Origines : chronologie, pièces d'archive

De 1776 à 1958

Années de première édition

1776 Adam Smith Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations

1798 Thomas Robert Malthus Essai sur le principe de la population

1803 Jean-Baptiste Say Simple exposé de la manière dont se forment, se distribuent et se consomment les richesses (1815 Catéchisme d’économie, 1828 Cours complet d’économie politique pratique)

1817 David Ricardo Des principes de l’économie politique et de l’impôt

1835 Alexis de Tocqueville De la démocratie en Amérique

1849 Karl Marx Travail salarié et capital

1874 Léon Walras Éléments d’économie pure

1936 John Maynard Keynes Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie

1958 Modigliani Miller Coût du capital, finance d'entreprise et théorie de l'investissement, article fondateur de la théorie de la finance moderne (American Economic Review, juin)

Léon Walras lu par Paul Valéry

1896, pages 574 à 576 de la Revue Générale du Droit, de la Législation et de la Jurisprudence en France et à l’Étranger, publiée à Paris par Albert Fontemoing :

« La troisième édition du livre de M. Walras présente sous une forme complète les théories de l’auteur. M. Walras est de ceux qui pensent que le domaine de l’analyse mathématique ne saurait être trop étendu et que l’étude des phénomènes de la vie et de la société n’a rien d’incompatible a priori avec les méthodes purement quantitatives. Les adversaires de cette tendance sont généralement peu familiers avec les théories physico-mathématiques ou celles de la mécanique rationnelle. Ils pourraient y voir que l’application de l’analyse aux phénomènes dépend surtout de l’ingéniosité mise en œuvre par les fondateurs des sciences exactes. Quelle que soit donc la valeur intrinsèque des résultats de M. Walras, nous ne pouvons qu’approuver la direction de ses travaux et apprécier hautement l’effort qu’il a fait, à la suite de Cournot, de Gossen et de Jevons, pour constituer une Économie mathématique.

«  Nous ne saurions donner ici un exposé de cet ouvrage. Par cela même qu’il est de nature mathématique, il ne pourrait être raconté ni résumé. On peut dire des bons ouvrages mathématiques que le rapport de leur forme à leur fond est constant.

 « M. Walras commence par dégager, dans le fouillis des phénomènes sociaux, ceux qui pourront lui servir à créer un « espace économique », c’est-à-dire un ensemble de variables liées par des relations purement quantitatives et sur lesquelles on n’ait plus qu’à opérer mathématiquement pour connaître les propriétés de leurs combinaisons et de leurs variations. C’est sur ce début indispensable que la critique devra s’acharner. Nous regrettons d’y trouver maints paragraphes dépourvus de rigueur et de criticisme, et tout un chapitre (2e leçon) sur la distinction entre la science, l’art et la morale qui nous montre que l’esprit analytique de M. Walras ne s’est pas souvent écarté du domaine de l’économie pure [1]. Nous regrettons également de ne pas rencontrer en tête du volume, – au lieu d’une esquisse de la théorie des fonctions qui est insuffisante à la fois pour le mathématicien et pour le non mathématicien – une idée générale de la méthode physico-mathématique, et surtout un bref exposé de la théorie des unités. Toute explication est soumise à la nécessité d’exprimer tout un ordre de phénomènes par les combinaisons d’un nombre limité et généralement petit de quantités variables soigneusement déterminées. Ainsi, la mécanique rationnelle a pour unique but de ramener tout problème qu’elle se pose à une équation entre le temps, l’espace et la masse, et cette restriction est évidemment fondée sur la nature philosophique et logique d’une explication. M. Walras, pour avoir négligé l’exposé dont nous parlons, pour avoir passé à peu près sous silence les idées si importantes de continuité et la généralisation de l’idée de mesure, a été contraint de poser d’une façon assez embarrassée sa définition de la valeur et du prix. Il n’est pas jusqu’à la remarquable équation du numéro 117 : x1 + y1 pb + z1 pc + w1 pd … = 0 qui exprime que la somme des quantités offertes et demandées à divers prix est nulle, qui ne se présente assez désavantageusement à cause de l’insuffisance du contexte.

 « Mais tout ceci n’est qu’une querelle de forme.Le malheur est qu’elle nous paraît porter sur la portion importante du travail de M. Walras, sur l’analyse primitive des faits qui doit précéder l’analyse mathématique. Dès que le calcul peut intervenir, on peut dire que les difficultés sont terminées, et il ne reste plus enfin que la lecture des résultats, ou leur contrôle, c’est-à-dire la comparaison avec la réalité des nouveaux rapports, que les opérations d’algèbre dégagent, avec la réalité. Rappelons enfin que des spéculations comme celle de M. Walras méritent plus que toutes autres d’être encouragées. En dehors de l’attrait spécial qu’elles présentent et du document qu’elles offrent à l’histoire si passionnante de l’expansion des mathématiques, elles impliquent un véritable courage et un beau dédain pour le succès immédiat : n’oublions pas que les économistes mathématiciens sont aussi rares que les mathématiciens économistes, et que personne n’est tendre pour le fondateur de quelque chose.

Paul Valéry

[1] M. Walras cite, à la page 69 de son ouvrage, un M. de Quincey. Thomas de Quincey, probablement inférieur comme économiste, n’en est pas moins un des meilleurs prosateurs de l’Angleterre, très connu en France pour la traduction de Ch. Baudelaire. C’était loin d’être, comme le croit M/ Walras, un quidam. [Note de Paul Valéry]

1974, notre année 1

Paul Fabra a publié L'Anticapitalisme / Essai de réhabilitation de l'économie politique en 1974. Au moyen de réfutations et d'élucidations qui n'avaient pas jusqu'alors été produites, ce livre établit qu'une révision de fond en comble de la théorie économique, et partant de la pratique de l'économie de marché, est possible et nécessaire en reprenant le fil de l'objectivité que Ricardo s'est efforcé d'introduire en cette matière, comme Tocqueville l'a fait, à peu près à la même époque, en science politique.
 

Mais une révision de fond en comble est une reconstruction, fondations comprises. Il y faut en premier lieu une « déconstruction », à savoir une démolition. Il y faut aussi un tri de matériaux en fonction de choix d’architecture. C’est là ce que Paul Fabra a livré en 1974. Le moment était venu de commencer à réassembler tout en cherchant et trouvant peu à peu ce qui, dans les matériaux sélectionnés et les choix d’architecture, se révèle manquant ou inconvenant.

Dans les premiers mois de 2009 ce chantier a été ouvert au public par la création du présent site. Les pierres et les poutres du gros œuvre étaient alors presque toutes taillées aux formes et dimensions fixées par une maquette achevée quelques mois plus tôt. L’assemblage du gros œuvre ne faisait cependant que commencer.

Ce gros œuvre est la section Science économique du site. Elle restera en cours de montage, assez probablement jusqu’en 2013 ou 14. Ce qui en est assemblé n’en suffit pas moins à commencer de se l’approprier.

L'Anticapitalisme

Quatrième de couverture de la première édition de L'Anticapitalisme de Paul Fabra, livre sous-titré, en indication de son genre et de son objet, Essai de réhabilitation de l'économie politique (Arthaud, Paris, 1974, 432 pages) :

Ce livre ne vise à rien de moins qu’à un renversement de perspective de la pensée économique actuelle. La société contemporaine est encore analysée selon les modèles abstraits qu’en avaient proposé à la fin du XIX° siècle, les économistes néo-libéraux. Leurs constructions artificielles forment aujourd’hui la base de la doctrine enseignée sous le nom de science économique dans toutes les universités d’Occident. On a appelé « hédonistes » ces économistes parce que, pour eux, l’origine de la valeur se trouvait dans le besoin ou, si l’on préfère, dans le désir de consommation, ce qui les a amenés à poser l’axiome – sur lequel repose notre moderne « société de consommation » – que, dans l’échange, « le fait principal est la demande et le fait accessoire l’offre » (Léon Walras, 1874). Ce principe est contraire aux exigences de notre époque. Il est en train de s’écrouler sous les coups des évènements. Conceptuellement, il s’oppose du tout au tout à la tradition de l’école classique anglaise qui, avec le grand Ricardo, fonda l’économie politique au début du XIXe siècle, en reprenant et en « critiquant » les idées exprimées par Adam Smith en 1776 dans La Richesse des nations.

Ce qui frappe depuis lors dans l'histoire de la pensée économique, c'est, à part quelques découvertes partielles, son caractère régressif qui fait songer à ce qui advint de la physique et de la biologie tant que les savants n'en revinrent pas « aux sources mêmes de la connaissance » (Jacques Monod).

C’est au nom de la théorie de la valeur-travail, reprise par Marx mais mal interprétée par lui (il faisait du travail la « substance » de la valeur), qu’on repousse ici l’explication marxiste du profit (et du salaire…). On ne devra pas s’étonner que les mêmes arguments permettent de réfuter le marginalisme des néo-libéraux, car ces derniers, en répudiant aussi l’héritage ricardien, sont à leur tour retombés dans les pièges tendus par la pensée préscientifique d’Adam Smith. C’est de fond en comble qu’il faut réviser l’économie politique, faute de quoi il sera difficile d’éviter que la société ne cède à la tentation de solutions imaginaires : la Révolution ou son contraire, la contre-Révolution.

Voir aussi le compte rendu de lecture de Raymond Barre. Une version actualisée de L'Anticapitalisme a été éditée en 1991, en anglais, sous le titre : Capital for Profit / The Triumph of Ricardian Political Economy Over Marx and the Neoclassical, ouvrage qui a fait l'objet en 1993 d'une édition brochée parue sous le titre Capitalism versus Anticapitalism.

 

L'Anticapitalisme : la magie remise en honneur

Extrait du chapitre 2, L'élixir

La magie

Il s’ensuit que le monde walrasien et keynésien est un monde où la société tout entière, pour assurer le plein emploi de ses membres, n’a pas d’autre moyen que d’agir sur leurs « préférences psychologiques ». Ce monde remet tout naturellement en honneur la magie : la grande affaire n’est plus de convaincre mais de produire un effet sur l’esprit. La seule méthode de gouvernement économique, aussi bien pour les pouvoirs publics que pour les firmes privées dont la collusion est parfaite, est d’exercer un ascendant sur le citoyen de plus en plus assujetti à la fonction de « demandeur » sur le marché.

