Croissance et finance selon Gaël Giraud

Janvier 2013

« C'est la création monétaire qui rend possible la croissance économique, éventuellement au prix de l'inflation. Vouloir lutter contre cette dernière à tout prix ne peut, in fine, que faire obstacle à la croissance. » Le soulignement est le fait de l’auteur, Gaël Giraud, dans son Illusion financière / Pourquoi les chrétiens ne peuvent pas se taire.

Dans le premier paragraphe de son chapitre 5, Giraud argumente de la façon suivante. Là aussi, le soulignement est de lui, comme la parenthèse. « Autrement dit, le travail d’une banque de crédit consisterait essentiellement à redistribuer de l’épargne déjà existante. Du coup, l’investissement dans le secteur réel serait financé (et donc conditionné) par les revenus qui le précèdent, et qui sont mis à la disposition des investisseurs grâce à l’intermédiation bancaire. » Les deux verbes, « consisterait » et « serait », sont au conditionnel pour signifier une insuffisance présumée imparable. Le crédit non gonflé par de la création monétaire financerait trop peu d’investissements. Pour « faire tourner une machine économique qui promet d'être déflationniste pendant des décennies », soyons tolérants sur le péché monétaire. Si moins de chômage et de précarité résultent de cette tolérance, alors elle est vertueuse.

Dans ses trois premiers chapitres, Illusion financière fait le procès de « la finance dérégulée ». La perversité de la titrisation et des dérivés, dont en particulier les CDO et les CDS, est éloquemment et savamment dénoncée. Mais, que diable, allons jusqu’au bout. La finance débarrassée à terme entièrement de ces instruments, justement jugés socialement néfastes par Giraud, n’a rien d’inconcevable. Elle n’est pas davantage inévitablement insuffisante. C’est cependant moyennant une refonte des canons des financements des entreprises, des dépenses publiques, des acquisitions immobilières. Ce radicalisme, il le faut pour substituer tout à fait à l’illusion financière un réalisable convivial.

Mais voici, insiste Giraud, qu’il faut d’abord pourvoir à « la transition écologique » (chapitres 4, 7 et 8, principalement). Elle est une impérieuse nécessité et une merveilleuse opportunité. La réussite de cette transition serait d’autant plus probable que la sorte de création monétaire ex nihilo prescrite par Illusion financière irait grand train.

Notre prescription est différente. Voulons la croissance premièrement par des placements directs d’épargne en nouveau capital social. Faisons, en vertu de ce premièrement, les réformes qui rendent le recul de l’intermédiation financière plus efficace et salubre que ne l’ont été son envahissement et sa créativité autocentrée. Rendons ainsi à la population un moyen important de mieux pourvoir à son bien, en application de la subsidiarité prescrite par la doctrine sociale de l’Église.

Qu’on ne s’y trompe pas. Nous n’avons pas l’avantage dans ce débat. Nos attendus sont beaucoup plus hétérodoxes que ceux de Giraud. Combien de partisans déclarés de la relance permanente avant tout par de nouvelles mises en capital social dans de nouvelles conditions ? Ces dernières sont à première vue extrémistes. Nos analyses et prescriptions ne sont encore que très ténues dans l’air du temps. Leur crédibilité est d’autant faible que tout capitalisme est très largement réputé forcément générateur d’inégalités excessives et de catastrophes écologiques.

Un terrain d’entente n’en existe pas moins. Sous les pieds de gens de bonne volonté, il est solide. Giraud, dans son dixième chapitre, demande : « La préservation de la monnaie comme [bien] commun n'exige-t-elle pas, en effet, que la collectivité puisse avoir un droit de regard sur toutes les activités financières et sur les règles qui y président ? ». Ce droit de regard élevé à la hauteur d’un pouvoir souverain n’existera vraiment que quand un progrès aura été réalisé. La finance et la doxa de la croissance économique seront devenues simples à comprendre par tout un chacun. Leurs principes reformulés et leurs techniques rénovées auront été élagués pour n’en conserver que ce qui est assurément d’intérêt général. Au jour le jour le double économique du suffrage universel rendra ses arbitrages financiers. Le marché du capital ne sera plus réduit à son ersatz boursicotier. Le Vaux d’or, allusion au chapitre 11 et dernier, aura dans les élites moins d’adorateurs.

En vue de contribuer à ce progrès, comment s’ordonnent en vérité la clarté et la prudence de nos opinions respectives sur la croissance économique et la finance ? Là où deux d’entre elles divergent, quelle est socialement la plus faste ? Se peut-il qu’elle ne soit pas économiquement la plus saine ?

DM, AL