AP3 - L’exception antilibérale française

L’exception antilibérale française

Raymond Boudon

Reproduction intégrale, intertitre et note de renvoi compris, d’un article paru dans le numéro d’avril 2008 de La Revue des Deux Mondes, pages 120 à 125. Sur l’auteur de cet article, voir page 11 la note attachée à son nom. Les soulignements sont notre fait. PF & DM

La France est le pays du monde occidental où l’antilibéralisme apparaît comme le plus prononcé, du moins jusqu’à une époque très récente, notamment auprès d’une bonne partie des élites intellectuelles et politiques. Il faut rechercher les raisons d’être de cet état de choses du côté de l’histoire des idées et des singularités de l’histoire de la France sur le long et le moyen terme.

S’agissant de l’histoire des idées, le libéralisme véhicule des conceptions qui varient d’un auteur libéral à l’autre, mais qui comportent des éléments communs. Il y a une conception libérale de la relation entre les inégalités sociales et la justice sociale, de la structure sociale, du rôle de l’État et de l’être humain. On la retrouve par exemple chez Tocqueville, Adam Smith ou Max Weber, par delà les différences qui les distinguent. Or, à partir du XIXe et surtout de la seconde moitié du XXe siècle, plusieurs mouvements d’idées influents ont érodé cette conception libérale et lui en ont substitué une autre, laquelle a séduit les intellectuels français, surtout dans les décennies séparant la fin de la Seconde Guerre mondiale de la chute de l’empire soviétique. Elle les séduit moins aujourd’hui.

Mais les intellectuels qui ont fait leurs études dans les années soixante-dix à quatre-vingt-dix et qui ont la quarantaine ou la cinquantaine au début du XXIe siècle ont toutes les chances d’avoir été nourris de tradition antilibérale, particulièrement s’ils ont été formés dans les disciplines relevant des sciences humaines, y compris dans les établissements les plus élitistes. Même si peu se déclarent marxistes, ils ont hérité des schémas de pensée véhiculés par la tradition antilibérale. Car, si l’on peut changer facilement d’idées sur les questions factuelles, il est presque aussi difficile de changer de schémas de pensée que d’apprendre à s’exprimer dans une langue nouvelle. J’évoquerai un peu plus loin les raisons pour lesquelles l’antilibéralisme s’est installé plus solidement en France que dans la plupart des pays proches d’elle. <..>

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