Toute entreprise commerciale visant à susciter une « préférence psychologique » ne peut, à la limite, que dissoudre l’individu puisqu’il serait matériellement impossible de la mener si l’on tenait compte de la psychologie de chacun : elle ne peut être raisonnablement tentée avec des chances de succès que si elle se borne à éveiller et à exalter les sentiments éprouvés à la fois par tout le monde et par personne. <..> La liberté ne sera reconquise que si la subjectivité est soustraite à l’emprise du commerce (et de la politique). On ne peut qu’indiquer le chemin qu’il conviendrait de prendre pour se rapprocher de cet état. Il consiste notamment à fonder à nouveau l’économie politique sur des concepts objectifs.

On se demande parfois si la réflexion économique pourra jamais prétendre à la rigueur de la science. Peu importe, à la limite, la réponse : une science est-elle jamais achevée ? Ce qui importe au plus haut point est de savoir si les problèmes économiques seront enfin abordés et traités selon des méthodes scientifiques, ou si l’on continuera à leur apporter des solutions qui ressortent du charlatanisme : « Nous sommes tentés, écrit Keynes (Théorie générale, chapitre XIII), de voir dans la monnaie un élixir qui stimule l’activité du système. Un élixir. Voilà le fin mot de l’économie politique contemporaine : il n’a pas échappé à notre auteur, il traduit bien le fond de sa pensée. Comment pourrait-il en être autrement ?

Lorsque la politique économique en est réduite à encourager constamment la propension à consommer des produits de moins en moins utiles, c’est à dire à déduire par l’usage immédiat une part toujours croissante des richesses créées, elle est bien obligée de se donner la pharmacopée appropriée à l’étrange thérapeutique qu’elle recommande. Le pendant nécessaire des méthodes d’incitation psychologique de la demande est la création délibérée de moyens monétaires toujours plus abondants mis en circulation en dehors de toute référence à la valeur de la production. Le système monétaire [et financier] cesse d’être au service de la production, c'est-à-dire du travail. Il n’est qu’un accessoire de la demande. <...>

L'Anticapitalisme : l'étrange philosophie de Walras

Extrait du chapitre 3, L'économie libérale est-elle individualiste ?

L'étrange philosophie de Walras

En réalité, l’économie politique a cessé de se donner comme objectif le bien-être social à la fin du XIXe siècle avec Walras qui ne reconnaît de loi, dans l’univers économique, que celle dictée par la subjectivité. C’est lui qui écrit [1] cette phrase étonnante qui constitue l’expression même de l’individualisme bourgeois : « La distinction entre la valeur d’échange, fait relatif et objectif, et la rareté, fait absolu et subjectif, est l’expression rigoureuse de la distinction entre valeur d’échange et la valeur d’usage. »[2]

Ainsi pour Walras et son école, dans laquelle on doit ranger tous les économistes « occidentaux » de notre époque, le fait absolu autour duquel doit toute la vie économique doit s’ordonner, c’est la subjectivité. Comment une société peut-elle s’établir dans un monde où ce qui est contingent n’est pas ce qui est individuel et tient au caractère de chaque sujet, mais dans ce qui tient aux rapports des individus entre eux ? C’est ce que notre auteur ne nous dit pas, ou plutôt nous dit mal. Professant une telle idéologie – se réclamant bien sûr de la rationalité économique qu’en réalité elle trahit complètement - notre société est à la fois uniforme et cacophonique comme le serait une pièce de théâtre ou tous les personnages s’appelleraient « Moi  », et crieraient tous en même temps Moi, Moi, pareils aux enfants des petites classes qui répondent tous simultanément à l’appel de leurs noms.

 


[1] Treizième leçon de ses Éléments d’économie politique pure, intitulée De la mesure, de la valeur et de la richesse.

[2] C’est moi qui souligne (fait relatif et objectif vs fait absolu et subjectif).

L'Anticapitalisme : la prétendue « loi » de l'offre et de la demande

Extrait du chapitre 12, La théorie de la valeur-travail définit l'objet l'objet de l'économie politique, intertire de l'auteur, notes de DM entre [ et ]

[Ce qui délimite le champ de l'économie politique objective est la pratique des échanges marchands et des transferts de termes de ces échanges (pour exemple de l'un de ces transferts : un impôt) à la seule raison de ce qui est leur spécifique. Pour comprendre la réaction d'où procède ce titre, retenu par Fabra en 1973, lire l'extrait suivant.]


Fonder la valeur d’échange sur l’utilité conduit l’économie politique [subjective] à ne fixer aucune borne à l’étendue du marché, sinon celles qui sont imposées de l’extérieur, par la loi ou l’habitude. L’économie politique « néolibérale » ne connaissant que « la loi de l’offre et de la demande » ne peut tirer d’elle-même aucun principe pour en limiter l’empire [d’où notamment l’extension de « l’analyse économique » au « marché politique », au « marché des idées », de la délinquance, des relations personnelles et familiales, de la religion,  etc. car sur ces scènes il y a de l’offre et de la demande et de l’utilité, ou valeur d’usage]. Le marché est le lieu où s’achètent et se vendent à la fois des biens reproductibles par le travail de l’homme (telles les automobiles et les usines qui les fabriquent), et des biens non reproductibles soit parce que la nature ne les fournit pas profusion (le sol), soit parce qu’ils sont le produit d’un travail non standardisé (œuvre d’art). À cela s’ajoutent encore les biens artificiellement non reproductibles, c’est-à-dire ceux dont la rareté tient à ce que leur production est contrôlée par un monopole. Aux yeux de l’économiste « néolibéral », l’hétérogénéité entre tous ces biens n’est pas un obstacle à l’unité de la science [économique]. Mieux encore : cette hétérogénéité, il ne la voit pas [la mise en caractères gras est mon fait]. Pourquoi ? Parce qu’il découvre entre toutes ces « marchandises » un commun dénominateur : elles sont « désirées » et cela suffit pour leur conférer une valeur d’échange [marchand, ce qui en fait un sophisme, ce syllogisme généralement de mauvaise foi : ma femme et mes filles sont désirées, donc elles ont une valeur d’échange marchand… ! [La « théorie de la valeur-travail » est celle des valeurs d’échange marchand fondées, catégorie par catégorie de vraie marchandise, sur ce qui leur est spécifique : la théorie des prix en économique politique objective versus la théorie du prix en économie politique subjective].

La prétendue « loi » de l’offre et de la demande

Un libéral devrait repousser de toutes ses forces l’idée selon laquelle il existe une « loi » de l’offre et de la demande grâce à laquelle le prix des marchandises est objectivement fixé sur un marché libre. Affimer qu’il existe une telle « loi » serait livrer l’économie politique à l’arbitraire, et finalement méconnaître le sens que l’on donne au mot de loi dans les sciences.

Que nous apprend cette prétendue loi, dont se réclame pourtant la quasi-totalité des économistes contemporains sous l’influence des fondateurs de l’économie politique moderne, les Walras, Jevons, Boehm Baverk ? Que, sur un marché non réglementé, une forte demande s’exerçant sur telle ou telle marchandise, mettons des tomates, en fait monter le prix, tandis qu’au contraire une augmentation de l’offre le fera baisser. N’importe quelle marchande des quatre-saisons sait cela et n’a pas besoin d’un économiste pour l’en convaincre. On n’a pas attendu d’avantage Newton pour s’avoir qu’entrainé par son poids, un fruit mûr se détache de l’arbre et que l’on risque de se faire écraser le nez si l’on a l’imprudence de l’exposer à sa trajectoire !

Si Newton a fondé la physique moderne, c’est parce qu’il a été capable de découvrir que la chute des pommes était régie par un principe plus général, la gravitation universelle qui expliquait tout aussi bien le mouvement des astres. Loin de faire figure d’accident, la chute de la pomme apparaissait dès lors gouvernée par une loi, et la vitesse avec laquelle elle s’approchait du sol pouvait même être exprimée algébriquement, à condition de supposer négligeable le frottement de l’air.

En ce qui concerne les prix, la question est de savoir si au-delà des fluctuations incessantes qu’ils subissent sur le marché à cause du jeu d’une offre et d’une demande elles-mêmes constamment en mouvement, il existe un principe régulateur propre à rendre compte de leur évolution à long terme. Ce principe régulateur, les classiques, on le sait, ont cru le trouver dans le coût de production désigné par eux de l’expression bizarre de « prix naturel ». Grâce à la compétition des producteurs répondant aux sollicitations de la demande, le prix du marché tendra à se conformer à ce « prix naturel ». Le facteur déterminant des prix, selon cette conception, c’est l’offre.

La demande n’influe sur leur formation que pour la période plus ou moins longue durant laquelle la production n’a pas eu le temps de s’ajuster aux nouvelles conditions du marché. Si une forte demande se manifeste sur une marchandise ou un service quelconque le prix va monter, mais on aurait tort d’y voir une confirmation de la prétendue loi de l’offre et de la demande.
La concurrence entre les producteurs aura tôt fait de faire cesser l’anomalie que constitue un prix « trop élevé », expression qui n’a de sens que par comparaison au coût de revient. Si, au contraire, la clientèle se désintéresse d’un produit, son prix baissera (au dessous de son « prix naturel ») jusqu’à ce que les capitalistes, à cause de la baisse de leur profit, diminuent les investissements dans cette branche d’activité out tout au moins cessent de les augmenter au même rythme que partout ailleurs. A long terme – expression qui se rapporte au « modèle économique » plus qu’au monde empirique -, la demande n’est pas un facteur déterminant des prix. La théorie de la valeur objective repose sur cet axiome.

Il est pourtant évident qu’il existe toute une catégorie de bien dont la valeur est déterminée uniquement par la demande dont ils font l’objet. Ce sont les biens rares, c'est-à-dire ceux qui ne sont pas reproductible à volonté, soit parce qu’ils sont le produit d’un travail non standardisé (œuvre d’art), soit parce qu’ils existent dans la nature en quantité limité. Impossible d’expliquer leur prix sur le marché par un coût de production. C’est pourquoi Ricardo (à la suite de Smith) divisa les biens en deux grandes catégories :

  • 1. Ceux qui sont obtenus par le travail standardisé et qui sont de loin les plus nombreux.
  • 2. Ceux qui tiennent leur valeur de leur seule rareté.

