Appendices

AP1 - L'entreprise de Paul Fabra

Vécue et vue par Dominique Michaut

La une du journal Le Monde du 9 novembre 1974 comporte sur trois colonnes un début, long au regard des pratiques actuelles de la presse française, d’un article à suivre en page intérieure. Signataire : Raymond Barre. Titre : L’économie objective. Objet : compte rendu de lecture de L’Anticapitalisme / Essai de réhabilitation de l’économie politique, 432 pages, éditeur Arthaud, auteur Paul Fabra.[1] Ce dernier est alors dans sa quarante sixième année et je suis, à cette époque lorrain d’adoption, dans ma trente deuxième. Quelques jours après avoir pris connaissance du compte rendu de Barre dont j’avais étudié le très utilisé manuel d’économie politique en deux tomes, je me rends à la plus grande librairie de Metz. Ne connaissant de Fabra que sa signature réputée de journaliste spécialisé en questions monétaires, je découvre d’abord, d’après la photographie imprimée en quatrième de couverture, un élégant quadragénaire au regard perçant. Ensuite, ce qui retient bien davantage mon attention d’insatisfait de la théorisation des prix et des marchés et de l’interventionnisme keynésien qui m’avait été enseignée, la lecture, avant même d’avoir payé mon achat, du texte de cette quatrième de couverture me confirme que je me trouve en présence d’unfort téméraire entrepreneur : « Ce livre ne vise à rien de moins qu’à un renversement de la perspective de la pensée économique actuelle. La société contemporaine est encore analysée selon les modèles abstraits qu’en avaient proposé à la fin du XIXe siècle, les économistes néo-libéraux. Leurs constructions artificielles forment aujourd’hui la base de la doctrine enseignée sous le nom de science économique dans toutes les universités d’occident. On a appelé hédonistes ces économistes parce que, pour eux, l’origine de la valeur se trouvait dans le besoin ou, si l’on préfère, dans le désir de consommation, ce qui les a amenés à poser l’axiome – sur lequel repose notre moderne « société de consommation » – que, dans l’échange, « le fait principal est la demande et le fait accessoire l’offre » (Léon Walras, 1874). Ce principe est contraire aux exigences de notre époque. Il est en train de s’écrouler sous les coups des évènements. Conceptuellement, il s’oppose du tout au tout à la tradition de l’école classique anglaise qui, avec le grand David Ricardo, fonda l’économie politique au début du XIXe siècle, en reprenant et en « critiquant » les idées exprimées par Adam Smith en 1776 dans La Richesse des nations. / Ce qui frappe depuis lors dans l’histoire de la pensée économique, c’est, à part quelques découvertes partielles, son caractère régressif qui fait songer à ce qui advint de la physique et de la biologie tant que les savants n’en revinrent pas « aux sources mêmes de la connaissance » (Jacques Monod). / C’est au nom de la théorie de la valeur-travail, reprise par Marx mais mal interprétée par lui (il faisait du travail la « substance » de la valeur), qu’on repousse ici l’explication marxiste du profit (et du salaire…). On ne devra pas s’étonner que les mêmes arguments permettent de réfuter le marginalisme des néo-libéraux, car ces derniers, en répudiant aussi l’héritage ricardien, sont à leur tour retombés dans les pièges tendus par la pensée préscientifique d’Adam Smith. C’est de fond en comble qu’il faut réviser l’économie politique, faute de quoi il sera difficile d’éviter que la société ne cède à la tentation de solutions imaginaires : la Révolution ou son contraire, la contre-Révolution. »

Bigre, bigre ! Mais encore ? Me voilà embarqué dans la lecture de ces 432 pages comportant une préface de l’auteur, quinze chapitres répartis en trois parties, sept appendices. Je dois à la vérité de confesser une impossibilité et une difficulté. L’impossibilité a été, dès la préface et les cinq premiers chapitres lus une première fois crayon en main, de m’en tenir à la conviction passive du bien fondé de cette entreprise de réhabilitation : je commençais à prendre conscience des origines de mon insatisfaction d’économiste en herbe. La difficulté a été de venir à bout d’un premier parcours complet, toujours crayon en main, de ce « livre foisonnant » (Barre). J’y ai trouvé trop à apprendre et à reprendre et à noter pour être capable de faire plus vite. Un échafaudage auxiliaire m’a gêné. Des questions me venaient à l’esprit et je ne trouvais pas la réponse assurée à bon nombre d’entre elles. Mais l’affinité était là ; ma conviction devenait de plus en plus active ; de moins en moins enclin aux conformités académiques, je ne voyais naïvement que des avantages aux appels du grand large. Au printemps 1976, j’écrivis à Paul Fabra et nous nous rencontrâmes pour la première fois à Paris le 21 octobre de cette même année.

Pourquoi, bientôt quatre décennies après la première parution de l’opus magnus de Fabra, « la base de la doctrine enseignée sous le nom de science économique » non seulement n’a pas été remplacée par une autre mais aussi ne semble pas encore en voie de l’être ? Une partie de la réponse tient au manque que le présent traité entreprend de combler. Une autre partie se trouve en usant d’une grille d’analyse fournie par Karl Popper (1902-1994), éminent expert en cette sorte d’affaire. Si le remplacement prescrit par Fabra avait fait l’objet de réfutations convergentes, la mise de côté de cette prescription serait épistémologiquement normale. Rien de tel jusqu’à présent : aucun texte ni même aucun propos oral visant à établir l’irrecevabilité de la refondation proposée. La démonstration que cette proposition n’est pas scientifique, faute de conforter une base doctrinale qui le serait, s’imposerait pour détourner d’un égarement et, en outre, son élaboration ne nécessiterait pas d’y consacrer beaucoup de temps. Mais cette démonstration devient totalement impossible en s’en tenant à une base doctrinale qui, elle, n’est pas scientifique. Voyons bien que ce constat prouve que cette base est ascientifique. Compte tenu du nombre d’années écoulées depuis 1975, de la notoriété de Fabra, des efforts faits par lui pour diffuser son Essai de réhabilitation et du nombre croissant de thèses et d’articles et de livres économiques, cette preuve est aujourd’hui expérimentalement validée. Une option foncièrement ascientifique continue à prévaloir dans cette discipline, avec ce que cela comporte non pas d’amoralité mais, ce qui ne revient pas du tout au même, de manquement à la moralité scientifique. L’objet du délit étant une part de la vie sociale et, de plus, une part très structurante de cette vie, ce manquement est aussi à la moralité civique, personne ne peut faire qu’il en aille autrement. Le corps social et chacun de ses membres en subissent les conséquences néfastes. L’entreprise de Paul Fabra, qui serait elle-même néfaste si les considérations cruciales qui la fondent étaient ascientifiques, ne pouvait pas échapper à ces difficultés. Elle ne doit pas rester sans suite à cause d’elles. Trop en dépend comme je vais m’efforcer de le faire un peu plus complètement apparaître.

Dans ce qui vient d’être observé, il n’y a rien, strictement rien, établissant que le concurrent Fabra a effectivement retrouvé la voie d’accès à la « science économique digne de ce nom ». Renseigner davantage sur les caractéristiques majeures de l’entreprise de ce concurrent n’en conduit pas moins à faire état de fortes présomptions de ce succès.

Cette entreprise est intellectuelle. Quand, dans les considérations suivantes, il est autrement question d’entreprise, il s’agit exclusivement de la seule organisation qui n’existe que par et pour la pratique des échanges marchands, l’entreprise commerciale.

Première phrase de la préface de L’Anticapitalisme (les soulignements sont mon fait) : « Ce livre n’est pas à proprement parler un livre d’économie politique bien qu’il propose, sur un certain nombre de points fondamentaux touchant cette matière, des solutions à des questions qu’on se posait depuis longtemps. » Autrement dit : je ne vous livre pas un cours de science économique mais des élucidations et des réfutations pour contribuer à « de fond en comble (…) réviser l’économie politique ». Commençons par le fond, le reste personne n’en verra jamais le bout, ce qui compte c’est l’essentiel qui fait le plus gros des résultats, me suis-je souvent répété depuis les premiers mois de 1975. Ce bon sens, conseillé avec vigueur par Peter F. Drucker, ne m’a pas empêché de divaguer mais m’a souvent aidé à revenir à du moins mauvais.

L’économie politique objective, produit de l’entreprise de Paul Fabra, comble complètement le fossé, parfois abyssal ainsi que de très nombreux praticiens l’ont souvent déploré (des livres entiers écrits à ce sujet), entre la théorie économique et la problématique de la vie d’entreprise. Ce n’est pas en soi une preuve que cette économie politique est fondamentalement véridique. C’est néanmoins une forte présomption que Fabra a bel et bien réouvert la bonne voie d’accès : une authentique science économique a forcément cette caractéristique car il n’y a très évidemment pas deux vérités, l’une théorique dans des manuels et l’autre expérimentale sur le terrain.

