L'Anticapitalisme : la rupture épistémologique

Extrait du chapitre 5, intertitre de l'auteur, mentions entre [ et ] de DM, ajout par ce dernier d'un commentaire sur le concept de rupture épistémologique

La rupture épistémologique

Face au dérèglement de pensée et au douteux programme d’action auxquels a donné lieu la doctrine néolibérale ou « marginalisme », on s’attend, de la part du marxisme, à plus de rigueur. Là encore, pour y voir clair, nous serons obligés de nous passer de l’enseignement officiel dispensés dans les universités du nouveau et du vieux monde ! Ouvrez au hasard un livre d’économie politique anglais, français ou américain. Vous y lirez à peu près ceci : Marx, ayant hérité la théorie de la valeur-travail des grands classiques anglais – Smith, Malthus, Ricardo – l’a portée à son point d’achèvement, après quoi les économistes « sérieux » ont définitivement abandonné la vieille théorie. Étrange liberté prise avec la filiation réelle des idées !

Comme on l’a vu, entre Smith et Malthus d’une part et Ricardo de l’autre, il y a plus que des nuances de pensée. Ce qui les sépare est une opposition fondamentale sur le statut du travail dans l’économie politique [et l’économie telle qu’elle se pratique], opposition qui n’a cessé d’alimenter la correspondance entre Malthus et Ricardo jusqu’à la mort de Ricardo. [C’est à Fabra et à lui seul que nous devons, sur cette question conceptuellement primordiale la percée qui consiste à faire formellement la différence entre le travail en tant que dépense d’énergie humaine et le produit de cette dépense, seul ce produit étant susceptible d’avoir une valeur d’échange marchand.]

Pour les uns [Smith et Malthus], le travail a si bien de la valeur [d’échange] que le voilà promu au rang d’étalon de valeur [idem] ; pour l’autre, l’échange [marchand] est circonscrit aux produits du travail [quand ils donnent lieu à cette sorte d’échange entre un employeur et un travailleur]. Ainsi, l’interprétation que donne Ricardo à la théorie de la valeur-travail représente, pour parler comme les structuralistes, une « rupture épistémologique » avec la vieille théorie de Smith reprise par Malthus d’où elle est passée aux économistes « sérieux » de la fin du XIXe siècle, fondateurs de l’économie de notre temps.