[Cette première mise au point de Paul Fabra sur les types de marchandises a été développée dans l'atelier Paul Fabra pour aboutir à une théorie cohérente et expérimentalement solide de la marchandise.]

L'Anticapitalisme : la rupture épistémologique

Extrait du chapitre 5, intertitre de l'auteur, mentions entre [ et ] de DM, ajout par ce dernier d'un commentaire sur le concept de rupture épistémologique

La rupture épistémologique

Face au dérèglement de pensée et au douteux programme d’action auxquels a donné lieu la doctrine néolibérale ou « marginalisme », on s’attend, de la part du marxisme, à plus de rigueur. Là encore, pour y voir clair, nous serons obligés de nous passer de l’enseignement officiel dispensés dans les universités du nouveau et du vieux monde ! Ouvrez au hasard un livre d’économie politique anglais, français ou américain. Vous y lirez à peu près ceci : Marx, ayant hérité la théorie de la valeur-travail des grands classiques anglais – Smith, Malthus, Ricardo – l’a portée à son point d’achèvement, après quoi les économistes « sérieux » ont définitivement abandonné la vieille théorie. Étrange liberté prise avec la filiation réelle des idées !

Comme on l’a vu, entre Smith et Malthus d’une part et Ricardo de l’autre, il y a plus que des nuances de pensée. Ce qui les sépare est une opposition fondamentale sur le statut du travail dans l’économie politique [et l’économie telle qu’elle se pratique], opposition qui n’a cessé d’alimenter la correspondance entre Malthus et Ricardo jusqu’à la mort de Ricardo. [C’est à Fabra et à lui seul que nous devons, sur cette question conceptuellement primordiale la percée qui consiste à faire formellement la différence entre le travail en tant que dépense d’énergie humaine et le produit de cette dépense, seul ce produit étant susceptible d’avoir une valeur d’échange marchand.]

Pour les uns [Smith et Malthus], le travail a si bien de la valeur [d’échange] que le voilà promu au rang d’étalon de valeur [idem] ; pour l’autre, l’échange [marchand] est circonscrit aux produits du travail [quand ils donnent lieu à cette sorte d’échange entre un employeur et un travailleur]. Ainsi, l’interprétation que donne Ricardo à la théorie de la valeur-travail représente, pour parler comme les structuralistes, une « rupture épistémologique » avec la vieille théorie de Smith reprise par Malthus d’où elle est passée aux économistes « sérieux » de la fin du XIXe siècle, fondateurs de l’économie de notre temps.

L'Anticapitalisme : c'est de fond en comble qu'il faut refaire l'économie politique

Extrait du chapitre 5, intertitre de l'auteur, mentions entre [ et ] de DM

Marxisme et marginalisme relèvent l’un et l’autre de la pensée pré-ricardienne

Les marginalistes se sont laissé prendre au mirage smithien [le travail étalon de valeur d’échange marchand] de façon encore plus irrémédiable que Marx. Pourtant, ils font davantage illusion parce qu’ils sont répudié le langage pseudo-scientifique [de Marx] – sur la « substance » ou « l’essence » de la valeur – et ne citent plus Aristote (ce en quoi ils ont parfois tort). À la place, ils utilisent les mathématiques et cela leur a donné comme un brevet de sérieux. [Le soulignement suivant est de DM]. Même les alchimistes se servaient d’instruments – des alambics par exemple – qui auraient pu figurer dans un vrai laboratoire de chimie ! Les marginalistes, donc, ont mis en équation leur théorie, mais qu’ont-ils retrouvé ? La relation d’égalité posée par le professeur anglais du XVIII° siècle. Le fait que cette relation soit désormais considérée comme vérifiée à la marge ne change rien au fond de l’affaire. Les pseudo-démonstrations de Walras, de Jevons et des économistes de l’école autrichienne, dont nous avons hérité, cachent de plus en plus mal le caractère non scientifique et, par conséquent, non mathématique de leur doctrine. [La mise en gras suivante de DM, avec d’autant moins d’hésitation que cette affirmation est reprise par Fabra en quatrièmes de couverture des deux éditions de son Essai de réhabilitation de l’économie politique objective]. C’est de fond en comble qu’il faut refaire l’économie politique.

Selon l’idée courante que l’on se fait de l’origine de l’économie politique, Adam Smith, auteur d’un ouvrage vénérable paru en 1776, est son lointain fondateur. Cette interprétation est encore plus vraie qu’on le croit généralement, en ce sens que l’auteur de la Richesse des nations est l’inspirateur commun de deux doctrines officielles entre lesquelles le monde d’aujourd’hui [écrit au début des années 1970]. Ce serait fort bien si l’économie politique néolibérale et l’économie politique marxiste procédaient l’une et l’autre de la partie scientifique que contient l’œuvre de Smith (on a vu au chap. 3 par exemple que la parabole de la main invisible dénotait la modestie devant les faits qui caractérise l’attitude de l’homme de science) [dans l’apport de Smith qui atteste de qu’a eu de scientifique son esprit, il y a, la distinction cruciale et intangible entre valeur d’échange (marchand) et valeur d’usage (utilité)]. Malheureusement, tel n’est pas le cas. Tant la doctrine marxiste que la doctrine marginaliste procèdent de Smith pour la partie la moins défendable de son héritage.

Pour une fois, on serait tenté d’approuver Michel Foucault quand il écrit (Les Mots et les Choses, chap. 7, section consacrée à Ricardo) : « Au niveau profond du savoir occidental, le marxisme n’a introduit aucune coupure fondamentale. » [« Coupure fondamentale » et « rupture épistémologique » désignent la même sorte d’événement.] Cependant, il me paraît aller trop vite en besogne quand il revoie dos à dos « l’économie bourgeoise et l’économie révolutionnaire du XIXe siècle », en affirmant que « leurs débats ont beau émouvoir quelques vagues et dessiner des rides à la surface, ce ne sont tempêtes qu’au bassin des enfants ».

La tempête a parfois été si violente [les travaux historiques établissant de la façon la plus crédible que cette violence a fait plusieurs dizaines de millions de morts n’étaient pas encore parus], n’en déplaise à notre auteur, qu’on aimerait en connaître l’origine ! Mais, surtout, Michel Foucault comme l’amalgame traditionnel, en englobant sous le vocable d’ « économie bourgeoise » des théories et des doctrines très différentes. Il ne s’aperçoit pas en particulier que la « coupure réelle » (mieux aurait valu que soit ici imprimé « coupure fondamentale », alias « rupture épistémologique »] a eu lieu entre Smith et Ricardo et qu’à maints égards il reste encore aujourd’hui à en tirer les conséquences. [Les mises en caractères gras et le soulignement suivants sont de DM.] Il ne s’agit pas de revenir à Ricardo – on ne revient jamais en arrière – mais de reprendre là où il l’a laissée l’indispensable critique épistémologique, sans laquelle aucun progrès de la pensée économique ne sera possible et, à partir de là, de reconstruire des modèles tout autres que ceux qui existent aujourd’hui [ce à quoi s’applique la section Science économique du présent site]. Dans un accès de sincérité, un économiste français de renom, Maurice Allais [à qui le prix Nobel d’économie a été attribué en 1988], a dit récemment que les travaux accomplis depuis vingt ans par les économistes ont incontestablement fait progresser les mathématiques, mais pas l’économie politique *. Il est temps que l’économie politique puisse à nouveau profiter de l’emploi des mathématiques. [Ce qu’elle ne fera que par, dès ses prémisses, du raisonnement orthologique **.]

–––––––––

* Il s’agit de la communication que Maurice Allais a faite en mai 1971 devant le congrès des économistes français, réuni à Lausanne pour le centenaire de Walras. Malheureusement, M. Allais, malgré la pertinence de plusieurs de ses critiques, reste fondamentalement attaché à la conception psychologique de la valeur et ne rompt pas, par conséquent, en profondeur avec Walras. [Ne rompt pas : il n’entre pas dans la rupture épistémologique prescrite par Fabra, comme avant lui son aîné polytechnicien Jacques Rueff s’est tenu à la même ligne de conduite, sans à ma connaissance faire grief à Fabra, qui a été l’un de leurs proches amis, de sa prescription et moins encore, toujours à ma connaissance, envisager de la réfuter. Cela a été, avec moins de proximité amicale à ma connaissance, également le cas de Raymond Barre dont la lecture de L'Anticapitalisme est attestée par son article Pour l’économie objective.]

[** Une archive scolaire familiale atteste de l’enseignement du sens de l’adjectif « orthologique » dans les écoles primaires françaises dans les années 1870 : « de la racine grecque « ortho » qui signifie « droit » et par analogie « correct », lit-on sous la dictée de l’instituteur, dans une écriture graphiquement impeccable, de manière aujourd’hui vertigineuse aussi par l’emploi du mot « analogie » en s’adressant à des enfants de 11 ans – mais il s’agissait de leur donner du vocabulaire et non pas d’éviter de les contrarier. Le Littré de 1878 comprend l’entrée « Orthologie. Art de parler correctement ». Elle est suivie de l’entrée « Orthologique. Qui appartient à l’orthologie ». Ces mots savants ont disparu de nos dictionnaires. Puisse l’économie politique objective contribuer à les y faire revenir avec, pour l’adjectif, une mention du genre : se dit d’un raisonnement qui est logique en soi et non pas du seul point de vue de qui le tient.

Puisse aussi le constat que l’enseignement et la pratique des mathématiques ne suffisent pas, comme l’a lucidement constaté Maurice Allais (et avant Henri Fayol et Lewis Carroll), de bien loin s’en faut, à former au raisonnement orthologique.]