Après la première puis la seconde édition française de L’Anticapitalisme,[2] son auteur a poursuivi sa livraison en la combinant à celle d’éclairages de l’actualité économique, principalement sous la forme de chroniques – à l’heure où j’écris ces lignes, Paul Fabra est en train de travailler à la millième de la série, d’abord publiée, à partir du 26 mars 1985, par Le Monde puis, à partir du 30 avril 1993, par Les Echos. Les inflexions de cette œuvre de plusieurs milliers de pages parues sous cette forme et d’autres n’ont strictement rien changé à ce que son auteur a mis au jour d’essentiel en écrivant son Essai de réhabilitation de l’économie politique. Un renversement de ce qu’il y a de plus fondamental dans la conception de l’économie, qui fait autorité depuis l’accréditation quasi officielle de ses bases doctrinales, est possible et nécessaire. Sa condition sine qua non est une révolution épistémologique, libératrice de l’accès à une théorisation, dont l’assise soit enfin authentiquement scientifique, de l’économie de marché et, ce faisant, des lois objectives du capitalisme. L’Anticapitalisme,titre provenant du constat que ces lois ne font pas partie de « la doctrine enseignée sous le nom de science économique », démontre la possibilité et la nécessité de cette révolution libératrice au moyen, méthodologiquement[3] indispensable, d’une enquête critique sur l’histoire de la théorie économique. Critique et monumentale. Y sont réfutés, outre Marx (1818-1883) et le socialisme antilibéral ainsi que Walras (1834-1910) et l’économisme néoclassique, Keynes (1883-1946) et la macroéconomie étatiste à qui nous devons beaucoup du mauvais passif que le bilan d’ouverture du XXIe siècle comporte. Keynes a écarté, Fabra en fait bien sûr état, un point essentiel de réfutation de sa Théorie générale en arguant qu’à long terme nous serons tous morts, une désinvolture – après moi le déluge ! – qui mérite de passer à la postérité comme étant l’une des plus déshonorantes infractions à la moralité scientifique et civique ci-dessus évoquée.

Un fait relatif à cette enquête magistrale n’a jusqu’à présent pas encore assez retenu l’attention. Soit un journaliste solidement installé dans l’indépendance ainsi que rompu au rassemblement et au traitement scrupuleux des documents qui nourrissent son investigation. Cette indépendance et ce scrupule font très résolument partie de sa déontologie, comme c’est le cas, ô combien, de Paul Fabra. Ce journaliste est beaucoup mieux à même de réussir une enquête critique sur l’histoire de la théorie économique qu’un professionnel tacitement assermenté à une tradition doctrinale diplômante. Cette réussite est, en l’occurrence, d’autant plus remarquable que la manière jusqu’alors inédite de procéder à une telle enquête en fait une mine d’or didactique.

L’exploitation à ciel ouvert de cette mine ne commencera cependant qu’au moyen de la reconstruction qui est le but de l’entreprise de Paul Fabra : celle d’un enseignement positif d’une économie politique enfin fondamentalement objective et prenant appui, pour ce faire, sur des évitements des pièges de la conceptualisation préscientifique de l’économie. Il y a, par exemple, parmi ces évitements ceux qui sont relatifs à la demande et à la concurrence, deux notions dont tout le monde entend presque quotidiennement parler. Les deux paragraphes suivants traitent chacun de l’un de ces évitements parce que ces réglages conceptuels donnent un aperçu de ce qu’est la pensée économique s’efforçant d’en revenir « aux sources mêmes de la connaissance » et, ce faisant, renseignent sur le produit reconstruit par le téméraire entrepreneur.

L’usage de la monnaie et de façons de s’exprimer incitent à voir dans la demande une catégorie parallèle à l’offre, voire une catégorie primordiale par rapport à l’offre, voire l’inverse pour ce qui est de la primauté. Ce parallélisme, et partant l’une ou l’autre de ces primautés, sont des illusions d’optique. Toute demande est, dans la pratique de l’échange marchand, une offre en contrepartie. Il n’y a strictement aucune exception à cette règle dans toutes les sortes d’échanges marchands, dont celles qui procurent aux particuliers leurs revenus et aux entreprises leurs chiffres d’affaires. Le cœur marchand de l’économie est l’offre en échange de l’offre. Ou, comme l’on voudra et qui revient au même quant aux conclusions à en tirer, la demande en échange de la demande. La question même du quoi, entre l’offre et la demande, est primordial par rapport à l’autre n’a pas lieu d’être. Elle n’est pas plus sensée que de chercher quoi, de l’avers et l’envers d’une pièce de monnaie ou d’un billet de banque, est primordial par rapport à l’autre. Si, dans la manière de s’exprimer, l’usage est de faire plus souvent état de l’offre et de la demande que de la demande et de l’offre, y recourir ne présente aucun inconvénient pourvu qu’il soit bien gardé présent à l’esprit que la demande dont il s’agit n’est rien d’autre qu’une offre en contrepartie. Si l’usage le plus courant se trouvait avoir été inversé, il faudrait y recourir en gardant toujours présent à l’esprit que ce qui est alors le second terme énoncé, l’offre, n’est rien d’autre qu’une demande en contrepartie. Loi de Say (Jean-Baptiste, 1767-1832), explicitement approuvée par Ricardo (1772-1823) puis remise en cause par Walras et ensuite par Keynes : l’offre crée la demande. Cette loi s’énonce tout aussi bien en constatant que l’offre crée l’offre, un résumé en trois mots de l’évidence, qui n’a pas échappé à l’industriel et professeur français d’économie politique Jean-Baptiste Say, que la prospérité d’une population dépend avant tout de la quantité, de la diversité et de la qualité des entreprises que cette population fait fonctionner. Partant, cette prospérité dépend de la connaissance et du respect volontaire par cette population des lois objectives du capitalisme dont la mise au jour et l’exposé didactique, indispensable à ce respect volontaire, font la raison d’être de l’entreprise de Paul Fabra.

La pratique de la concurrence, c’est-à-dire de concours, est celle non pas d’un processus mais de deux, qui ne vont pas forcément l’un sans l’autre. L’un est d’élimination, avec les précarisations des perdants qui en résultent – fermeture –, l’autre d’émulation, avec les diversifications qu’elle suscite – ouverture. Un moyen de distinguer ces deux processus est de parler de concurrence sélective dans le premier cas, de concurrence créatrice dans le second. L’une et l’autre de ces sortes de concours coexistent dans les activités non seulement économiques mais tout autant politiques, scientifiques, artistiques, didactiques, etc. Quand, dans la mentalité collective et les mœurs qu’elle façonne, la concurrence sélective est dominante, c’est au détriment de la concurrence créatrice, moins de soins étant apportés à son enseignement et à son exercice. C’est aussi en résultat d’une manipulation qui a sa raison d’être : ne pas mettre en cause des pratiques plus pseudo libérales et pseudo démocratiques que ce serait le cas si la sélection éliminatrice des moins aptes à faire partie d’un effectif était moins souvent donnée pour être l’alpha et l’oméga de toute concurrence. Du côté de la théorie économique, le modèle de la concurrence pure et parfaite est de même facture imaginaire que la demande qui prime l’offre (Léon Walras dans les deux cas). Ses hypothèses irréalistes en font un modèle d’aconcurrence créatrice. Outre que fait partie du modèle, ce qui n’est déjà pas réaliste, la plus complète liberté d’entrée sur le marché d’un nouvel offreur – aucune entente, aucun corporatisme, aucun protectionnisme, aucune compétence, aucun obstacle financier –, l’atomicité et l’homogénéité de l’offre sont deux autres caractéristiques de ce modèle. La concurrence créatrice de diversifications et de captations de parts de marché très inégales s’en trouve exclue. L’économiste austro-américain Schumpeter (1883-1950) a justement remis en cause, cela fait partie des « découvertes partielles » dont la quatrième de couverture de l’édition Arthaud de L’Anticapitalisme évoque, les avantages présumés de la concurrence dite parfaite. Il l’a fait en montrant que, à supposer que cette prétendue perfection puisse exister, son efficacité serait moindre que celle de la concurrence réelle. Cela l’a conduit à mettre en avant et à rendre fameuse la « destruction créatrice »... mais créatrice aussi de trop de précarisations évitables si, comme c’est aujourd’hui le cas plus encore qu’hier, la doctrine en vigueur de la concurrence n’intervertit pas le primordial et le secondaire. La question suivante met sur la piste de ce « renversement de perspective ». Où veut-on en venir avec, dans les activités économiques, de la concurrence effective dont la caractéristique jugée primordiale est son imperfection par rapport à son modèle prétendu pur ? La caractéristique primordiale de toute concurrence, tant sélective que créatrice, est, dans tous les domaines d’activité, son degré de loyauté. Rendre cette caractéristique secondaire participe à la manipulation défavorable à davantage, voire à autant qu’avant, de pratiques faites plus authentiquement libérales et démocratiques, par élévation délibérée de leur degré de loyauté. L’un des résultats de cette manipulation est que trop d’exclusions en résulte. Au lieu de s’en porter mieux, l’économie et le reste de la vie sociale s’en portent plus mal. L’évitement de ce piège, grande trappe à précarisations en tous genres, est grandement facilité par la tournure d’esprit que l’économie politique réhabilitée par Paul Fabra conduit à cultiver et qui n’a rien, rigoureusement rien, d’ascientifique et, quoi qu’il puisse en sembler à première vue, d’utopique.

