Notes sur les sécurités économiques, 1/9

Vive les assurances sociales !
Jacques Bichot & Arnaud Robinet, chapitre 1 :
Au cœur de la crise, l’État providence

1. L’étatisation de la sécurisation économique — figurativement dite : l’État providence — cause davantage de méfaits qu’elle ne procure de bienfaits. À qui le pressent, tout en ressentant qu’il en est mal informé, nous ne pouvons que conseiller vivement de lire au moins le premier chapitre du livre de Jacques Bichot et Arnaud Robinet. Et de recommander à son entourage d’en faire autant !

2. Dans le passage Des finances sociales en berne et sur une pente savonneuse, en « Troisièmement, des régimes … » ce membre de phrase (p. 21) : « … impôts affectés, recettes fiscales qui manquent pour la couverture des dépenses de fonctionnement et d’investissements de l’État lui-même. » Nous sommes d’avis que mieux vaut tenir pour distinctes les charges publiques, dont bien sûr les dépenses de fonctionnement, des investissements publics. En effet ces derniers, quand ils sont définis ainsi que la logique économique le commande, à savoir des augmentations de patrimoine inventoriable et liquidable, peuvent être entièrement et perpétuellement financés par de l’emprunt. Sauf à se laisser glisser sur une pente savonnée, ce n’est pas le cas des charges publiques, toutes subventions étiquetées sociales comprises : elles, au contraire des investissements proprement dits, sont  à couvrir bon an mal an rien que par des recettes fiscales, donc à l’exclusion d’un complément par de l’emprunt, voir Lier la croissance deuxièmement … à deux règles (écrit après le bouclage par Bichot & Robinet de leur tapuscrit).

3. Le principe d’autonomie des branches de la sécurité sociale a été posé et d’abord appliqué, à ce qu’il nous semble. Beveridge (1879-1963), économiste anglais dont les rapports en 1942 et 1944 ont prescrit l’étatisation des sécurités économiques les plus vitales, n’avait pas encore supplanté Bismarck (1815-1898), promoteur de cette sécurisation par des sociétés autonomes de mutualisation. Au début des années 2000, le Conseil constitutionnel n’a pas sanctionné l’irrespect du principe d’autonomie des branches de la sécurité sociale. Bichot & Robinet (bas p. 25) : « Non, le problème n’est pas que nous produisions et consommions beaucoup de services de sécurité sociale ; c’est que la production et la distribution de ses services sont organisées en dépit du bon sens, ce qui les rend nocifs pour l’économie et l’emploi. » Comme le résume justement le sous-titre où ce verdict se trouve : Une protection sociale à la dérive est synonyme de langueur économique.

4. L’avant dernier paragraphe de ce même passage se termine par cet autre verdict (p. 27) : « construite par des gens qui n’avaient pas la moindre idée du fonctionnement réel des retraites par répartition, de l’échange, ni du rôle de l’investissement dans la préparation de ce qui va se passer des décennies plus tard, si bien qu’ils ont fait vraiment n’importe quoi. » Si la corporation des économistes voulait bien en prendre pour son grade, ce ne serait pas plus mal. La vulgate est en orbite autour des doctrines qu’elle professe. Si ces dernières ne restaient pas dans leur ensemble trop subjectivistes, décalées et somme toute vagues, quand elles ne sont pas carrément imaginaires, il y aurait de la meilleure politique économique, y compris en matière d’assurances et de rentes au sens premier de ce mot en français.

5. Les cotisations patronales, instrument de la lutte des classes : sous cet intertitre commence un magistral plaidoyer développé et conclu au troisième chapitre, La fiche de paie vérité. Ce commencement est en six paragraphes dont le cinquième (p. 30) comporte, au sujet de la solidarité mutualiste, entre parenthèses et guillemets compris : « De chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins ». Plus loin dans le livre (p. 54 et autour) apparaît nettement la façon dont Bichot & Robinet agitent cet étendard, dont ils savent qu’il a été brandi par Marx : de chaque sociétaire selon ses capacités contributives, à chaque sociétaire selon ses besoins objectifs. Dans la citation in extenso que nous avons l’intention de faire de la vigoureuse et rigoureuse argumentation de Bichot & Robinet sur les cotisations patronales, nous attacherons à la parenthèse (« De chacun … ses besoins ») une note de bas de page ainsi rédigée : Les présents colporteurs et approbateurs de ces propos précisent, conformément avec ce que les auteurs exposent plus avant : de chacun des sociétaires selon ses capacités contributives, à chaque sociétaire selon ses besoins objectifs.

6. De la monnaie faite « égout collecteur des faux droits », expression de Jacques Rueff, Bichot & Robinet nous entretiennent également dès leur premier chapitre. Qu’ils aient pleinement raison de le faire et qu’ils le fassent fort bien nous semble incontestable. Du fait d’Antoine Pinay et d’autres, Jacques Rueff n’a pu que faire mettre très partiellement en pratique ses prescriptions en matière de politique économique « et sociale » — cette dernière mention aujourd’hui plus que jamais utilisée par peur à bien des égards encore justifiée de se mettre au service d’un ordre économique socialement calamiteux.