L'Anticapitalisme : la pétition de principe du marxisme qui, accréditée, a engendré le néolibéralisme

Extrait du chapitre 5, sous titre de l’auteur, mentions entre [ et ] de DM]

Où l’immense « révolution théorique » du marxisme se réduit à un contresens

[Quinzième paragraphe] … [Adam Smith] croyait que l’échange portait sur le travail. Marx rectifie bien cette erreur grossière mais c’est pour affirmer que le capitaliste achète la force qui engendre le travail, comme si c’était le travail lui-même [en tant que dépense d’énergie humaine] qui intéressait le capitaliste. Marx pousse la méprise jusqu’à ses extrêmes conséquences. [Ce faisant il commet la pétition de principe constitutive de l’apparente recevabilité du marxisme et à ce point accréditée par la pensée économique néoclassique qu’elle a engendré ce qu’il est maintenant convenu couramment d’appeler le néolibéralisme, ou « le capitalisme » tout court aux yeux de la quasi-totalité de nos contemporains all around the world jusqu’à présent (2011).]

Le raisonnement syllogistique [au sens péjoratif de raisonnement purement formel, étranger au réel] dont la conclusion lui [Marx] semble livrer la vérité est exposé dans la préface d’Engels :

En quoi s’analyse en définitive le travail ? En une dépense d’énergie humaine. Cette dépense d’énergie, « en tant qu’activité créatrice de valeur ne peut pas avoir de valeur particulière [pas de valeur d’échange en contrepartie d’un salaire] ». Ce qui s’achète et se vend sur le marché du travail n’est donc pas le travail.

Cependant, si le travail lui-même n’a pas de valeur [marchande], l’entretien de la force de travail coûte un certain prix en nourriture, vêtement, logement et autres biens nécessaires à la vie du travailleur. La force de travail peut donc avoir une valeur.

Elle a effectivement cette valeur « dès qu’elle devient une marchandise ».

La conclusion coule alors de source : « L’achat et la vente de la force de travail de travail sur la base de cette valeur ne sont donc * nullement en contradiction avec la loi économique de la valeur. »

Après avoir écrit : « Ce qui s’achète et se vend comme marchandise, ce n’est pas le travail, mais la force de travail », Engels écrit : « Dès qu’elle devient marchandise [soulignement de DM], sa valeur est fonction du travail incorporé en elle, en tant qu’elle est un produit social ; elle est égale au travail socialement nécessaire à la production et reproduction de la force de travail. L’achat et la vente de la force de travail sur la base de cette valeur ne sont donc nullement en contradiction avec la loi économique de la valeur. »

Le lecteur aura remarqué le : « Dès qu’elle devient marchandise… ». La question est résolue d’avance alors que c’est elle qu’il s’agit de résoudre. [C’est le propre d’une pétition de principe, cette faute de raisonnement dont, pour l’heure, de moins en moins de gens ayant pourtant fait « de bonnes études » savent en quoi elle consiste et quel nom elle porte.]

[Mise au jour par Paul Fabra seul et pour la première fois, la solution orthologique au problème du statut du travail en économie est exposée au chapitre 2 de la section Science économique du présent site. Je n’ai mis en chantier des Propositions premières de science économique qu’après avoir appris de Fabra l’existence de cette solution sans laquelle il manque une pièce irremplaçable d’articulation logique d’un traité d’économie politique objective (EPO, ou « science économique » au singulier) – irremplaçable car sans cette élucidation.]

––––––––––––––––––––––

* C’est moi [Paul Fabra] qui souligne donc dans cette phrase. Par une sorte de fatalité « symptomale » [symptomatique, au sens non médical de cet adjectif, caractéristique, telle je comprends la chose qui vaut, ô combien, d’être remarquée], l’emploi du « donc » par un auteur est souvent le signe que son raisonnement est fautif, comme si l’insertion de cette conjonction était destinée à tenir lieu de l’articulation logique qui manque à cet endroit précis.

L'Anticapitalisme : le profit dans le schéma général de l'échange

 

Extraits du chapitre 6, Le profit dans le schéma général de l’échange

[7 paragraphes après le début de ce chapitre, après un premier membre de phrase pour transition :]

[« … sous peine de nullité, l’explication du profit doit être globale, c’est-à-dire valoir dans toutes les hypothèses, aussi bien dans celle des coûts croissants, constants et décroissants. Il ne sert à rien – je dirai davantage : il n’est pas honnête – de soutenir que le profit ne fait son apparition que par différence : que le salaire étant égal au produit marginal du travail, un profit ne se dégage que dans le cas où le produit marginal est inférieur au produit moyen (hypothèse du coût croissant) ; une théorie qui ne vaut que sous cette condition est radicalement insuffisante pour expliquer le phénomène le phénomène le plus important, non seulement du capitalisme, mais de toute économie accumulatrice de capital, et cela indépendamment de la propriété juridique des moyens de production. Ce qui montre la légèreté de l’école marginaliste, c’est la façon cavalière dont elle traite ce phénomène : tantôt elle laisse entendre que la valeur du « produit marginal » inclut le profit, tantôt qu’elle ne l’inclut pas. Quel que soit le parti qu’elle prend, elle est obligée de se livrer à de pénibles contorsions pour introduire in fine le profit dans un système qui ne l’implique pas par construction. De ces ingénieuses mais inopérantes manœuvres de rattrapage, l’œuvre de Milton Friedman, considéré comme le représentant le plus pur du néo-libéralisme (New New Economics !) fournit l’illustration le plus extrême. !Que la théorie marginaliste, enseignée officiellement dans toutes les universités d’Occident, n’offre pas d’explication du profit, et en soit réduite à voir en lui un « résidu » qu’on attribue à un facteur aussi vague et subjectif que la « faculté entrepreneuriale » (entrepreneurial capacity) », en dit long sur son inaptitude à rendre compte des phénomènes économiques et, par conséquent, à servir d’instrument de pensée pour guider l’action.

« Ce n’est pas à dire … que cette faculté entrepreneuriale joue un rôle mineur. Son rôle est déterminant pour le progrès économique. Réciproquement, elle se développe avec le maximum d’efficacité dans un système fondé sur le mécanisme de l’échange. »

[24 pages plus loin] :

De quoi dépend le taux de profit

Qu’est-ce qui détermine en définitive le taux moyen de profit dans une société donnée à un moment donné ? J’ai déjà, fera-t-on remarquer, implicitement répondu à cette question. À la suite de maints autres exégètes de Ricardo, j’ai fait dépendre le taux de profit de la proportion selon laquelle est partagé le revenu brut. Nul doute que cette interprétation soit juste [mise en gras de DM] mais elle laisse sur notre faim d’explication. [4 longs paragraphes après :] Si, par exemple, il faut dix ans pour renouveler complètement le stock-capital, le taux de profit s’établira autour de 10 % [italiques de l’auteur ci-après] et c’est ce taux qui déterminera par récurrence la proportion selon laquelle s’effectuera le partage du revenu brut (comme je l’ai déjà montré [ci-dessus] en raisonnant sur un exemple ultra-simplifié).

[DM – Cette contradiction est une preuve que ce raisonnement « sur un exemple ultra-simplifié » (une cueilleuse de fruits totalement automatique) est paralogique, tout comme cette façon d’enquêter sur le réel n’est pas méthodologiquement recevable. Si Ricardo a « fait dépendre le taux de profit de la proportion selon laquelle est partagé le revenu brut », il a eu tort et sa théorie de la répartition est défectueuse. Pourquoi ?

[C’est simple à énoncer, plus long à étudier de près. Le profit étant un élément des revenus de placement et le revenu total des placements étant un déterminant de la répartition du revenu global (chapitre 8), le profit n’est pas déterminé par cette répartition.

[Paul Fabra des années 1970 s’est trompé en voyant « une reconstitution qui s’effectue grâce au profit ». Les profits sont des revenus de placement au même titre que les intérêts perçus par les épargnants. Ils ne reconstituent rien. Ils rémunèrent un service, comme parallèlement un salaire rémunère un service. C’est cette fonction de revenu des profits et la rétroaction EPCE (chapitre 7) qui, en économie de plein-échange, règle la hauteur du taux moyen de profit sur capital « dans une société donnée et à un moment donné ».

[Cela n’empêche pas que Paul Fabra a fait franchir un seuil à l’économie politique objective, ou science économique au singulier, sur le profit. Tant que ce dernier n’est pas vu pour la contrepartie marchande d’une mise en capital, autrement dit comme le terme d’un échange marchand, la recherche ne porte pas sur ce qu’il y en économie de principal marchand qui régule et est régulé par le profit, ou est susceptible de réguler et d’être régulé par lui pour davantage de bien commun. C’est alors fort dommageable car dans ce principal marchand il y a l’emploi procurant les revenus du travail.

[À partir de 1985 au moins, Paul Fabra a tenu ce dernier point pour ce qu’il est : de la plus haute importance. Ses deux recueils de chroniques, Le Diable et le chômage (1998, chroniques écrites de mars 1985 à décembre 1997), et Le capitalisme sans capital (2010, chroniques écrites de janvier 2000 à décembre 2009) en attestent, comme en atteste son livret d’une cinquantaine de page : Capitalism with Capital : the Recipe for Full Employment.

[Ces publications attestent que Paul Fabra a pris position sur le maximum de profit comme sur « la création de valeur pour l’actionnaires » : ce sont des postulats de théorisation et d’action qui, enfreignant le principe aristotélicien et ricardien de l’égalité de l’échange, éloignent de l’économie de plein-échange et, partant, de plein-emploi.]

Compte rendu de lecture de L'Anticapitalisme par Raymond Barre

Publié dans Le Monde du 9 novembre 1974, sur trois colonnes à la une.
Reproduit ci-dessous dans son intégralité, intertitres compris.  

 

Compte rendu de lecture de L’Anticapitalisme de Paul Fabra

Raymond Barre

Pour une économie objective

La science économique est soumise, à l’heure actuelle, au feu des critiques diverses. En dépit des progrès qu’elle a enregistrés dans l’ordre théorique comme dans l’ordre quantitatif, elle apparaît impuissante à maîtriser les grands problèmes qui se posent à nos sociétés.

Parmi ceux qui contestent et remettent en cause ses schémas d’analyse, Paul Fabra, que l’observation des péripéties quotidiennes de l’économie ne détourne pas d’une réflexion approfondie sur les problèmes essentiels, adopte une attitude originale : il propose de rechercher une réhabilitation de l’économie politique par un retour aux sources et, plus particulièrement, à la pensée du grand économiste anglais Ricardo, pilier de l’école classique, dont l’austro-américain Schumpeter a pu dire qu’il était « le plus non métaphysicien des théoriciens ».