La pensée économique est périlleuse parce que son manque de perspicacité est réducteur de la qualité de la vie du corps social et de chacun de ses membres. L’effort permanent de prise en compte de ce danger de tous les instants est une caractéristique distinctive de l’entreprise de Paul Fabra et de son produit phare, l’économie politique objective. Elle est aussi une caractéristique inhérente à la moralité scientifique. Cet effort n’établit pas que cette économie politique est scientifique mais, là encore, il se trouve que cette prise en compte permanente est nécessaire à la reconstruction des fondations d’une science économique digne de ce nom.

Il faudrait tout un appareillage documentaire, qui n’ajouterait rien à l’utilité didactique du présent traité, pour exposer quelles élucidations, dans quel contexte et en quels termes, ont pour inventeur, comme cela se dit des trésors, Paul Fabra seul. Si un chercheur désire le faire, il le pourra en s’astreignant d’abord à la lecture inquisitrice de L’Anticapitalisme ou mieux, s’il maîtrise bien le latin moderne, de Capital for Profit / The Triumph of Ricardian Political Economy Over Marx and the Neoclassical,[4] dernière version révisée par son auteur. Capital for Profit mais dans le cadre de la mécanique des véritables échanges marchands, et non pas dans celui, fallacieusement libéral, d’offres déloyalement confiscatoires de pouvoir d’achat en contrepartie d’offres alors forcément dispensatrices des confiscations imposées. L’échange, rien que l’échange mais tout l’échange, entre aussi, et à bien des égards d’abord, le service du financement à proprement parler permanent d’une entreprise, son capital, et la totalité des profits périodiques de cette entreprise. Afin que cette dynamique produise pleinement ses effets normaux dont les principaux sont le plein emploi (chapitre 4 du présent traité, sur le capital, le profit et l’emploi) et la maximisation du revenu global non pas du capital mais du travail (chapitre 5, sur le salaire et la répartition). Succès finalement triomphal, tant scientifique que moral et social, de Ricardo ? Oui mais. Mais au moyen, fourni par Fabra, de deux « solutions à des questions qu’on se posait depuis longtemps » au sujet du travail salarié et du profit, l’un et l’autre tour à tour instruments d’abus de pouvoir et de contre-pouvoir. L’une de ces solutions consiste à éliminer enfin la confusion relative au travail, cette confusion ayant été formellement mal dissipée par Ricardo alors qu’elle est la clé de voûte sans laquelle aucune théorie économique ne tient logiquement debout (chapitre 2, sur la marchandise, du présent traité). L’autre solution consiste à constater enfin que le profit, rémunération d’une sorte de placement d’épargne, est le terme d’un échange marchand, ce alors qu’une typologie explicite des échanges marchands et de leurs termes (même chapitre 2), ainsi que d’autres précautions méthodologiques qu’il est préférable d’énoncer formellement (chapitre 1, sur l’économie), ne se trouvent pas dans les Principes de Ricardo (disparu prématurément) et ne font pas partie des « découvertes partielles » depuis lui. Ces deux solutions sont des évidences qu’un enfant ayant atteint l’âge de raison voit sans peine en tant que telles, quand on les lui fait observer, mais qui demandent à « nos cerveaux gris d’avoir trop lu » (Valéry) l’effort de se défaire de ce qui les obscurcit. Avant que des contre-enquêtes confirment que c’est bien, historiquement et logiquement, ces deux solutions qui ont permis à la pensée économique de retrouver enfin le chemin de la science, rendons à leur fournisseur ce qui lui revient dès maintenant. C’est lui qui a eu la très courageuse idée, somme toute radieuse ainsi que le lecteur approbateur du contenu du premier chapitre de ce livre en conviendra, de la possibilité et de la nécessité de reprendre pour point de départ un schéma abandonné. C’est lui qui, par un intense effort critique, a déblayé le terrain et entamé la reconstruction. C’est lui qui a pourvu à la diffusion urbi et orbi de l’invitation, très solidement argumentée et foncièrement optimiste, à se faire ouvrier sur le chantier de cette reconstruction.

L’économie politique objective. Ce dernier adjectif réserve une surprise qui découle on ne peut plus logiquement de la refondation opérée. Le capitalisme, le conservatisme, le libéralisme, le progressisme et le socialisme, dans cet ordre ou dans n’importe quel autre dont l’inverse, ne font qu’un quand ils sont tous les cinq objectivistes. Ce n’est pas tout. Cet un est positivement et congénitalement moral. Tant en théorie qu’en pratique, l’économie objective, l’économie raisonnable et, allusion à ce qui a été ci-dessus indiqué au sujet de la concurrence, l’économie loyale ne font qu’une. De plus, cette économie est économe parce qu’elle a retrouvé le bon sens : elle consiste aussi à faire des économies.

Ces quatre affirmations sont apparemment trop prometteuses d’un monde meilleur. Les démonstrations des deux premières font partie du chapitre lui aussi premier du présent traité et, pour les deux dernières, c’est l’ensemble du traité qui en produit la démonstration. Mais voici tout de suite des considérations, elles aussi au nombre de quatre, qui plaident en faveur du bon aloi de cette caractéristique majeure de l’entreprise de Paul Fabra.

Première considération. Xi se dit libéral. Xi prend pour de la science économique ce qui n’en est pas. Xi prête de son plein gré son concours aux menées stratégiques et tactiques de la guerre économique. Xi se ment et trompe son monde en disant qu’il est libéral. Il n’y a, en matière de libéralisme, que la vraie science économique et la vraie paix de même qualification qui, comme M. de la Palisse n’aurait pas manqué de le remarquer, sont véridiques. Deuxième considération. Xj se dit socialiste. Xj se méprend aussi sur ce qu’est et n’est pas la science économique. Xj prête aussi de son plein gré son concours aux menées stratégiques et tactiques de la guerre économique. Xj se trompe et ment à son monde. Il n’y a, en matière de socialisme, que la vraie science économique et la vraie paix de même qualification qui, comme M. de la Palisse n’aurait pas manqué de le remarquer, sont véridiques. Troisième considération. Les antisocialismes, les antiprogressismes, les antilibéralismes, les anticonservatismes et les anticapitalismes ont, eux, en commun d’être subjectivistes : d’abord et finalement des jugements de valeur moyennant, si possible du mathématisme, toujours du psychologisme, au besoin de la partialité moralisatrice, de toute façon la mise à l’écart des réalités objectives qui infirment ces jugements. L’économisme, le créditisme, l’étatisme et les utopismes ont, entre autres, la même caractéristique. Quatrième considération. La science, la vraie, c’est épatant mais il lui faut la paix, la vraie, pour que leur association libère. La révolution de l’économie politique objective passe certes par des dérangements d’habitudes conceptuelles et comportementales mais c’est afin d’engendrer les apaisements de mœurs dont elle est grosse.

N’en faisons pas vantardise, cela ferait obstacle. Ne négligeons néanmoins pas de faire de cette fécondité un très substantiel motif d’acharnement à la conspiration d’un « renversement de perspective de la pensée économique ». Et ne tenons pas pour accessoire une autre présomption de la réouverture par Fabra de la voie d’accès à la science économique épistémologiquement digne de ce nom. Le Karl Popper dont il a été ci-dessus question est plus particulièrement celui de La Logique de la découverte scientifique et de La Connaissance objective.[5] Il y a cependant aussi celui, dans les années 1960, de La Société ouverte et ses ennemis. Un temps marxiste, cette grande figure de la philosophie politique et de l’épistémologie scientifique en est venue à voir dans la Misère de l’historicisme un obstacle philosophique, scientifique et politique majeur. L’histoire des idées et des pratiques économiques, ainsi que plus largement politiques, est une recherche à tâtons des clés de « la société ouverte, contrôlée par la raison, où la volonté de l’individu peut librement s’exercer » (Popper) ; les avancées et les reculs de cette recherche ont leurs causes mais cette causalité n’est pas historiquement prédéterminée. Ce n’est pas un sens de l’histoire qui a fait se succéder Montesquieu (1689-1755), Smith (1723-1790), Ricardo (1772-1823), Tocqueville (1805-1859), Marx (1818-1883), Walras (1834-1910) et Keynes (1883-1946) mais c’est, pour ces trois derniers, leur croyance dans un sens de l’histoire qui a gauchi leurs œuvres. D’historicisme, il n’y a pas la moindre once dans l’entreprise de Paul Fabra et son produit. Cette absence ne prouve en rien la scientificité de cette entreprise et de ce produit. Mais la très argumentée démonstration de Popper lève tout doute à ce sujet. Il est épistémologiquement indispensable que l’économie politique soit foncièrement non historiciste pour être scientifique. En cette même matière, il est méthodologiquement nécessaire qu’une politique économique ne soit pas sous l’influence d’un sens de l’histoire, qui est une toute autre affaire que la connaissance de l’histoire, pour être aussi objective que possible et aussi favorable que possible au bien commun.