7. Les faux revenus sont comme les stupéfiants : le sevrage est très difficile sous-titrent Bichot & Robinet, comme en conclusion de leur premier chapitre. Là ils nous assurent que les faux revenus ont pour conséquence l’atonie de la croissance parce qu’ils poussent à réduire la consommation pour maintenir leur épargne (page 37). Nous sommes d’accord sur la conséquence mais pas avec l’épargne placée vue en dépresseur de la croissance parce qu’elle n’est pas de la consommation par celui qui l’a constituée. C’est un des points sur lesquels l’approche néoclassique de l’économie est foncièrement défectueuse, pour ne pas dire cafouilleuse. L’accréditation du prétendu primat de la demande sur l’offre (Walras) conduit à se méprendre sur ce qu’est pour l’essentiel la meilleure santé d’une économie nationale. Quand Bichot & Robinet affirment que « Remplacer l’endettement de l’État providence par celui de l’État investisseur (…), c’est substituer de la méthadone à l’héroïne » (page 38), ils nous orientent mal. Dégonfler l’endettement de l’État providence pour regonfler celui de l’État investisseur, c’est substituer du naturel sain à de l’artificiel toxique, ce qui est plus qu’une nuance. Au sens propre de ce qu’est un investissement économique, à savoir une augmentation de patrimoine inventoriable et liquidable répétons-le, des investissements publics entièrement financés par de l’emprunt direct auprès du public national et des charges publiques payés sans avoir chroniquement à emprunter pour les payer entièrement, c’est économiquement sain, politiquement démocratique, techniquement favorable à l’essor des retraites dites par capitalisation. Oui, ainsi vu, faisons mourir l’État providence et faisons vivre l’État investisseur, le filet des sécurités économiques s’en trouvera mieux tressé et plus solide, pour cette raison et d’autres qui lui sont apparentées tout le monde s’en portera mieux.

8. L’approbation de l’euthanasie des rentiers a joué, et continue à jouer, un grand rôle. Les retraites dites par répartition s’accordent bien avec cette approbation, revêtue de contrevérités parées de flous terminologiques. Ces retraites sont par transferts et, de plus, par transferts en bonne part forcés à la façon de tout impôt. Les retraites dites par capitalisation sont par placements, en échange de leurs rendements. Les retraites par transferts procurent des pensions viagères assimilables à des revenus, le fisc ne s’y trompe pas. Les retraites par placements procurent des revenus proprement dits, c’est-à-dire en retour — en revient — d’une fourniture de service échangée contre sa rémunération, symétriquement à ce qui se passe pour le travail rémunéré. Frédéric Bastiat (1801-1850), volontiers cité par Jacques Bichot comme Jacques Rueff l’a fait, a beaucoup tiré de là ses considérations sur l’harmonie sociale.

9. N’émoussons pas ce qu’il y a de principal à savoir sur la répartition et, pour ce faire, n’abusons pas de ce mot, devraient nous dire les économistes. Ce qu’est en économie la répartition, avec son époux le partage dans une union indissoluble ayant pour enfants des distributions et petits-enfants des redistributions, joue un trop grand rôle pour voiler ces réalités du refus de s’y rendre. Résumons, en allant du global vers le local. Il y a premièrement la répartition du revenu global entre sa part de revenus de placement et sa part de revenus du travail. Il y a deuxièmement le partage — mais oui, l’inévitable partage nation par nation — du revenu total du travail par la clé de répartition des égalités et inégalités de salaires. Il y a troisièmement les répartitions de coûts communs en gestion d’entreprise ; tant qu’elles restent aussi arbitraires que le manque de sagacité de ses théoriciens les ont faites, non seulement elles éloignent de la justice commutative mais aussi elles causent des pertes d’emploi qui auraient pu être évitées en étant économiquement plus intelligentes. Si, comme il semble bien que ce soit hélas de loin la règle la plus générale, nous nous méprenons sur ces répartitions dont le discernement est hors de portée de la doxa néoclassique ainsi que Paul Fabra a commencé à le prouver dans son Essai de réhabilitation de l’économie politique,[1] alors il y a une lacune énorme dans nos compétences économiques ainsi que dans celles des instances européennes. L’une des conséquences les plus fraîches de cette lacune a été que la France s’est éprise aveuglément du partage du travail, cette tentative de répartition qui se révèle imparablement être du partage du chômage. Une autre de ces conséquences a été d’asseoir nos réformettes et les programmes de nos partis politiques sur un désaccord persistant, voire grandissant entre les partenaires économiques qu’il est convenu de qualifier de sociaux, sur ce que l’économie de marché et l’administration du prélèvement public (concept jamais utilisé par Bichot & Robinet) peuvent apporter de mieux aux yeux du scrutateur impartial. De ce point de vue, en Allemagne les fondateurs de l’ordo libéralisme se sont approchés de bien plus près que l’intelligentsia française.



[1] 1974, c’est-à-dire tout récemment au lent balancement du métronome de l’avancement de la pensée économique.