Il n’y aura pas en effet, selon Paul Fabra, de progrès de l’économie sans l’abandon des doctrines des trois grands maîtres du passé : Marx, le Français Walras, qui enseigna à Lausanne il y a un siècle, et l’Anglais Keynes. L’influence de ce dernier lui semble pernicieuse en ce sens qu’il attribue à la demande globale le rôle déterminant dans la réalisation du plein-emploi, ouvrant ainsi la voie à l’inflation permanente. Mais, parce que la question de la valeur est au cœur de toute réflexion économique, Fabra impute la plus grande part de responsabilité aux marginalistes, dont Walras est l’un des plus éminents représentants. En rejetant la théorie de la valeur travail au profit d’une conception de la valeur fondée sur l’utilité et la rareté des biens, et en substituant le besoin, dont l’appréciation est subjective, à la quantité de travail, qui est une grandeur objective et intelligible, ceux-ci ont introduit « l’indéterminé » au centre de l’économie et se sont engagés dans la voie « de l’imaginaire et de l’arbitraire ».

Le subjectivisme des besoins favorise la tendance à donner la préférence au présent et à la consommation aux dépens de l’avenir, c’est-à-dire de l’épargne et de l’accumulation de capital, ainsi s’explique que Paul Fabra parle d’ « anticapitalisme ». Ce subjectivisme incite encore à rejeter l’idée selon laquelle un système économique est mû par une logique interne et dispose de mécanismes autorégulateurs que l’intervention de l’État tend à mettre en échec au lieu de les aider à jouer. Il rend la société moderne à la fois « uniforme et cacophonique ».

La doctrine de Marx, bien qu’elle repose sur la conception objective de la valeur-travail, verse également dans l’imaginaire, dans la mesure où elle postule que les lois économiques ne précèdent pas les rapports historiques de production. On le voit à propos de la conception du capital. Ricardo donne de celui-ci une définition de caractère à la fois « permanent et a-historique » : c’est la partie de la richesse d’un pays qui est employée à la production et qui est nécessaire pour « donner effet au travail ». Marx, au contraire, retient une notion historique du capital : celui-ci apparaît « là où la production marchande et le commerce ont déjà atteint un certain niveau de développement » et il le fait sous la forme de l’argent.

Ainsi Fabra est-il amené à contester l’opinion d’Althusser selon laquelle l’économie classique, et notamment ricardienne, n’est pas, comme celle de Marx, une « construction théorique » et s’intéresse davantage à la mesure des faits économiques qu’aux concepts. Le reproche que l’on pourrait faire à Ricardo serait plutôt de s’être trop exclusivement attaché à la définition et au jeu des concepts. Mais, par là même, il a préféré la rigueur scientifique à la facilité de l’empirisme et s’est moins exposé que Marx au démenti des faits. Faute de s’être attaché, comme Ricardo, à la nature profonde du capital, Marx a soutenu la thèse que l’accumulation du capital engendrait la baisse du pouvoir d’achat et le chômage des travailleurs ; l’expérience historique confirme au contraire l’analyse de Ricardo selon laquelle l’introduction de machines est à la longue favorable à toutes les classes de la société, y compris aux ouvriers, puis que le capital est nécessaire pour « donner effet au travail ».

Le précis de géométrie

De la critique des grands économistes qui ont inspiré l’évolution de la pensée économique au cours des cent dernières années ressort la préoccupation centrale de Paul Fabra : l’élaboration de concepts et de catégories théoriques permettant de rendre compte du fonctionnement d’une économie concrète et indépendante de la pluralité historique des formes sociales. Or c’est l’économie ricardienne, ramassée dans ce court « précis de géométrie » que constituent les Principes de l’économie politique et de l’impôt, qui lui semble fournir la meilleure base pour la construction de l’économie politique objective qu’il appelle de ses vœux.

L’auteur part de la théorie ricardienne de la valeur-travail, selon laquelle la valeur d’échange d’une marchandise, ou son coût de production, est « en proportion de la quantité de travail employée pour elle », bien qu’elle soit « essentiellement différente du travail lui-même ». Cette notion objective de la valeur permet de considérer l’acte d’échange comme une relation d’égalité entre deux marchandises, soumises à la concurrence et susceptibles d’être « multipliées presque sans aucune limite assignable ». Le fait majeur n’est pas, en fin de compte et pour toute une part des échanges, l’état de l’offre et de la demande, mais le coût de production déterminé par la quantité de travail et la durée d’immobilisation du capital.

Si le travail fonde la valeur, il n’est pas une « catégorie de l’économie politique », car il n’est pas, lui-même, un produit du travail et n’a pas de valeur marchande. Ce sont les produits du travail qui s’échangent sur le marché. Dans le contrat qui le lie à son employeur, le travailleur ne lui vend ni son travail ni sa force de travail, mais le produit de son travail.

Mais la formation du taux de salaire ne peut être expliquée indépendamment de la formation du taux de profit, qui joue le rôle central dans une économie dont le développement repose sur l’accumulation du capital.

Le profit s’explique par le mécanisme de l’échange à travers le temps. Cette conception, implicite dans l’œuvre de Ricardo, est longuement développée par Fabra, qui y voit la clef de l’analyse ricardienne. Ce qui s’échange à travers le temps, c’est le capital déjà constitué contre le profit futur. Le salarié consomme le produit accumulé par l’entrepreneur et qui lui est versé à titre de salaire ; il doit en reconstituer la valeur, et c’est seulement à partir de ce moment que s’opère l’échange à travers le temps. Pour que le profit apparaisse, il faut donc qu’un travail nouveau soit accompli et que la production totale soit telle qu’elle puisse être échangée contre une valeur égale au véritable coût de l’investissement. Le mécanisme de l’échange fixe à chaque instant le taux de profit qu’exige la production des biens et des services demandés.

Aussi le mécanisme de l’échange à travers le temps est-il le ressort de la croissance. En effet, comme le profit n’est pas autre chose que la reconstitution à travers le temps d’une épargne antérieure, la destination de cette valeur reconstituée est logiquement de servir à son tour d’épargne, s’échangeant contre le produit d’un travail nouveau pour continuer le processus d’accumulation. Une économie où le profit serait aboli cesserait de progresser matériellement. Ne faut-il pas cependant craindre une baisse tendancielle du taux de profit par suite de l’accumulation du capital et de la saturation de la demande ? Il ne saurait, a écrit Ricardo, y avoir d’erreur plus grande. Deux raisons excluent une telle tendance : une raison économique qui est que, selon la loi des débouchés, l’offre crée sa propre demande ; une raison psychologique, qui tient au caractère illimité des besoins humains.

Pour que l’accumulation capitaliste prenne fin à cause d’une baisse du profit, il faudrait que le salaire s’élève jusqu’à absorber la totalité du produit net. L’économie entrerait alors dans l’état stationnaire. Mais une telle situation ne pourrait se réaliser, selon Ricardo, que s’il devenait impossible d’accroître la superficie et le rendement des terres cultivables, ce qui provoquerait une hausse considérable de la valeur des denrées alimentaires. Une telle limite à l’expansion peut être cependant repoussée grâce aux progrès de la technique. L’état stationnaire apparaît chez Ricardo plus comme une hypothèse logique que comme le terme inéluctable du processus de la croissance économique.

Les fantasmagories de notre époque

À partir des principes fondamentaux qu’il dégage de l’économie ricardienne, Fabra montre que l’on peut mettre au jour « certaines fantasmagories de notre époque » et chercher par conséquent à s’en libérer.

La première est de penser que le rythme de croissance de l’économie pourrait être « forcé » jusqu’à ses extrêmes limites par un soutien systématique de la demande. La création continue de revenus artificiels a entraîné un état permanent d’inflation, qu’il a été impossible de maîtriser puisque la demande n’est plus considérée comme une résultante de l’offre et que l’égalité a été rompue entre la valeur totale des biens et des services offerts et la valeur totale des revenus distribués dans l’économie.

C’est la même inspiration qui a conduit à l’abandon de l’étalon or dans les relations monétaires internationales. Alors qu’il ne coûte rien d’émettre des devises, l’obligation de maintenir la valeur de la monnaie égale à un certain poids d’or introduit un facteur de régulation objectif et permanent dans la création monétaire. En régime d’étalon or, en effet, les besoins de liquidités nouvelles du système monétaire varient dans d’étroites limites et la production d’or peut s’adapter facilement à une demande qui émane principalement des banques d’émission. L’existence d’un prix officiel de l’or permet de limiter au maximum l’ampleur des transactions privées sur le métal.

N’est-ce pas une autre illusion de notre temps qu’il soit possible de garantir à tout individu un revenu minimal correspondant à ses besoins essentiels ? Un tel système n’aboutirait-il pas à déconnecter la demande de l’offre en faisant dépendre le montant des revenus distribués de l’arbitraire politique ? Le rythme auquel le budget social croît dans tous les grands pays occidentaux peut commencer à faire craindre qu’il ne finisse un jour par absorber la totalité du produit net.

Il ne s’agit point ici d’exclure les mesures permettant un progrès social, mais de se demander si elles sont capables de faire reculer la pauvreté dans des sociétés riches lorsque la considération du coût risque d’être entièrement sacrifiée au primat du besoin. « L’échange, écrit Paul Fabra, ne garantit pas la justice mais comment chercher la justice si l’on ne connaît pas la loi de l’échange ? »

Au moment, enfin, où les travaux du Club de Rome décrivent un sombre avenir pour l’économie mondiale et inspirent les partisans de la croissance zéro, l’analyse ricardienne conduit à penser que ce n’est pas l’arrêt de la croissance qui mettra terme au gaspillage des ressources et à la dégradation de l’environnement, mais bien le retour aux lois fondamentales du développement économique qui harmonise l’accroissement de la population et l’augmentation des ressources. Le courant de pensée, qui est hanté depuis Malthus par l’idée que la demande pourrait être insuffisante, a en effet engendré une « économie de luxe », qui n’a pu fonctionner que chez les peuples qui avaient préalablement accumulé le capital. Le modèle ricardien suggère une « frugalité au moins relative de la consommation » et l’assomption « par la population active tout entière et pour le bénéfice de toutes les nations de la fonction d’épargne que Ricardo réservait pratiquement aux capitalistes et aux propriétaires fonciers ».