La révolution de l’économie politique objective, par ce qu’elle exige de faire on ne peut plus délibérément, ne se produira pas que « sous les coups des évènements ». Les expériences qui ne servent à rien sont légions et le bienfait des échecs est sévèrement conditionnel. En économie aussi, une crise ne prémunit de sa répétition qu’au moyen de la mise au jour et de l’accréditation de ses vraies causes. L’entreprise de Paul Fabra, c’est aussi cela : contribuer à cette mise au jour et plaider en faveur de cette accréditation. Pour faire exactement le point sur ce qu’a été, depuis la révolution industrielle, la grande pathologie économique, il faut des appuis eux-mêmes exacts dont les principaux sont aujourd’hui relégués aux oubliettes. L’économie qui va bien, mais est mal pensée, va mal et l’économie qui va mal, mais est bien pensée, va bien : dans les deux cas, le lendemain et le surlendemain le confirment.

Ce qu’exige de faire délibérément le « renversement de perspective » doit-il l’être d’abord entre les quatre murs de laboratoires de recherche et de salles de cours ? Ce d’abord n’est que l’un des scénarios parmi d’autres possibles. Y compris en périodes de basse conjoncture, – goodbye Mr Keynes, in the long term you are really dead and  we will only keep of you a few pieces of your writing. Y compris en périodes de basse conjoncture, les dépenses publiques de fonctionnement, tous octrois de subventions inclus, entièrement financées par tout ou partie des recettes fiscales, constituent un grand progrès dont il est impossible de prédire tous les effets sur la mentalité collective à cause du discours pétri de bon sens que l’adoption et le maintien de cette norme nécessitent. D’autres prescriptions susceptibles de figurer au programme d’un parti politique et dans la plateforme revendicative d’une confédération syndicale peuvent être une thérapie de choc. Cinq renonciations, étayées par des observations rapportées dans le corps du présent traité, font partie de la normalité économique et sont relatives aux entreprises. Renonciation, grosse de toute une série de conséquences positives, au but du maximum de bénéfice ; renonciation à l’imposition des bénéfices (ce qui ne veut pas dire des revenus) ; renonciation à la non distribution de l’intégralité de ces derniers (obligation légale de la distribution intégrale des bénéfices) ; renonciation à la fiction des cotisations patronales ; renonciation à toute subvention publique aux entreprises. Le premier gouvernement d’un pays de grand poids économique qui obtiendra des entrepreneurs de ce pays la première de ces renonciations en faisant entrer en vigueur les quatre autres contribuera à une réévaluation si radicale de ce qui est et n’est pas économiquement normal – objectif, raisonnable, loyal – que la révolution de l’économie politique objective s’en trouvera grandement avancée. Passer outre à ce que des groupes de pression veulent que des choix politiques ne soient pas est d’autant moins difficile que la cohérence et l’objectivité de ces choix proviennent d’une conception de l’économie ayant ces qualités. À condition d’être soutenue par des esprits que leur affinité rapproche et incite à prendre des initiatives de promotion positive d’une telle conception, la dissipation des fumées toxiques de l’économisme subjectiviste ne fait aucun doute et sa survenance est susceptible de se révéler après coup avoir été soudaine.

Les réformes qui viennent d’être évoquées ne sont pas les seules dont les principes sont exposés dans le corps du présent traité. Ce dernier, au demeurant, n’a pas pour ambition de dresser un inventaire exhaustif des plus importants travaux d’assainissement de l’infrastructure économique de la vie sociale. Ce qu’il expose suffit néanmoins à établir que l’économie politique réhabilitée par Paul Fabra ne porte non seulement pas au tout ou rien mais aussi, ce qui est encore plus important, ni au pessimisme sur la condition humaine ni au fatalisme. Les « constructions artificielles » qui « forment aujourd’hui la base de la doctrine enseignée sous le nom de science économique » contribuent à rendre la subjectivité des agents économiques conforme à l’image qu’elles en donnent et, fort malheureusement compte tenu de l’indigence de cette image, y parviennent, aggravant de grandes crises de confiance et favorisant à plus petite échelle une myriade d’autres troubles réducteurs de la qualité de vie de presque tout un chacun. Dont ceux de ces troubles qui proviennent de l’inaptitude des plus hautes autorités publiques à faire confiance à la population et à son industriosité vues, premièrement et finalement, selon ce que l’image indigente en décrit. Si, conformément à sa vocation, l’économie politique objective devient l’orthodoxie en vigueur, alors sa tutelle – toute conception dominante de l’économie en est une – aura forcément pour effet d’accroître sensiblement la proportion d’individus et d’organismes, privés et publics, ayant faits la bonne affaire de s’être faits durablement confiance. Il ne peut pas en aller autrement parce que plus d’objectivité économique fait notamment davantage de contrats d’échange marchand loyal et, partant, davantage de concurrences elles mêmes plus loyales dans tous les domaines d’activité.

Supposons, pour pourvoir à la diffusion du produit phare de l’entreprise de Paul Fabra, une campagne prenant pour arguments principaux que ce produit constitue un contrat de confiance rénovateur du contrat social et un projet de société optimiste. Ces arguments sont-ils mensongers ? Pour qu’ils le soient, il faudrait que l’économie, l’objectivité et la morale ne soient pas ce qu’en rappelle le premier chapitre du présent traité et qu’au moins un autre point clé de ce même traité soit un sophisme. La lucidité à laquelle ces vérifications poussent est de grande portée. La révision entreprise par Fabra de « l’origine de la valeur », sous-entendu d’échange dans une transaction marchande, est portée par, et augmente, un appétit de révision d’autres valeurs, extension dont on ne voit pas qu’une civilisation puisse faire l’économie afin de pourvoir à sa transformation en une autre de plus haute qualité.

Depuis le milieu des années 1970, le cours de la pensée économique dominante, d’occidentale devenue mondiale, n’est pas seulement resté régressif –adjectif utilisé dans la quatrième de couverture citée : « Ce qui frappe depuis lors dans l’histoire de la pensée économique, c’est … son caractère régressif ». Sous des couverts successifs dont le dernier en date est l’aujourd’hui omniprésente et déjà vacillante globalization, le cours de la pensée économique est devenu encore plus régressif. Si ce n’était pas le cas, notre société, très largement et très inévitablement sous la coupe de ses idées économiques et de leurs applications, ne connaîtrait pas une telle conjonction de dérives tant monétaires, financières, tarifaires, entrepreneuriales, salariales, fiscales que gouvernementales, électorales, environnementales, éditoriales, médicales, langagières, policières, juridiques, éducatives, sportives, administratives, notamment. Avec, en cause de ces déclins désespérants, le pseudo libéralisme des Xi et le pseudo socialisme des Xj. Pas question de haïr pour autant les Xi, les Xj et la modernité : c’est vain, c’est présomptueux quant à sa propre perspicacité, tout un chacun ne dispose au quotidien, depuis sa première inspiration jusqu’à sa dernière expiration, que d’une modernité. Mais bel et bien question, presque de jour en jour plus pressante, de trouver comment faire barrage à la prospérité de l’affairisme et à l’emprise de l’étatisme, l’un et l’autre beaucoup plus servis que desservis par la propension, qui n’en finit pas de renaître, à l’égalitarisme.

Ce tout contemporain fait un paquebot rutilant et qui prend l’eau. Le gigantesque bâtiment, dont l’équipage est fort pourvu en économistes et fort dépourvu en économes, n’est certes pas un dériveur facile à dévier de sa course. Parons quand même à la manœuvre, sinon pour nous au moins pour les suivants, sans nous contenter de déplorer que ce paquebot énorme, dont le sillage est maculé de pollutions colossales, a des soutes surchauffées dans lesquelles de modernes prolétaires transpirent jusqu’au sang et des plages abritées où beaucoup de ceux à qui la fortune a souri prennent des bains de soleil en jouant au poker menteur.

