Retraites : tout reste à faire, Jacques Bichot

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[À paraître dans La Croix le 3 septembre 2013]

Les entretiens du Premier ministre avec les partenaires sociaux les 26 et 27 août ont surtout montré à quel point ce gouvernement préfère le bricolage à la réforme. Peut-être a-t-il tactiquement raison puisque l'idée de grignoter la cotisation patronale (5,4 %) destinée à la branche famille pour permettre d'augmenter à petites doses les cotisations vieillesse a semblé un instant réjouir le président du MEDEF. Pourtant, résoudra-t-on les problèmes de la protection sociale en imitant les bambins qui, sur la plage, et avec le plus grand sérieux, transvasent de l'eau d'un petit seau en plastique dans un autre ?

Réjouies, pourquoi les familles le seraient-elles ? Les principales économies envisagées concernent les majorations de pension accordées aux parents de famille nombreuse. Et la convocation des partenaires sociaux à Matignon a comporté une grande lacune : les mouvements familiaux et l'UNAF n'ont pas été invités. Comme si la retraite était exclusivement l'affaire des organisations patronales et salariales ! Mais qui donc prépare les retraites de 2030, 2040, 2050, si ce n'est les hommes et les femmes qui engendrent des enfants et les élèvent de leur mieux ?

Le théorème de Sauvy est la proposition la plus certaine de toute la science économique : "nous ne préparons pas nos retraites par répartition en cotisant pour nos aînés, mais en élevant des enfants". Notre système de retraites est malade parce que cette vérité première n'a jamais été reconnue, parce que nous persistons à faire du versement des cotisations vieillesse la source des droits à pension[1] ; une génération qui a mis au monde 190 enfants pour 100 femmes ne peut pas espérer percevoir des pensions aussi généreuses que s'il s'agissait, comme pour la génération précédente, de 280 enfants pour 100 femmes. D'où la nécessité absolue du mouvement familial à la table des négociations quand il s'agit de retraites.

Réformer les droits familiaux à la retraite est indispensable : ce n'est pas moi qui dirai le contraire, puisque je le répète depuis des décennies. Mais une telle réforme ne peut pas être assimilée, comme le voudrait le gouvernement, à un rééquilibrage entre hommes et femmes. Limiter les droits familiaux à pension aux seules femmes, comme il en est question, irait radicalement à l'encontre du fait qu'un enfant a besoin de son père comme de sa mère. Le gouvernement le reconnaît d'ailleurs, fut-ce maladroitement, quand il réforme le congé parental de façon à inciter vigoureusement le père à en prendre une partie. Alors, ce qui est vérité pour les congés familiaux deviendrait-il erreur quand on passe aux retraites ? Un peu de cohérence, SVP !

En fait, la réforme des droits familiaux à pension n'a aucune chance d'être réalisée proprement dans le cadre d'un bricolage : elle requiert une réforme systémique. Une telle réforme aurait dû être l'objet principal des consultations actuelles, puisque l'article 16 de la loi retraite 2010 dispose qu'en 2013 doit se tenir une "réflexion nationale" relative à la réforme systémique des retraites. Le législateur n'ayant pas abrogé cet article de loi, le gouvernement est d'ailleurs dans l'illégalité depuis plusieurs mois puisque cette "réflexion nationale" aurait dû être menée "à compter du 1er semestre 2013".

Concernant la recherche de l'équilibre financier, le Gouvernement n'a pas voulu toucher, comme il aurait été nécessaire, au montant des pensions déjà liquidées. Il s'oriente vers un accroissement des cotisations vieillesse, dont les effets seront peut-être décevants, car mauvais pour l'activité. Dans l'état actuel de nos finances publiques, il faudrait à la fois amener la CSG sur les retraites au niveau de celle sur les salaires, pour financer l'assurance maladie, et suspendre quelques années l'indexation des pensions au-delà d'un certain montant. Une technique utilisée au Canada permettrait de réaliser cette opération malgré la difficulté inhérente à la multiplicité de nos régimes.

Signalons enfin que le traitement de la pénibilité va probablement donner lieu à une opération de cavalerie : les rentrées supplémentaires qu'il légitimera serviront au début à réduire le déficit, et en 2030 les enfants d'aujourd'hui auront à payer la note de la pénibilité.



[1] Pour des explications détaillées du problème et des solutions possibles, voir A. Robinet et J. Bichot, La mort de l'État providence ; vive les assurances sociales ! (à paraître aux Belles-Lettres le 3 octobre).