Une lecture moderne de Ricardo

Paul Fabra précise, dans la préface de son ouvrage, qu’il propose un essai plus qu’un livre d’économie politique. J’ai tenté d’en présenter les systèmes majeurs, tels qu’ils m’ont parus se dégager d’un texte foisonnant de réflexions et d’idées, qui s’écartent souvent des orthodoxies régnantes ou des opinions en vogue.

Un économiste ne peut être indifférent à la lecture moderne de Ricardo qui lui est proposée, à l’effort fait pour confronter une pensée pénétrante aux problèmes de notre temps. Les spécialistes ne manqueront certes pas de réagir, selon leurs tendances respectives, à telle ou telle des positions exprimées par l’auteur. Certains d’entre eux estimeront sans doute que quelques critiques mériteraient d’être nuancées. Les marginalistes ont été fort attentifs à la loi du coût de production. Keynes n’a jamais manqué de rappeler qu’en situation de plein-emploi la théorie classique reprenait tous ses droits et se serait sans doute étonné de l’interprétation que donnent de sa pensée beaucoup de ceux qui se réclament de lui.

On peut par ailleurs se demander si la logique abstraite et déterministe de Ricardo peut suffire à fonder une action adaptée à la complexité des systèmes socio-économiques de notre temps. Quant au grand débat théorique soulevé par l’auteur des Principes, il reste encore ouvert : comment trouver une mesure de la valeur qui soit un invariant par rapport aux changements dans la répartition du produit global entre salaires et profits ?

Mais, si Paul Fabra a parfois forcé le trait, c’est pour mieux faire apparaître certaines exigences et certaines contraintes que les économies ne peuvent durablement méconnaître.
Dans le chapitre XIX des Principes – fort actuel – où Ricardo analyse les conséquences de « soudains changements dans les canaux du commerce », la « détresse » qui peut en résulter pour l’activité des entreprises et le plein-emploi des travailleurs, ainsi que les conditions d’un redressement lié à la mobilité des capitaux et des hommes, on trouve plus d’encouragement que dans certaines visions pessimistes construites à partir d’extrapolations sommaires. « On doit se rappeler, écrit-il, que la condition régressive est toujours un état non naturel de la société. L’homme passe de la jeunesse à l’état d’adulte, puis décline et meurt ; mais tel n’est pas le progrès des nations. Quand elles sont parvenues à un état de très grande vigueur, la poursuite de leur développement peut certes être arrêtée, mais leur tendance naturelle est de continuer à travers les âges de soutenir sans qu’elles diminuent leur richesse et leur population. »

Il faut savoir gré à Paul Fabra de s’être montré fidèle à une attitude intellectuelle que Ricardo définissait lui-même dans une de ses célèbres lettres à Malthus : « Vous avez toujours présent à l’esprit les effets temporaires et immédiats des changements particuliers alors que je fixe mon attention tout entière sur l’état des choses qui en résultera. » C’est sans doute là la principale raison, aujourd’hui, de lire Fabra et de relire Ricardo.

Raymond Barre
 

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Interview par l'Express de Paul Fabra

L’Express du 3 au 9 juin 1974, pages 60 à 63, interview conduite par Jean-Jacques Faust et Gérard Bonnot, 5 illustrations ci-après non reproduites.

Une interview de Paul Fabra, auteur de « L’Anticapitalisme »

« Nous sommes tous des hors-la-loi de l’économie »

Comment arrêter l’inflation ? Permettre aux pays pauvres d’accéder à un niveau de vie décent sans ruiner les nations industrielles ? Accélérer la production, satisfaire les consommateurs et préserver leur environnement naturel ? Encourager l’initiative privée et défendre les salariés contre les abus du pouvoir économique ? En quête de la quadrature du cercle, les experts qui se penchent aujourd’hui au chevet de l’économie mondiale font souvent penser aux médecins de Molière. Parce que tout se tient et parce que tous, révolutionnaires, marxistes ou libéraux, ils ont oublié les principes de base de la science économique, affirme Paul Fabra, responsable au « Monde » des questions économiques et monétaires internationales. À son tour, il vient de publier un livre. Non pas pour ajouter sa voix au concert, mais, au contraire, pour rompre avec les idées reçues. Ouvrage ardu de réflexion et de doctrine, « L’Anticapitalisme» met à nu les illusions et les contradictions de la vie économique contemporaine. Pour l’auteur, le monde « a joué à être riche ». Il croit que le salut est dans un retour à la raison classique.

J.-J. F. et G. B.

L’Express : Votre livre « L’Anticapitalisme » se veut une « réhabilitation de l’économie politique ». Est-ce que vous cherchez à répondre au « Capital » de Karl Marx, qui était sous-titré « Critique de l’économique politique » ?

Paul Fabra : Il y a un peu de cela. Mais, en réalité, mon « Anticapitalisme » à moi, c’est la société de consommation dans laquelle nous vivons. Une société qui met l’accent sur la consommation est une société qui gaspille. Autant dire qu’elle n’accumule pas de capital et qu’elle conduit, par conséquent, à la destruction du capitalisme.

Comment votre réhabilitation de l’économie politique s’insère-t-elle dans cette démonstration ?

Parce que je crois trouver dans l’économie politique les solutions aux problèmes qui se posent à nous. Le grand économiste anglais David Ricardo, pilier de l’école classique, tient dans mon livre – et dans ma pensée – une place prépondérante.

Vous croyez donc à l’influence de la théorie sur la pratique ?

Oui, absolument. Ainsi, pour notre société de consommation, il est certain que la pensée avait précédé la réalité. Économiquement, la société de consommation, qu’est-ce que c’est ? C’est une société qui met l’accent sur la demande, qui a la demande pour moteur. Or, le modèle en avait été tracé, dans le dernier quart du XIXe siècle, par les économistes autrichiens qui avaient formé l’École de Vienne, aussi bien que par le français Walras.

Donc, selon vous, nous avons assisté à une adaptation de la société à la théorie ?

Concrètement, la société de consommation est née aux Etats-Unis avec Henry Ford. Il avait compris que, pour vendre des automobiles, il fallait d’abord faire naître des acheteurs d’automobiles. Mais cette première expérience a été de brève durée. Elle s’est perdue corps et biens dans la grande crise de 1930.

Pourquoi ?

Tout simplement parce que les gérants du système monétaire de l’époque ne s’étaient pas encore adaptés aux règles d’une société fondée sur la demande. Ils avaient gardé la rigueur des temps anciens.

Cette première société d’abondance devait pourtant inspirer assez de nostalgies pour que l’expérience soit reprise aussitôt après la guerre.

En effet, et, cette fois, la société de consommation trouva son penseur en la personne du Britannique Keynes. Il s’agissait de reconstruire la vie économique, de relancer l’activité industrielle. On sortait d’une période difficile, on voulait vivre dans le présent, tant pis pour le futur ! La vraie devise de Keynes a été cette phrase qu’il a effectivement prononcée : « À long terme, nous serons tous morts. »

En installant au centre de la vie économique le besoin, ou, plus exactement, le désir de consommation, on allait tout droit à l’inflation.

Keynes a connu son apothéose en Amérique sous les présidences de Kennedy et de Johnson, qui donnèrent une priorité absolue à la consommation. Les résultats sont là : nous avons connu une croissance inégalée, mais nous avons lâché les chiens de l’inflation. Cette société de consommation est une société à horizon économique rapproché. Non seulement elle détruit les ressources naturelles, mais elle se détruit elle-même.

Diriez-vous que l’économie officielle moderne s’est moquée de la conservation des ressources naturelles, comme le XIXe siècle s’était moqué de la peine des hommes ?

C’est évident, jusque dans la vie quotidienne. Je n’en donnerai qu’un exemple : on lave mieux et plus vite grâce à des lessives chimiques, mais on pollue l’eau. Voilà déjà un péché mortel, un péché contre la nature. Mais plus grave encore me paraît être le péché contre l’esprit. Car, enfin, ce monde qui met la consommation au pinacle a engendré une société dans laquelle, précisément, la qualité de la consommation est médiocre. On sacrifie le producteur au consommateur, je dirais : le cuisinier à celui qui mange le repas. Faute d’accorder au cuisinier la place qui lui est due, on a des repas quelconques.

Vous voulez dire que dans une économie fondée sur la demande, la concurrence s’exerce uniquement entre les demandeurs. Donc, les producteurs, étant sûrs de leurs débouchés, sont libres d’en faire à leur guise ?

Le cas limite de l’économie de demande est à mon sens la vente aux enchères. Voilà un producteur, ou bien encore un négociant, qui dispose d’un certain nombre d’objets. Il les met sur le marché, en annonçant son intention de les céder au plus offrant. C’est aux acheteurs de se débrouiller, de faire l’un sur l’autre de la surenchère. Le résultat est clair : si la concurrence s’exerce entre demandeurs, les producteurs ont une tendance naturelle au monopole.

Donc, vous condamnez les monopoles, privés ou publics, sans circonstances atténuantes ?

Certainement. Mais, pour définir un monopole en termes économiques, il faut y regarder à deux fois. Ainsi, en France, E.d.F. est dans une situation juridique de monopole, mais elle n’en a pas le comportement économique, puisque la loi l’oblige à ne pas refuser d’électricité. Le vrai monopole est celui qui peut restreindre l’offre à sa guise.

Qui restreint l’offre dans la société de consommation vise le plus souvent un objectif bien précis : faire monter les prix.

Nous voici au cœur de mon procès. Je dis que la hausse perpétuelle des prix est un phénomène inéluctable dans une société économique fondée sur la demande. Pourquoi ? D’abord, parce que la concurrence entre les producteurs est le seul moyen efficace de ramener les prix vers les coûts de production. J’en viens à mon second argument. Dans la société de consommation, comme nous le voyons tous les jours, les individus, les ménages sont incités par toutes sortes de pressions à dépenser tout ce qu’ils gagnent, et souvent plus qu’ils ne gagnent. C’est-à-dire que leur fonction d’épargne est abolie. Elle est en vérité confisquée par les entreprises, les grandes surtout, qui sont pour ainsi dire condamnées à faire des superprofits, pour engager les dépenses en capital indispensables au développement de leur activité. Ce qui explique qu’elles pratiquent systématiquement une politique de prix élevés.