Ces figures de rhétorique sont-elles excessives ? Presque tout le monde juge aujourd’hui normal qu’il soit fait grand cas du « capital humain » au lieu des salariés ou du salariat, des « ressources humaines » au lieu des relations salariales, des expertises en « ingénierie sociale » au lieu de l’art de l’administration civile. Nous, enfants d’une ascendance qui en est venue au vrai progrès de l’abolition légale de l’esclavage, appartenons à des générations qui, comme nos façons de dire et d’agir en attestent, ont insidieusement conforté l’exploitation de l’homme par l’homme. Si ce n’était pas le cas, nous n’aurions pas fait deux choses dont l’une appelle l’autre. Nous n’aurions pas fait de l’humain le pendant d’un financement ou d’un équipement ou d’une ressource parmi les autres. Nous n’aurions pas fait des corps sociaux des objets de manipulations par des bêtes de concours sélectif qui, tels des médecins pensant voir mieux que leurs patients conscients ce que chacun d’eux ressent et pressent, ont l’outrecuidance de prétendre mieux connaître que ces corps sociaux quels sont leurs savoirs et leurs besoins en toute matière. Trop étant à l’encan de ces égarements calamiteux, la manœuvre qui s’impose n’est pas seulement une correction de cap mais un transbordement.

L’entreprise de Paul Fabra est une recherche aboutie sur la nécessité et la possibilité de ce transbordement. L’effort de lire jusqu’au bout au moins le premier chapitre du présent livre en vaut la peine. Oui, c’est vrai, plutôt grande est la probabilité que ce soit d’assez difficile à très difficile. Il se dit que c’est trop haut pour être accessible. Il ne se constate pas assez que nous sommes trop bas. Et que la facilité nous étouffe. L’évidence n’en est pas moins là. Ce n’est pas par plus de facilités et d’esbroufes que nous et les suivants réduirons les grandes difficultés qui obèrent la qualité du présent et du futur. Rejoindre Paul Fabra dans son entreprise est exigeant mais vaut le coup et le coût de s’en donner le mal. Au remplacement de l’orthodoxie économique par celle que cette entreprise prescrit, la science y gagne, la paix y gagne, trois pathologies, l’économique, la politique et l’écologique, y perdent beaucoup de leur virulence.

L’économisme ambiant n’est pas que le produit malsain d’un hédonisme et d’un empirisme vulgaires. Il est lui-même l’instigateur d’un narcissisme dans lequel toute une civilisation est en train de se perdre. Notre modernité, regorgeant de techniques appelées technologies et repue de prospérité en trompe l’oeil, a été diaboliquement rendue si éprise d’elle-même qu’elle s’est enfermée dans sa bulle à maints égards de plus en plus féodale, ce qui était le but du stratagème. Là, en effet, elle n’a pas besoin de renoncer à se complaire dans les hallucinations qu’un mélange d’affairisme, d’étatisme et d’égalitarisme lui procure. Or parmi ces hallucinations se trouve la pire qui soit : notre monde est en crise parce qu’il est en train d’accoucher d’une autre civilisation. Faux. Il est en crise sous l’effet d’une accumulation accélérée d’insalubrités dont personne ne sait quand, depuis quelques changements de lune jusqu’au terme d’une longue série de générations, les réactions qu’elle engendrera accoucheront d’une renaissance.

L’homme Paul Fabra, qu’on se rassure, n’a bien entendu pas que des qualités. Il n’empêche que, c’est ainsi – je peux, du fond de mes propres imperfections et néanmoins en toute tranquillité, mettre au défi qui que ce soit de prouver qu’il n’en va pas ainsi –, sa lucidité courageuse a ouvert une voie de sortie de la bulle. Hâtons-nous, nous le devons aux suivants.

DM, juin 2008

Novembre 2008. Paul Fabra m’a souvent dit qu’il s’était lancé dans l’enquête dont L’Anticapitalisme est le rendu pour trouver une réponse solide à la question : que vaut une unité monétaire ? Ce n’est qu’il y a peu de jours qu’une réponse à une autre question, en ce moment de retour sur le devant de la scène, m’est apparue : quel est l’un des systèmes monétaires international auquel l’économie politique objective conduit ?


[1] Premier tirage en mai 1974. En mai 1975 paraissait chez l’éditeur Dopersa à Barcelone, Anticapitalismo / Ensayo de rhabilitacione de la economica politica.

[2] Seconde édition, en format de poche, dans la collection Champs Flammarion, en 1979. Ces deux éditions sont complètement épuisées. Il est vraisemblable que des bibliothèques spécialisées continuent à procurer l’accès à l’une ou l’autre. Il y a, de toute façon, la Bibliothèque nationale française. Les références de l’édition américaine, en 1991, sont indiquées plus loin.

[3] L’usage devenu très courant de l’adjectif « méthodologique » et du substantif « méthodologie », en lieu et place de « méthodique » et de « méthode », fait partie des dérives en cours. Même remarquepour « technologique » et « technique ». Le synonyme de « méthodologie » est « épistémologie ».

[4]1991, Rowman & Littlefields Publichers, Inc. Avant-dernière phrase de la quatrième de couverture : « Fabra questions how long a society can last that believes in the primacy of consumption rather than the primacy of work ». Si le loisir nous en est donné, ce sera à une réédition en français et en anglais, possiblement via la toile (le web), de larges extraits de Capital for Proft à laquelle nous pourvoirons d’abord. PF & DM.

[5] Première parution française en 1982 de La Logique de la découverte scientifique chez Payot, en 1991 puis 1998 de La Connaissance objective respectivement chez Aubier puis dans la collection Champs Flammarion, en 1979 des deux tomes de La Société ouverte et ses ennemis aux Éditions du Seuil, en 1988 de Misère de l’historicisme chez Agora.

AP2 - Le chantier de l'économie politique objective

Ci-dessous, Atelier Paul Fabra : APF, Économie Politique Objective : EPO.

Économie politique objective ou bien, ultérieurement, l’appellation et l’éventuel acronyme que l’usage feront prévaloir pour désigner cette école de pensée économique pour l’heure hétérodoxe.
Le juste et indispensable « pas question d’adhérer à une école parce qu’elle est hétérodoxe » a pour pendant le tout aussi juste et indispensable « pas question d’adhérer à une école parce qu’elle est orthodoxe ». Les écoles de pensée économique et politique que leurs tenants disent libérales ou socialistes et qui sont de fait fermées à ce double « pas question » sont en réalité pseudo libérales et pseudo sociales.

Comprendre l’économie, ce n’est pas disposer d’un grand nombre d’informations et d’une riche panoplie de modèles informatisés censés rendre compte de la façon dont le système des échanges marchands et des transferts de termes de ces échanges fonctionne jusqu’au bout de ses terminaisons nerveuses. C’est avoir en tête ce qu’est, pour l’essentiel, le fonctionnement normal de ce système, ce qui est indispensable pour identifier les vraies causes de ses dérèglements et y remédier efficacement. Comme en entreprise le bon gestionnaire a gravé en tête le fonctionnement normal de l’entreprise en général et de cette entreprise en particulier.

Un chef, s’étant bien préparé à sa tâche notamment en choisissant en âme et conscience son école de prédilection, sachant par conséquent où, pour l’essentiel d’intérêt général, il veut en venir, n’a besoin que de quelques minutes pour recruter d’une main sûre un collaborateur qui va tirer la charrue dans le même sens que lui. L’EPO c’est aussi destiné à cela. Son chantier est à organiser en conséquence.

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AP3 - L’exception antilibérale française

L’exception antilibérale française

Raymond Boudon

Reproduction intégrale, intertitre et note de renvoi compris, d’un article paru dans le numéro d’avril 2008 de La Revue des Deux Mondes, pages 120 à 125. Sur l’auteur de cet article, voir page 11 la note attachée à son nom. Les soulignements sont notre fait. PF & DM

La France est le pays du monde occidental où l’antilibéralisme apparaît comme le plus prononcé, du moins jusqu’à une époque très récente, notamment auprès d’une bonne partie des élites intellectuelles et politiques. Il faut rechercher les raisons d’être de cet état de choses du côté de l’histoire des idées et des singularités de l’histoire de la France sur le long et le moyen terme.

S’agissant de l’histoire des idées, le libéralisme véhicule des conceptions qui varient d’un auteur libéral à l’autre, mais qui comportent des éléments communs. Il y a une conception libérale de la relation entre les inégalités sociales et la justice sociale, de la structure sociale, du rôle de l’État et de l’être humain. On la retrouve par exemple chez Tocqueville, Adam Smith ou Max Weber, par delà les différences qui les distinguent. Or, à partir du XIXe et surtout de la seconde moitié du XXe siècle, plusieurs mouvements d’idées influents ont érodé cette conception libérale et lui en ont substitué une autre, laquelle a séduit les intellectuels français, surtout dans les décennies séparant la fin de la Seconde Guerre mondiale de la chute de l’empire soviétique. Elle les séduit moins aujourd’hui.

