Demain l’économie, Ac

Juillet 2013

Chère Chloé, cher Rémy,

Y a-t-il en économie place pour une science exacte ? Si oui, cette science a deux caractéristiques. Son objet est précisément définissable. Les relations qu’elle met au jour sont entre des sous-ensembles eux-mêmes précisément définis.

Mais je vous vois la mine renfrognée. « Oui, d’accord, des définitions sont indispensables pour savoir de quoi au juste il est question ; puis pour détecter des liens de cause à effet ; enfin pour prescrire. Il n’y a cependant pas de quoi en faire tout un plat. Les sciences économiques, et plus largement sociales, usent à profusion de définitions : voir les dictionnaires spécialisés. Ce n’est pas ça qui suffit à rendre bienfaisantes les prescriptions, souvent fort contradictoires, tirées de ces sciences : voir les politiques économiques et sociales. »

En logique des ensembles finis, il existe une définition de la définition. Au besoin, une petite recherche par internet vous rafraîchira la mémoire. La définition d’un ensemble n’est précise que quand elle est soit en extension soit en compréhension. Elle est en extension quand elle consiste en l’énumération de ses éléments. Elle est en compréhension quand elle tient dans l’énoncé d’au moins une propriété commune à tous ses éléments et rien qu’à eux. Seule une définition en compréhension d’un ensemble rend ce dernier logiquement homogène.

Les dictionnaires sont des catalogues d’acceptions. En règle générale, ces acceptions sont des définitions imprécises. Seules quelques unes sont des définitions précises. Selon qu’elles sont imprécises ou précises, il est commode de dire qu’elles désignent des notions ou des concepts. Les notions ont en commun d’être vagues, bien qu’à des degrés divers. Les concepts sont des désignations d’ensembles définis, le plus souvent en compréhension.

Tous les problèmes aujourd’hui dits économiques sont bien loin de n’être qu’une affaire d’ensembles précisément définissables. Attendre d’une science exacte qu’elle soit un robot polyvalent est contradictoire. De toute façon, sa définition précise l’en empêche.

Même dans nos manuels à ce jour les plus récents et les plus impressionnants par l’intensité de leurs recours aux mathématiques, les exposés qui font fonction de science économique ont pour matériaux de base des notions. Leur substituer des concepts fait passer de l’économie notionnelle à l’économie conceptuelle, la seule qui puisse reposer sur une définition précise de son objet et des sous-ensembles qu’elle prend en considération.

Et la seule qui puisse conduire à une refondation heureuse de la pratique de l’économie de marché ? La question se pose. Si le système et ses défaillances ne sont demain, pour l’essentiel, ce qu’ils ont été depuis plusieurs générations et restent aujourd’hui encore, ce ne sera pas par une fatalité qu’aucune innovation n’avait le pouvoir de conjurer. Ce sera faute d’une contagion de perspicacité repoussée à force de pusillanimité. Comme aujourd’hui.

Avant de vous en dire plus, je dois de nouveau vous mettre en garde. L’économie notionnelle est la maîtresse des lieux. Les jeunes gens qui s’intéressent à l’économie conceptuelle n’ont généralement pas encore aujourd’hui intérêt à s’en prévaloir auprès des certificateurs de leurs compétences. Si les choses sont en cet état, c’est qu’il y a des raisons. Ce sont ces raisons qu’il faut d’abord s’efforcer de cerner peu à peu.

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