Il n’empêche que, dans la société de consommation française, le taux d’épargne n’a jamais été aussi élevé.

Il faut s’entendre sur les mots. Les Français, aujourd’hui, n’épargnent pas ; ils mettent de côté de l’argent de côté, par précaution. L’épargne authentique, c’est du placement à long terme, du placement de confiance. Cette épargne-là, aujourd’hui, se fait par les banques. Voyez ce qui se passe : les particuliers font, dans les caisses d’épargne ou dans les banques, des dépôts à court terme. Ensuite, les établissements de crédit transforment ces dépôts en investissements à long terme. Mais cette pratique est une source supplémentaire d’inflation, puisque le dépôt reste en principe à la disposition du dépositaire. Le même argent est comptabilité deux fois, sert deux fois. Et comme il n’y a pas d’opération économique gratuite, qu’il faut toujours payer un prix, le prélèvement se fait par la dépréciation de la monnaie. Telle est la logique de l’inflation.

Nous sommes engagés sur un chemin qui conduit tout droit à condamner le système capitaliste.

Je ne suis pas du tout d’accord. Une fois encore, nous devons surveiller notre vocabulaire. Qu’est-ce que le capitalisme ? C’est un système qui produit du capital. Un système dont la caractéristique principale est le souci d’accumulation. Or, ce souci est plus actuel que jamais. Comment faire face à l’explosion démographique, comment satisfaire aux besoins de l’humanité, si nous ne développons pas notre capacité d’accumulation ? Sans doute est-il plus facile de poser les questions que d’apporter les réponses, et c’est pourquoi la science économique est aujourd’hui dans une impasse. Dans la pratique, le marxisme n’a fait que substituer un capitalisme d’État au capitalisme privé. Pour moi, le plus grand capitaliste du XXe siècle a, sans conteste, été Staline – dont les méthodes étaient d’ailleurs du XIXe siècle.

Ce danger de passéisme, ne le courez-vous pas vous-même, en remontant à Ricardo, qui est un homme du XVIIIe siècle ?

À mon sens, rien n’est plus moderne, au contraire, que la polémique entre Ricardo et Malthus. Polémique qui se situe à l’époque des guerres napoléoniennes. La grande question qui s’est posée à la science économique naissante était celle-ci : comment reconstruire le monde quand les canons se seront tus ? Malthus dit : « Il faut consommer. » Et il forge même cette formule qui fera la joie de Keynes : « Nous devons susciter une passion pour la consommation. » Ricardo répond à l’inverse : « Il faut produire et épargner. »

Le débat doctrinal est clair, mais pouvez-vous nous expliquer comment les deux théories s’opposent sur le terrain ?

Je prends un exemple qui m’a toujours beaucoup frappé : pendant la grande crise des années 30, comme vous le savez, les Brésiliens, qui ne trouvaient plus de débouchés pour leur café, étaient obligés de le brûler dans les chaudières des locomotives. Devant ce scandale économique, l’explication retenue par les marxistes, comme par l’école néo-libérale, est toute simple : il y avait surproduction de café. Eh bien, l’opinion de l’école classique, appuyée sur la pensée de Ricardo, est fondamentalement différente ! Elle affirme : il n’y avait pas surproduction de café. La preuve : en Europe, tout le monde ne buvait pas autant de café qu’il le désirait. Mais il y avait sous-production de produits, manufacturés ou non, à échanger contre du café. La devise de Ricardo est : les marchandises s’échangent contre d’autres marchandises – ou des services (voir la proposition 2.11).

Pour vous, Ricardo, qui est-ce ?

D’abord, un personnage. Son père était un Juif de Hollande, qui était venu s’établir à Londres, où il avait acquis une charge à la Bourse, au Stock Exchange. Adolescent, David Ricardo retourna à Amsterdam, où il suivit, semble-t-il, des cours de théologie. D’où, peut-être, son goût religieux pour la perfection, son application à définir des règles. Puis il retourna en Angleterre, et travailla à son tour au Stock Echange. Avec un succès considérable. C’est un des rares économistes qui aient fait fortune.

Mais quel a donc été ce que vous appelez le génie scientifique de Ricardo ?

À l’inverse des économistes néo-libéraux, qui fondent leur raisonnement sur le comportement – réel ou supposé – des agents économiques, Ricardo saisit le marché dans sa totalité avant de descendre au niveau de ses participants. Karl Marx, d’ailleurs, ne s’y est pas trompé. Il a reconnu en David Ricardo le penseur principal de l’école classique. Avant Marx, Ricardo avait dit que toute valeur procédait du travail, alors que, plus tard, les néo-libéraux allaient faire une croix sur la peine des hommes pour fonder leur système sur le concept, plus psychologique qu’économique, de rareté.

Sans doute, mais le second principe de Ricardo est que l’échange suppose une relation d’égalité. Et là, Marx a formulé une bonne objection. Il dit à peu près : si l’employeur met dans sa poche le profit issu du travail, où est donc l’égalité ?

Il est bien vrai que, pour Marx, le contrat de travail, le contrat par lequel l’employeur achète la force du travail, fonde l’injustice. Mais je crois que Marx a commis ici une grave erreur de raisonnement. Ce qui est sur le marché, ce n’est ni le travail ni la force du travail, mais le produit du travail. Le contrat de travail n’est pas un échange, c’est une reconstitution du capital. Le rôle de l’économie politique est de veiller au développement des richesses, et non pas à la répartition des revenus. L’école classique, d’ailleurs, ne dit nulle part que le profit doit être réservé aux capitalistes.

Il reste que des millions d’hommes ont de plus en plus de mal à supporter ces injustices du capitalisme.

Je suis le premier à admettre que la loi économique est une loi très dure pour les hommes. Pour assurer la sécurité de l’ensemble, elle implique l’insécurité de tous les agents économiques. Et c’est une réaction humaine normale que de s’insurger contre l’insécurité.

En somme, vous concevez un socialisme qui ne s’opposerait pas radicalement au capitalisme, mais qui se bornerait à en corriger les excès.

Oui, je vois bien un socialisme qui, si je puis dire, s’inscrirait en creux dans le capitalisme. À un double titre : d’abord, comme une réaction des individus contre l’insécurité ; ensuite, comme un partage du profit net, c’est-à-dire de l’excédent de la production sur la consommation.

Tout cela suppose quand même que les biens, d’équipement ou de consommation, soient, comme le croyait Ricardo, reproductibles à volonté. La cohérence de l’école classique repose sur l’élimination de la rareté. Or nous voyons aujourd’hui que les ressources naturelles gaspillées par notre société de consommation menacent de s’épuiser. C’est de cette observation que partent la pensée du Club de Rome et la théorie de la croissance zéro

Ricardo n’avait pas exclu ces hypothèses, et il avait même envisagé l’épuisement des terres agricoles. Mais je dois dire que c’était pour lui une prévision logique, pas historique. Il croyait au génie des hommes. À leur capacité à trouver toujours des solutions aux problèmes.

Même si l’on repousse l’idée d’une catastrophe, on voit arriver le jour où les matières premières, les denrées, coûteront si cher que les industriels n’auront pas trop de tous leurs talents pour reconstituer le capital, sans parvenir à créer en plus un profit.

C’est à mon tour de vous reprocher d’être optimistes. Je crains, en vérité, que la consommation forcenée qui est notre règle n’ouvre bientôt la porte de la société économique occidentale à la régression. À tant exalter la demande, à tant décourager l’épargne, on finit par dépenser plus qu’on ne gagne. Les pays comme les hommes. Voyez ce qui arrive en Italie. L’inflation y a détruit la monnaie, et celle-ci est l’instrument indispensable à travers lequel s’opère l’égalité de l’échange.

Vous lancez donc un appel à la rigueur ?

À l’extrême rigueur. Je ne peux dire autre chose en affirmant qu’il faut réhabiliter l’économie politique.

Crise de la science économique, Michel Rocard et Jacques Gallus

Gallimard a publié en 1975 L’inflation au cœur de Michel Rocard et Jacques Gallus, pseudonyme d’un haut fonctionnaire. L’extrait suivant, de la page 130 à la page 136, est le début du chapitre titré Crise de la science économique.

« Certains pourraient croire que croiser le fer avec le modèle actuel de croissance au niveau théorique ne peut offrir que des satisfactions d’intellectuels. Nous sommes convaincus pour notre part que contester à la théorie en vigueur aujourd’hui sa version des concepts de valeur, d’utilité, de besoin ou de rentabilité, pour ne prendre que ces exemples, est d’une importance concrète considérable.

« Lorsqu’on aura réussi à se débarrasser du vice intellectuel qui a non théorie marginaliste et qui ronge depuis près d’un siècle l’intelligence économique occidentale, on sera stupéfait qu’une construction si dépourvue de base scientifique ait pu à ce point stériliser la science. Le marginalisme pose deux postulats : la valeur est fonction de l’intensité du besoin (c’est-à-dire de l’utilité du bien produit), l’utilité est exprimée par la demande monétaire. Le premier postulat est scientifiquement inconsistant, et le second est le fondement d’une économie arbitraire.