Mais les intellectuels qui ont fait leurs études dans les années soixante-dix à quatre-vingt-dix et qui ont la quarantaine ou la cinquantaine au début du XXIe siècle ont toutes les chances d’avoir été nourris de tradition antilibérale, particulièrement s’ils ont été formés dans les disciplines relevant des sciences humaines, y compris dans les établissements les plus élitistes. Même si peu se déclarent marxistes, ils ont hérité des schémas de pensée véhiculés par la tradition antilibérale. Car, si l’on peut changer facilement d’idées sur les questions factuelles, il est presque aussi difficile de changer de schémas de pensée que d’apprendre à s’exprimer dans une langue nouvelle. J’évoquerai un peu plus loin les raisons pour lesquelles l’antilibéralisme s’est installé plus solidement en France que dans la plupart des pays proches d’elle. <..>

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C101 - Autres considérations initiales de méthode

1. Le principe de la recherche de la vérité est simple.

Une théorie est une suite d’énoncés qui expriment une relation entre plusieurs termes. Autrement dit, une théorie est une suite de propositions. Une proposition qui décrit un aspect du réel est vraie quand cette description est conforme aux faits. Une théorie, si partielle soit-elle, est elle-même complètement vraie quand aucune de ses propositions n’est contredite par une proposition vraie, que cette dernière fasse ou non partie de la théorie exposée.

Karl Popper a fait figurer Un complément à la critique du relativisme (1961) à la fin de La société ouverte et ses ennemis.[1] On y lit : « La principale maladie philosophique de notre temps est le relativisme intellectuel et le relativisme moral qui, au moins pour une part, en découle. Par relativisme, ou scepticisme si l’on préfère ce terme, j’entends la doctrine selon laquelle tout choix entre des théories rivales est arbitraire : soit parce que la vérité objective n’existe pas ; soit parce que, même si l’on admet qu’elle existe, il n’y a en tout cas pas de théorie qui soit vraie, ou (sans être vraie) plus proche de la vérité qu’une autre ; soit parce que, dans les cas où il y a deux théories ou plus, il n’existe aucun moyen de décider si l’une est supérieure à l’autre. / … / Certains des arguments invoqués à l’appui du relativisme découlent de la question même : « Qu’est-ce que la vérité », à laquelle le sceptique convaincu est sûr qu’il n’y a pas de réponse. Mais, à cette question, on peut répliquer d’une façon simple et raisonnable – qui ne satisferait probablement pas notre sceptique – qu une affirmation ou un énoncé sont vrais si, et seulement si, ils correspondent aux faits.[2] / Que veut dire « correspondre aux faits » ? Bien qu’un sceptique ou un relativiste puisse trouver aussi impossible de répondre à cette question qu’à la précédente, c’est en réalité aussi facile et même presque banal. Par exemple, tout juge sait bien ce qu’un témoin entend par vérité : c’est justement ce qui correspond aux faits. / … / Il faut distinguer nettement entre savoir ce que signifie la vérité et avoir un moyen, un critère, pour décider si un énoncé est vrai ou faux. / … / La plupart d’entre nous ne connaissent pas les critères qui permettent de savoir si un billet de banque est authentique ou faux. Mais, si nous trouvions deux billets portant le même numéro, nous aurions de bonnes raisons de déclarer que l’un des deux [au moins] est faux : assertion qui ne serait pas privée de signification par l’absence d’un critère d’authenticité. / … / C’est, à mon avis, l’exigence d’un critère de la vérité qui a fait croire à tant de philosophes qu’il était impossible de répondre à la question : « Qu’est-ce que la vérité ? ». Mais l’absence de ce critère ne rend pas la notion de vérité dénuée de sens, pas plus que l’absence d’un critère de la bonne santé ne rend dénuée de sens la notion de santé. En l’absence de tout critère, un malade peut chercher à retrouver la santé, et un homme qui s’est trompé rechercher la vérité. / Un des résultats directs des travaux de Tarski sur la vérité est le théorème logique : il ne peut y avoir de critère général de la vérité. Ce théorème est fondé, et il repose sur la notion même selon laquelle la vérité est la correspondance avec les faits : c’est-à-dire sur une notion pour laquelle nous n’avons pas de critère. L’exigence déraisonnable des philosophies du critère, si on l’avait respectée en l’occurrence, nous aurait empêchés à jamais d’aboutir à ce résultat logique – qui est d’une grande importance. / … / Certes, il y a dans le scepticisme et le relativisme un fond de vérité, à savoir qu’il n’existe pas – en effet – de critère général de la vérité. Mais on n’a pas le droit d’en conclure que le choix entre des théories rivales est arbitraire. Cela veut simplement dire que nous pouvons nous tromper dans ce choix : que nous sommes faillibles. / … / C’est une illusion de croire à la certitude scientifique et à l’autorité absolue de la science ; la science est faillible parce qu’elle est humaine. Mais cela ne donne pas raison au scepticisme ni au relativisme. Nous pouvons nous tromper, certes ; il n’en résulte pas que le choix que nous faisons entre plusieurs théories est [nécessairement] arbitraire, que nous ne pouvons apprendre, et nous rapprocher de la vérité. »

Début 2008, Raymond Boudon a enrichi la collection encyclopédique Que sais-je ? des Presses Universitaires de France par Le relativisme [3]. Le constat qu’il n’y a pas de critères généraux du vrai et de la scientificité y est exposé, avec une référence philosophiquement plus prestigieuse et didactiquement plus savoureuse à colporter que celle utilisée par Popper dans l’extrait ci-dessus cité. Boudon le fait dans un passage [4] qui vaut d’être complètement cité (les notes de bas de page sont des ajouts pour le besoin de la présente citation, les soulignements sont le fait de l’auteur de ce texte) :

« Deux arguments principaux peuvent être opposés au relativisme cognitif. [5]

1 / Comme l’indique Kuhn,[6] la sélection des idées scientifiques fait apparaître sur le court terme l’action de facteurs irrationnels. Cela n’exclut pas que, sur le long terme, cette sélection soit rationnelle. Lavoisier a objectivement raison contre Priestley, même si la discussion de la théorie du phlogistique [7] de Priestley fait apparaître que les prises de position des hommes de science impliqués dans le débat furent souvent inspirées par des motivations de caractère irrationnel. C’est donc seulement si l’on néglige la distinction entre le court et le long terme que l’on peut appliquer le principe du tiers exclu [8] et déclarer que la, discussion entre savants n’étant pas exclusivement rationnelle, la sélection des idées scientifiques doit être tenue pour irrationnelle. Mais, dès lors que l’on prend cette distinction en compte, la question de savoir si les discussions entre savants sont rationnelles ou non est disqualifiée de par sa formulation même.

2 / Il en va de même s’agissant des conséquences qui ont été tirées de l’impuissance de la philosophie des sciences à déterminer les critères de démarcation entre science et non science. On n’a jamais réussi à identifier les critères en question. Mais on peut appliquer à la scientificité une remarque décisive de Kant sur la vérité [9]  : ce n’est pas parce qu’il n’existe pas de critères généraux du vrai que celui-ci n’existe pas. Rechercher les critères généraux du vrai, ironise-t-il, c’est chercher à traire un bouc. Pourtant, la vérité n’est pas une illusion.

Kant veut dire qu’il n’existe pas d’ensemble fini de critères qu’on pourrait appliquer à la manière d’une checklist pour déterminer si une théorie est vraie. En revanche, on peut, dans bien des cas, trancher avec certitude en faveur d’une théorie contre une autre. C’est ce que nous enseigne l’histoire des sciences. On peut accepter la théorie proposée par Torricelli et Pascal du phénomène physique qui devait donner naissance au baromètre et rejeter les théories d’inspiration aristotélicienne parce que la première rend mieux compte des phénomènes observés et n’introduit pas l’idée que la nature aurait horreur du vide. Dans d’autres cas, ce sont d’autres critères qui permettront de trancher entre théories concurrentes. Ainsi, les critères qui permettent de choisir entre les théories expliquant l’extinction des dinosaures sont pour partie différents de ceux qui permettent de trancher entre les théories de Priestley et de Lavoisier. C’est bien parce qu’il est possible de déterminer à partir de raisons solides si l’on doit préférer une théorie à une autre que certaines théories disparaissent irréversiblement au profit de théories jugées préférables au vu de critères bien définis et variables d’un cas à l’autre.

On peut appliquer à la scientificité la remarque de Kant sur la vérité. Il n’y a pas davantage de critères généraux de la scientificité que de la vérité. Dès que des théories peuvent donner lieu à des comparaisons aboutissant à un arbitrage indiscutable, elles donnent le sentiment d’être scientifiques. Mais il est difficile d’aller au-delà dans la précision. Il n’y a pas de critères généraux de la scientificité, mais la scientificité existe. »

Ce qui vaut pour la vérité et la scientificité vaut pour l’objectivité. Annoncer qu’une économie politique est objective, ou ce qui revient au même qu’une théorie économique est scientifique, est abusif dans une circonstance et ne l’est pas dans une autre. C’est abusif s’il est affirmé ou sous-entendu que la preuve incontestable de sa complète vérité est établie ou même peut l’être. Ce n’est pas du tout abusif si les méthodes retenues et leurs mises en œuvre sont scientifiquement recevables. De plus, en ce cas, c’est nécessaire pour les situer dans l’histoire des progrès de la raison.

