L'Anticapitalisme : la magie remise en honneur

Extrait du chapitre 2, L'élixir

La magie

Il s’ensuit que le monde walrasien et keynésien est un monde où la société tout entière, pour assurer le plein emploi de ses membres, n’a pas d’autre moyen que d’agir sur leurs « préférences psychologiques ». Ce monde remet tout naturellement en honneur la magie : la grande affaire n’est plus de convaincre mais de produire un effet sur l’esprit. La seule méthode de gouvernement économique, aussi bien pour les pouvoirs publics que pour les firmes privées dont la collusion est parfaite, est d’exercer un ascendant sur le citoyen de plus en plus assujetti à la fonction de « demandeur » sur le marché.

Toute entreprise commerciale visant à susciter une « préférence psychologique » ne peut, à la limite, que dissoudre l’individu puisqu’il serait matériellement impossible de la mener si l’on tenait compte de la psychologie de chacun : elle ne peut être raisonnablement tentée avec des chances de succès que si elle se borne à éveiller et à exalter les sentiments éprouvés à la fois par tout le monde et par personne. <..> La liberté ne sera reconquise que si la subjectivité est soustraite à l’emprise du commerce (et de la politique). On ne peut qu’indiquer le chemin qu’il conviendrait de prendre pour se rapprocher de cet état. Il consiste notamment à fonder à nouveau l’économie politique sur des concepts objectifs.

On se demande parfois si la réflexion économique pourra jamais prétendre à la rigueur de la science. Peu importe, à la limite, la réponse : une science est-elle jamais achevée ? Ce qui importe au plus haut point est de savoir si les problèmes économiques seront enfin abordés et traités selon des méthodes scientifiques, ou si l’on continuera à leur apporter des solutions qui ressortent du charlatanisme : « Nous sommes tentés, écrit Keynes (Théorie générale, chapitre XIII), de voir dans la monnaie un élixir qui stimule l’activité du système. Un élixir. Voilà le fin mot de l’économie politique contemporaine : il n’a pas échappé à notre auteur, il traduit bien le fond de sa pensée. Comment pourrait-il en être autrement ?

Lorsque la politique économique en est réduite à encourager constamment la propension à consommer des produits de moins en moins utiles, c’est à dire à déduire par l’usage immédiat une part toujours croissante des richesses créées, elle est bien obligée de se donner la pharmacopée appropriée à l’étrange thérapeutique qu’elle recommande. Le pendant nécessaire des méthodes d’incitation psychologique de la demande est la création délibérée de moyens monétaires toujours plus abondants mis en circulation en dehors de toute référence à la valeur de la production. Le système monétaire [et financier] cesse d’être au service de la production, c'est-à-dire du travail. Il n’est qu’un accessoire de la demande. <...>