maintenant de le transformer », et, en effet, il ne se contente pas de décrire le capitalisme et d’annoncer sa fin prochaine, il affirme qu’il est du devoir de chacun de contribuer à sa chute.

[…]

« Il faut en revenir à une conception de la réflexion économique qui relève à part entière de l’économie politique, et s’apparente donc à l’œuvre de Marx en économie. Cela dit, les théories marxistes (ou marxiennes) m’ont souvent fait défaut et j’ai été obligé de fabriquer d’autres outils que ceux qu’il avait conçus ; ce fut ainsi le cas quand j’ai dû expliquer la formation des prix telle que je l’avais vue à l’œuvre aussi bien sur les marchés du poisson, en Afrique et en Bretagne, que sur les marchés financiers. Aussi quand j’ai dû expliquer le partage biaisé de la richesse créée. Paradoxalement, j’ai chaque fois dû « radicaliser » l’approche de Marx. Alors que Marx et Engels affirment dans la phrase inaugurale de la première partie du Manifeste du parti communiste que « l’histoire de toutes les sociétés jusqu’ici a été l’histoire de la lutte des classes » (Marx & Engels [1848], 1965 : 161), dans la théorie de la formation des prix de Marx et dans son explication du partage de la richesse créée, de manière tout à fait inattendue, la lutte des classes est absente.

[…]

« Ce que je reproche à Marx, c’est de considérer le rapport politique comme un « facteur », mais pas véritablement comme un « moteur » en deux domaines : celui de la formation des prix et celui du partage de cette plus-value. Je donne ici un premier exemple : Marx considère que la présence de syndicats peut influer sur le niveau des salaires, mais que ceux-ci auront cependant tendance à revenir à leur niveau « naturel », qui est un donné objectif d’ordre économique lié au fait que le travail est un « facteur de production » comme un autre (cf. Dobb, 1973 : 153). Donc, pour lui, le politique est ici un « facteur » contributif, mais nullement le « moteur » du processus. Second exemple : la formation des prix. Marx considère que les rapports de forces n’y sont pour rien, et a fortiori la lutte des classes encore moins. Pourquoi ? Parce que, pour lui, la formation des prix est une question générale valant pour tous les systèmes économiques où des marchandises sont produites, et que le capitalisme n’en est qu’une des formes possibles (cf. Clarke, 1982 : 77). Il lui faut donc énoncer une théorie de la formation des prix valant pour tous ces systèmes. Or, la lutte des classes ne caractérise que le capitalisme ; donc, pour lui, la lutte des classes et les rapports de forces en général n’ont rien à faire dans une théorie de la formation des prix. Au contraire, pour moi (comme déjà pour Aristote), le rapport de forces est « moteur » dans la formation de tous les prix. Par ailleurs, l’essence du capitalisme ne réside pas pour moi dans le fait qu’il serait une variété des systèmes de production de marchandises ; c’est d’être un système où la répartition de la plus-value est biaisée de deux manières : d’abord par un rapport de forces favorable au capitaliste, détenteur du capital en tant qu’avances, et défavorable au dirigeant d’entreprise dans leur confrontation, et ensuite favorable à ce dernier et défavorable au salarié dans leur rapport entre eux.

« […]

« … une contre-offensive fut déclenchée non parce que les thèses de Ricardo étaient fausses, mais parce qu’elles étaient dangereuses (Meek, 1956 : 124-5, in Dobb 1973 : 109-110). Et en quoi ? En ce que Ricardo, agent de change et spéculateur à qui ses opérations assurèrent la fortune, avait reconnu dans le travail la source unique et indiscutable de la valeur, sans jamais se laisser désarçonner par les objections. La conséquence logique en est que la richesse de quiconque n’est pas travailleur ne peut découler que de la spoliation des travailleurs du fruit de leur travail. L’agent de change Ricardo avança cette thèse plusieurs dizaines d’années avant que le révolutionnaire Marx la reprenne à son compte. »

Sans égard au fait qu’il existe des libéraux qui ne font pas entrer la fiction de l’homo œconomicus  dans leur doctrine des échanges marchands :

« À leur corps défendant, les partisans du capitalisme révèlent la vérité profonde de ce système quand ils mettent en évidence, avec l’homo œconomicus, le genre d’être humain compatible avec lui : un authentique ennemi de ses contemporains et de la race humaine en général.

[…]

« La classe qui bénéficie du versement des intérêts verra donc toujours le rapport de forces croître en sa faveur, jusqu’à ce que la concentration du patrimoine soit telle que le système se grippe. Une catastrophe devra alors intervenir (guerre, révolution, etc.), qui recréera une certaine homogénéité dans la répartition du patrimoine. Et le système repartira de plus belle, de la même manière et dans la même direction, seule l’identité des bénéficiaires ayant changé.

[…]

« Mais la concurrence tant souhaitée, qu’est-elle, sinon la lutte de chacun pour une part de marché ? Sinon la guerre de tous contre tous ? Dans ce cas, comme le rappelle la sagesse populaire : « À la guerre comme à la guerre ! », autrement dit : « Tous les moyens sont bons ! » Est-ce bien là le meilleur climat pour assurer que chacun se comportera moralement ? Pas vraiment, sans doute.

[…]

 « Dans le capitalisme, le partage des richesses est déséquilibré Le système de partage de la richesse créée dans nos sociétés est biaisé parce que sa logique implique que le capitaliste, détenteur du capital, soit servi en premier, l’entrepreneur, dirigeant d’une entreprise, venant en second, les salariés, eux, devant se satisfaire de ce qui reste.

[…]

 « … comme le capitalisme nécessite, pour que des intérêts puissent être versés, cette même croissance, le fait que le capitalisme a pour implication logique la destruction de la planète prend valeur de théorème.

« Les appels des dirigeants européens, relayant sans états d’âme l’exigence des milieux d’affaires qu’on ne « perde pas de vue la compétitivité », étaient la traduction en termes acceptables par tous de leur exigence qu’on aligne désormais les salaires européens sur ceux du Bangladesh, en sorte que les dividendes n’aient pas à souffrir et que les rémunérations extravagantes de certains dirigeants d’entreprise demeurent intactes. »

Cela conduit à — la mise en caractères gras et le souligenement sont notre fait :

 « Marx avait donc raison, aux yeux de qui les faiblesses du capitalisme étaient patentes et conduiraient inéluctablement à sa fin, même si l’effondrement ne devait pas prendre la forme exacte qu’il avait prévue, celle d’une baisse tendancielle du taux de profit. »

Oui, la pensée est bien dans un état de grande misère quand elle use de la conjonction « donc » pour donner à croire qu’il s’agit de la conclusion d’un syllogisme, à savoir d’un raisonnement déductif rigoureux qui ne suppose aucune proposition sous-entendue. Tenir pour « donc » établi que le capitalisme est inévitablement « une machine à concentrer la richesse » entre les mains « d’une aristocratie de l’argent » relève de la spéculation intellectuellement désinvolte quant à son honnêteté. Ce n’est pas avec ça que de l’économie et de la politique de meilleur aloi peuvent advenir.

DM