La conséquence la plus dommageable du relativisme absolu est d’éliminer du champ de conscience la culture des vertus de l’objectivité.

3. En économie aussi, la méthode du pur descriptif d’abord est fallacieuse.

Dans Le relativisme dont deux pages viennent d’être citées, Raymond Boudon, au début de son troisième chapitre, titré Expliquer les croyances, pose la question : « Faut-il accepter d’autre part l’opposition souvent proclamée entre connaissance normative et connaissance descriptive ? »

Économie : du grec oikonomia, de oïkos « maison, domaine » et nomos « loi, règle, norme ». Les règles de gestion du domaine à partir duquel on se livre, d’une façon ou d’une autre, à du négoce.

Tout au moins en théorie économique, le descriptif est très souvent, voire toujours, du normatif, positif ou négatif. De toute façon, décrire est en soi prescrire de voir les choses ainsi et partant, dans les affaires économiques, de les administrer en fonction de ce qu’on tient, explicitement ou implicitement, pour normal et anormal.

Il résulte du refus de cette réalité une méthode fallacieuse : vouer en premier lieu la théorie économique – la science économique, l’économie politique – à la description afin d’en assurer la scientificité. Il est impossible de satisfaire cette exclusivité. Y prétendre est un prétexte dissimulateur d’une contre vérité destinée à faire passer des préjugés pour des explications et du particulier pour du général.

Cela étant, décrire et prescrire n’obligent pas à s’impliquer affectivement. Pour expliquer, comme le préfixe de ce verbe l’indique, il faut se tenir à l’extérieur : ex, hors de.

4. L’indéfinition est indispensable pour se laisser aller à ses préjugés.

L’usage de définitions proprement dites s’impose à la théorie économique pour les mêmes raisons qu’en d’autres disciplines. La négligence de ces raisons est cependant particulièrement tentante dès qu’il est question d’économie. Cette négligence est, en effet, indispensable pour se laisser aller à ses préjugés. Or ces préjugés sont sociaux. Ils participent étroitement à ce que je suis ou crois être au quotidien. C’est pourquoi ils sont toujours difficiles, et souvent impossibles, à ne plus faire siens.

La négligence des raisons qui commandent l’usage de vraies définitions est plus aisée à pratiquer que son contraire. Cette négligence ne suffit pas encore à frapper pas d’inanité les enseignements de l’économie qui en usent systématiquement et elle permet de rendre d’avance impossible de se mettre d’accord sur des observations objectives qui empiéteraient sur des divergences pour y substituer de la convergence.

Le libéralisme philosophiquement mal fondé et l’antilibéralisme économique ont en besoin d’indéfinitions pour défendre leurs positions respectives.

5. L’indéfinition favorise la pétition de principe.

L’indéfinition favorise la pétition de principe, c’est-à-dire le raisonnement qui tient pour vrai ce qu’il s’agit de démontrer.[10] L’effort d’attention aux faits nécessité par la définition, au sens de ce concept en logique mathématique, ouvre la voie de la démonstration alors que la pétition de principe obstrue cette voie. Prenons un exemple.

Je tiens pour vrai que la loi de l’offre et de la demande régit principalement la formation de tous les prix, j’en tire des courbes et des équations et d’autres sortes de considération puis je (me) dis qu’il est « donc », alors que je ne l’ai pas démontré, bien vrai que la loi de l’offre et de la demande régit principalement la formation de tous les prix.

L’évitement de cette pétition de principe vient de lui-même dès que l’attention a été assez aiguisée par, entre autres moyens, l’effort de vraies définitions. Cet effort entraîne à ne pas laisser échapper que « principalement » ne signifie pas « complémentairement » et qu’il s’agit, en l’occurrence, de tous les prix et non pas d’une partie d’entre eux. Pour le reste, un seul cas suffit à s’aviser que ce « principalement » et ce « tous » n’est pas bien observé.

Soit une denrée agricole. Son prix baisse quand son offre excède sa demande et monte dans le cas contraire. Le constater ne prend pas en compte une question majeure. Qu’est-ce qui détermine la valeur objective d’échange de cette denrée quand il y a ni excès ni insuffisance de son offre sur sa demande [11] ? Même question autrement formulée : que représente la valeur objective d’échange à partir de laquelle il y a éventuellement sous enchérissement ou surenchérissement ? Même si ce n’est que dans le cas des denrées agricoles, la réponse avérée à cette question achève l’évitement de la pétition de principe de la loi de l’offre et de la demande censée régir principalement la formation de tous les prix.

Jusqu’à en venir à voir dans cette célébrissime loi un ajustement qui a généralement plus pour effet de déformer les prix que de les former ? On ne peut que convenir qu’il est de bonne méthode de ne rien postuler qui fasse obstacle à une réponse positive à cette dernière question dès le début puis tout au long d’une enquête sur la loi systémique de l’offre marchand en échange de l’offre marchand.[12]

Une théorisation au moyen d’indéfinitions et à base de pétitions de principe ainsi que d’abus du principe du tiers exclu – abus très fréquent dans l’analyse de la nature et des effets de la concurrence – a pour elle que les préjugés qu’elle conforte facilitent son accréditation. Tenus par les colporteurs d’une telle théorisation, les propos sur ce que la théorie économique ne peut pas avoir de commun avec les « sciences dures » sont irrecevables au regard de ce que ces sciences admettent de méthodologiquement plus élémentaire : savoir de quoi au juste il est question. Ces propos et leurs colporteurs n’en ont pas moins pour eux de véhiculer une pétition de principe de plus qui facilite leur accréditation.

6. La mathématique de la science économique est d’abord littéraire.

En économie notamment, mieux valent des concepts sans équations de docteur en physique que toutes les équations qu’on voudra traitant de notions. La définition de la définition est un instrument mathématique logiquement indispensable au bon usage du reste de la palette des outils mathématiques dont, en premier lieu, la règle de trois. C’est, de toute façon, un exercice mathématique que le choix de mots et l’assemblage de phrases en s’efforçant au plus d’exactitude et de complétude dans l’observation dont on est capable, ainsi qu’au moins de non contradictions, de pétitions de principe et d’autres sophismes. S’y adonner en tant qu’auteur et lecteur est faire de la mathématique littéraire. L’arithmétique, les géométries et l’algèbre font, elles et entre autres, partie de la mathématique mécanique. En la matière qui est ici la nôtre, faire de la mathématique littéraire est indispensable pour que l’usage complémentaire d’instruments de mathématique mécanique participe à la résolution exacte de problèmes objectifs. Ne pas pousser cet effort assez loin ouvre la voie à plus de corruptions qu’il pourrait en être évitées. Beaucoup de mathématique mécanique en recherche économique ne deviendra un progrès qu’après assez de mathématique littéraire. Progrès non seulement scientifique mais aussi social : la mathématique littéraire, une fois établie et autant que besoin plus didactiquement exposée, tombe sous le sens commun alors que la mathématique mécanique ne tombe sous le sens que de la minorité de ses adeptes.

Il est certain que si la rigueur géométrique des discours économiques faisant le plus autorité avait notablement progressée, par exemple depuis les années 1850 ou 1950, la pathologie économique s’en serait trouvée, de façon quasi mathématique, fortement réduite.

7. Le bon usage de la règle de trois, notamment dans les calculs de proportions, n’est pas aussi simple qu’il y paraît.

La règle de trois est très utilisée en économie, comme par exemple dans le travail de l’ingénieur, du cuisinier et du médecin. Dans Le relativisme, ouvrage ci-dessus cité, Raymond Boudon nous aide à prendre conscience qu’il y a tout lieu de s’attendre à ce que cette utilisation se prête à des consensus sur des idées fausses.

« Dans une célèbre expérience, J. Tooby et L. Cosmides [13] ont posé à des médecins la question suivante : « Une maladie a un taux de prévalence de 1 / 1 000. Il existe un test permettant de détecter sa présence. Ce test a un taux de faux positifs de 5 %. Un individu est soumis à ce test. Le résultat est positif. Quelle est la probabilité pour que l’individu soit effectivement atteint ? »

La question a suscité des réponses fausses et pourtant largement partagées. Une majorité de médecins croient en effet que, dans les conditions décrites, le sujet positif au test a 95 % de chances d’être réellement atteint par la maladie. Si l’on fait la moyenne des réponses des médecins, le sujet positif au test se voit attribuer 56 % de chances d’être malade. Quant à la réponse correcte …, elle est donnée par un peu moins d’un médecin sur cinq, exactement 18 %.

… le taux de prévalence étant de 1 / 1 000, sur 100 000 personnes on dénombre en moyenne 100 malades et 99 900 sujets sains ... Or ces 99 900 personnes non malades ont 5 chances sur 100 d’être déclarées positives. D’où il suit qu’il y a un peu moins de 5 000 « faux positifs » parmi les 100 000 personnes. Ainsi, la probabilité d’être malade quand on est positif est de 100 / (5 000 + 100), soit un peu inférieure à 2 %.