« Des livres ont été écrits sur la question de la valeur. Il ne s’agit pas d’en ajouter un autre d’autant que, sur ce point, L’Anticapitalisme de Paul Fabra, par une argumentation implacable, clôt la controverse sur la loi psychologique de la valeur. Il faut espérer que cette exécution aura rapidement pour conséquence dans les universités de muter les cours d’économie portant sur ce thème au département d’histoire de la philosophie. Car fonder une théorie sur la notion d’utilité, qui est économiquement indéterminée, ne peut avoir qu’une prétention philosophique. On en voit d’ailleurs aujourd’hui le fruit puisque la théorie marginaliste (psychologique) est incapable d’expliquer quoi que ce soit de l’évolution économique moderne qui se moque bien de l’utilité sociale. Plus gravement, la propagande dominante s’appuie sur la théorie marginaliste pour dire que cette évolution résulte de la volonté du consommateur exprimée à travers les lois du marché. Le second postulat de cette école vient compléter le premier sur le terrain concret du marché. Lorsqu’elle pose que l’utilité est exprimée par la demande monétaire, elle renouvelle l’idée que c’est la demande – et la demande seule – qui guide la marche de l’économie, cette théorie donne par là un pouvoir absolu d’orientation de l’économie à ceux qui peuvent influencer la demande par la pression psychologique. La racine d’une telle erreur est de faire reposer un concept à vocation objective (la valeur ou le prix) sur un concept subjectif (l’utilité) ; cette incohérence conceptuelle ne peut pas rendre compte de la réalité des prix dans l’économie actuelle, lesquels sont manipulés par les offreurs qui exercent une position dominante.

« Ce règne de l’arbitraire dans lequel la théorie psychologique de la valeur a fourvoyé l’économie occidentale est sur le plan théorique l’aspect central de la crise de cette économie. Le malheur est qu’il n’existe pas véritablement d’alternative théorique adaptée à la complexité économique moderne ; d’autres théories antérieures continuent d’apporter de solides éléments de référence mais ne peuvent rendre compte de la totalité d’un système économique qui s’est à ce point complexifié. Parce qu’elle interprète correctement le rapport entre l’offre et la demande, parce qu’elle souligne que la valeur d’échange est liée au coût de production, dont à la valeur du travail incorporé, parce qu’enfin elle a mise en évidence l’amputation progressive des taux de profit par la croissance du capital fixe, la théorie marxiste reste la plus pertinente et la plus actuelle des théories qui nous ont été léguées par le XIXesiècle. Mais, instrument de combat autant qu’instrument d’analyse, elle a été figée en de multiples dogmatismes contradictoires, et a pratiquement cessé de progresser dans bien des domaines essentiels. Ainsi, la théorie de la monnaie, celle des prix, celle de l’épargne et de l’investissement sont en friches ; et d’une façon plus générale, la théorie des secteurs, par opposition à la macroéconomie nationale, reste à faire. Les jalons posés par François Perroux y seront utiles.

« Un élément d’optimisme vient néanmoins de ce que les impasses de la situation actuelle vont obliger à un retour à des principes plus sains : ce que le combat intellectuel contre la théorie psychologique a échoué à faire, la crise économique peut le permettre. Le plus important de cette nécessaire transformation des esprits est certainement de revenir à la loi objective de la valeur, celle qui s’appuie sur les constituants de l’offre. La valeur est fonction de la quantité de travail dépensée et de la durée d’immobilisation du produit accumulé du travail (le capital). Cette définition théorique fait clairement apparaître le lien entre valeur et coût social de production et c’est ce lien qu’il faut aujourd’hui rétablir pour sortir du gaspillage et des incohérences de la société de consommation. En effet, notre économie est malade du primat que ses fondateurs ont donné à la demande et que Keynes, en dépit de critiques positives sur d’autres points, est venu renforcer. La loi psychologique de la valeur a fait complètement oublier le coût réel de la production en termes d’utilisation du travail, du capital et des ressources naturelles.

Michel Rocard et Jacques Gallus

1998, Le diable et le chômage

En 1998, Paul Fabra a publié une première sélection de ses chroniques. Ce recueil, publié par Economica, est titré Le diable et le chomage.

Quatrième de couverture

On a tout tenté pour vaincre le chômage, a dit un jour le précédent président de la République (un grand économiste, comme chacun sait !). A cette affirmation, l'auteur de ce recueil répond on a tout essayé sauf la voie qui conduit au plein emploi. La croissance du PNB ne décrit qu'une croissance du chiffre d'affaires de la Maison France. Ce n'est pas en soi une garantie de l'augmentation de l'emploi.

Encourager la consommation en vue de favoriser l'embauche a pour seul résultat de creuser le déficit des finances publiques et, donc, d'aggraver la situation. Tant le volume de l'emploi que le niveau des salaires et la plus ou moins grande stabilité des contrats de travail sont fonction d'une variable absente des comptes nationaux et des modèles économétriques sur quoi se fonde la politique dite de l'emploi : le capital productif accumulé. Il est composé du total des ressources en fonds permanents des entreprises. Ce n'est pas d'abord aux salariés d'être flexibles. Quant aux différents «partages» préconisés par l'État-démiurge, ce sont des slogans trompeurs et pernicieux.

Le partage des gains de productivité entre les capitalistes et les salariés relève d'une économie corporatiste tournant le dos à la concurrence. Le partage du travail par réduction de sa durée n'est -au mieux !- qu'un partage du chômage. La loi sur les 35 heures est la répétition, sur une échelle plus ambitieuse, des précédentes et désastreuses expériences qualifiées sans frémir de «gestion de la population active».

2010, Le capitalisme sans capital

En 2010, Paul Fabra a publié une seconde sélection de ses chroniques. Ce recueil, publié par Les Echos et Eyrolles, est titré Le capitalisme sans capital.

Quatrième de couverture

Alors que la crise actuelle nous conduit à repenser le fonctionnement de l'économie mondiale, Paul Fabra nous montre avec brio qu'un capitalisme pérenne est possible. Après un plaidoyer pour un nouvelle conception du profit, l'auteur nous montre à quel point le modèle actuel d'un capitalisme sans capital est dommageable pour l'économie mondiale à travers l'analyse de l'actualité économique, riche en événements, de ces dix dernières années.

En ces temps de tempête financière, c'est à un retour aux fondamentaux les plus sains de la science économique que nous invite l'auteur.

Le capitalisme sans capital

Dans sa Préface Henri Gibier, directeur de la rédaction des Echos, écrit de Paul Fabra que « Sous son scalpel [ …] le journaliste curieux se transforme en penseur passionnant ». Ce penseur, dans son Prologue, revient sur plusieurs de ses thèmes de prédilection. Le paragraphe ci-après cité se trouve à la page 40.

 « Du côté du profit, la science économique moderne, et même plus ancienne,  n’est pas d’un grand secours non plus. Aussi incroyable que cela puisse paraître, le capitalisme n’a jamais eu de théorie du profit, hormis celle de Karl Marx, qui est fausse et qu’il n’est pas parvenu à s’expliquer à lui-même (son échec final pour rendre compte du partage de la plus-value entre les entreprises qui « exploitent » la main-d’œuvre et celles qui ont très peu de salariés par rapport à leur chiffre d’affaires). Cependant, la solution n’en existe pas moins et je prétends qu’elle est accessible pour peu qu’on veuille identifier l’objet de la recherche. De quoi s’agit-il ? Formuler une théorie économique du profit.

J’ai, dans L’Anticapitalisme / Essai de réhabilitation de l’économie politique, proposé de reprendre la question laissée jusqu’à ce jour sans réponse. La solution à laquelle je suis parvenu, en soutenant qu’elle est implicite chez Ricardo, est que le profit est soumis à la loi de l’échange. Il s’agit d’un échange indéfiniment échelonné dans la durée. Une épargne investie dans une entreprise, où elle devient un « capital » inscrit dans la colonne des « ressources » ou « passif » du bilan, est échangée contre un flux de durée indéfinie de revenus correspondant aux bénéfices de l’entreprise. Bien sûr, il y a le risque que l’entreprise ne fasse pas de bénéfices ou en fasse irrégulièrement.

Mais l’incertitude de l’avenir est inhérente à la vie. Elle n’a pas à être  « payée ». La définition du profit comme étant le prix du risque et celle du management comme étant l’art de porter au maximum ce profit n’ont rien à voir avec la science économique. L’économie a affaire avec les produits du travail des hommes et les revenus qu’ils en tirent en les échangeant. Rien de tout cela ne relève de la théorie des jeux.
Ce qui précède s’applique au profit stricto sensu. La liberté contractuelle permet a priori toutes les combinaisons  (pour attirer, par exemple, des investisseurs à financer une nouvelle entreprise). Mais les extraordinaires abus de la notion de profit auxquels on assiste ont une autre source : la financiarisation de l’économie repose sur l’hypothèse, jamais formulée explicitement, d’une éternelle inflation boursière ; elle ne pose plus qu’accessoirement le problème en termes de « revenu » du capital. Ce qui l’intéresse est l’appropriation de la plus-value. »

 
Introduire enfin le profit « dans le schéma de l’échange » en fait le prix d’un placement, comme l’intérêt versé au prêteur d’un principal est lui aussi le prix d’un placement. Cela étant, comment, dans les cas respectifs du profit et de différentes sortes de taux d’intérêt, est-il normal que ces prix se forment ? Pour ce qui est du seul profit, sa théorie n’est assez complètement articulée que si une explication de cette formation normale en fait partie. Et pour que cette explication soit scientifiquement recevable, il faut qu’au final sa vérification expérimentale confirme sa pertinence.
 
Page 25 de son Prologue, Paul Fabra écrit : « Dominique Michaut me sut gré aussi de lui avoir montré qu’il existait une autre voie que le subjectivisme pour aborder l’étude des phénomènes économiques. Il a par la suite entrepris de définir par la voie objective les concepts de la science économique. Il a ouvert et dirige un site (http://www.atelierpaulfabra.org). ».
Parmi ces concepts se trouve la relation EPCE qui produit l’explication de la formation normale du taux moyen de profit sur capital.
 
Ce site est le principal instrument de travail d'une équipe que rassemble l’affinité intellectuelle de chacun de ses membres pour la révision de fond en comble prescrite par l’auteur de L’Anticapitalisme. Antoine Lonjon est sur ce chantier un ouvrier particulièrement actif. Il faut ici en faire état car grâce à ses soins il suffit à un utilisateur du site qui veut découvrir ou revoir ce qu’est la relation EPCE de taper ces quatre lettres dans le champ « Recherche » pour trouver les liens sur lesquels il n’aura plus qu’à cliquer. Ou, mieux encore, de prendre le chemin Science économique / Glossaire / EPCE.
Entre autres concours d'Antoine Lonjon et d'autres de la même équipe travaillant, bénévolement et au long cours, à la formalisation et à la diffusion de propositions premières de science économique et de propositions majeures de politique économique.
 
DM, décembre 2009