En économie, nombreux sont les cas de rapprochements de pourcentages qui n’ont pas la même base 100 ou pas des bases assimilables l’une à l’autre, les proportions par rapport à des agrégats qui permettent de les minorer ou de les majorer, les corrélations qui donnent l’impression de relations de cause à effet qui n’existent pas ou qui comportent un intermédiaire décisif dont on ne fait pas état, les problèmes de répartition réputés sans solution objective.

L’adage est bien connu : on peut tout faire dire aux chiffres y compris, parfois, la vérité ; aux chiffres et aux équations et aux modèles économétriques. L’une des clés de l’économie politique plus pertinente, et partant des politiques économiques elles-mêmes plus pertinentes, gestions des affaires privées et publiques comprises, est bien sûr davantage d’attention critique prêtée à ce qui se dit le plus couramment d’une part, le plus savamment d’autre part.

8. La pensée économique n’est portée à son plus haut point de rigueur scientifique qu’en faisant explicitement état des conventions majeures de dénomination qu’elle utilise.

Les clauses verbales les plus typiques de la théorie économique sont réputées être « toutes choses égales par ailleurs » et « tôt ou tard ». En fait, la clause mathématique la plus nécessaire à l’élaboration de la théorie économique authentiquement scientifique est : « convenons d’appeler… » – suit un mot ou un expression – « l’ensemble… » – suit une définition en compréhension. Ceci afin qu’il soit d’emblée tiré au clair ce dont il est question au juste. Fastidieux ? Oui pour ceux dont ce n’est pas la tournure d’esprit mais seulement jusqu’à l’engendrement, par le couple convention - définition, de constatations logiques concrètes dont il devient on ne peut plus évident que leur négligence est fautive.

Et si un couple convention - définition engendre des contrevérités ? On en change jusqu’à en trouver un fécond en évidences qui résistent à leurs mises à l’épreuve. C’est énormément de travail préalable à la livraison de cette sorte de sélection, authentique recherche fondamentale qui est très loin de n’avoir pour utilité qu’un progrès intellectuel.

Cette recherche est une chasse à l’équivoque. Dès qu’elle trouve un terme dont l’emploi dans un sens univoque fait progresser la science économique, alors contribuer à cet avancement ordonne de faire de ce sens univoque une convention par la clause, explicite ou tacite, « convenons de n’appeler… que… ». En théorie économique aussi, tirer d’une notion un concept nécessite souvent le recours à la convention de sens univoque.

Ce qui est exposé dans cet ouvrage à partir de son troisième chapitre donne à constater que le procédé de la convention univoque aide beaucoup à tirer un concept d’une notion qui est, pour ceux qui y voient un mal, source de résolutions extrémistes aux conséquences effroyables et, pour ceux qui y voient une fatalité ou un bien, d’erreurs de gestion aux conséquences désastreuses. Cette notion et ce concept de très grande importance ont pour nom « capitalisme ».

L’un des moyens de (se) convaincre tout à fait que la chasse à l’équivoque est, en économie, pratiquement utile consiste à se livrer à l’exercice suivant. Comparer mentalement des résultats qualitatifs de deux gestions usant du plus possible de notions pour l’une et de concepts pour l’autre. Comme cela se dit familièrement, en provenance des champs de course, « il n’y a pas photo » : la plus progressiste, moralement et socialement, ne fait pas de doute.

9. Le droit scientifique est rigoureux.

J’ai le droit de dire, si j’en suis convaincu, que ce phénomène, quelle que soit sa nature, participe à la configuration des activités économiques ou en résulte. En revanche, je n’ai jamais le droit scientifique d’affirmer que ce phénomène est inhérent à tout ou partie de ces activités sans le démontrer d’une façon ou d’une autre.

Il n’y a de science économique épistémologiquement digne de ce nom qu’étant astreinte au respect de cette discipline pour tout ce qu’elle admet de principal. Une application particulièrement importante de ce principe est celle dont le point suivant fait état.

Personne n’a jamais démontré et ne démontrera jamais que l’inclination à la maximisation du profit est inhérente à l’entreprise commerciale et, partant, au capitalisme.

Qu’elle soit savamment articulée ou spontanée, une théorisation de l’économie qui repose sur l’affirmation de cette inclination n’est pas scientifique sur ce point clé. Si s’ajoute à cela que des définitions, au sens de ce concept en logique mathématique, ne s’y trouvent que de manière résiduelle, voire ne s’y trouvent nullement pour tout ce qu’y est admis de principal, alors il ne fait aucun doute que cette théorisation est foncièrement ascientifique.

10. Refus de postulats ascientifiques et libéralisme convergent.

9 et 10 février 2009. Cher ami,

Tu viens de m’écrire ta conviction que, pour comprendre l’économie, il faut prendre en considération d’abord la part subjective du comportement humain. Il se trouve que je viens de lire, dans le Tocqueville aujourd’hui de Raymond Boudon (2005, éditions Odile Jacob), la proposition que voici. Les sciences sociales, « cherchent souvent à fonder leur légitimité sur le postulat selon lequel le comportement humain devrait être analysé comme le produit de déterminismes sociaux ou culturels » (haut page 98).

Je te renvoie à la lecture de ce livre et au Que sais-je ? sur Le relativisme du même auteur. Ce dernier établit solidement le caractère non scientifique et non libéral de ce postulat. La prochaine fois que nous parlerons de ce qu’il faut d’abord considérer en économie et en politique, je te demanderais si tu as pris connaissance de cette argumentation et, dans l’affirmative, ce que tu en tires pour éviter les fausses bonnes idées qui « voilent la pensée » (Tocqueville).

En sciences sociales, et donc en théorie économique notamment, le comportement humain doit être analysé en premier lieu pour sa part objective, quitte à ce que cela mène aux constats des rôles que l’intersubjectivité joue. Dans le Fabra – Michaut que tu nous fais l’honneur d’étudier tout en maugréant, sacré gaulois, la subjectivité collective n’est pas du tout absente. C’est à elle que les disparités des rémunérations du travail sont attribuées. Ce n’est pas peu. Les prix des prestations salariées sont primordiaux. Une base de l’économie politique objective est la reconnaissance de la subjectivité collective qui régit la répartition du revenu total du travail.

Paradoxalement (contradiction apparente), le postulat dénoncé par Boudon ne conduit pas à cette reconnaissance. À sa place, on trouve de prétendues explications qui ne résistent pas à leur confrontation avec la réalité. Plus largement, on trouve un déterminisme qui n’est ni scientifique ni libéral ainsi que nos incapacités collectives en matière d’économie en apportent la preuve expérimentale.

Pour en sortir, il y a un parti à prendre, à des fins d’abord théoriques puis pratiques : l’objectivité d’abord ou, comme tu voudras, l’objectivisme. Mais, pour cette dernière notion, dans l’acception indiquée dans le premier chapitre de L’économie raisonnable. C’est très important car cette acception n’exclut pas la prise en compte d’arbitrages subjectifs.

Tu vas donc, je l’espère, te lancer dans la lecture de Boudon et, c’est humain, y chercher en premier lieu ce qui conforte ton point de vue.

Dans Tocqueville aujourd’hui tu trouveras souvent utilisée, jusqu’à plusieurs fois par page, l’expression « … raisons et … motivations » ou, moins souvent, l’inverse, les motivations d’abord et les raisons ensuite. Au début du chapitre V de ce livre, page 85, en science sociale une loi conditionnelle « ne peut être tenue pour plausible qu’à partir du moment où on peut la considérer comme le produit de motivations et de raisons psychologiques compréhensibles de la part des individus concernés. » Tu vas être tenté, pour sauver la thèse de la priorité à la subjectivité des acteurs, d’objecter quelque chose du genre : « Tu vois bien que Boudon est obligé d’avoir recours à la notion psychologique de motivation dont tu dis qu’il ne faut pas, en économie, faire usage prioritairement alors qu’il y faut, selon Fabra et toi, n’en faire aucun usage du tout sur plus d’un point primordial. »

Le Robert 2009 résume ce qu’est, en psychologie d’aujourd’hui, une motivation en faisant état « des forces qui déterminent le comportement ». Si c’est ce déterminisme que Boudon 2005 a en tête, alors il se contredit lourdement. L’une des preuves que ce n’est pas le cas se trouve en bas de la page 94 et haut de la suivante. Dans un contexte qui ne laisse aucun doute sur l’entière approbation de l’auteur de ce livre tout exprès écrit pour la manifester, on y lit ce début de paragraphe : « Sur la base de sa critique des causes occultes des idées générales, Tocqueville adopte une méthodologie centrée sur l’idée que les croyances et les comportements des individus obéissent à des raisons et à des motivations compréhensibles plutôt qu’à des forces sociales, culturelles, psychologiques ou biologiques. »

M. Boudon aurait pu aussi bien écrire, et à mon avis aurait mieux écrit (l’art est difficile, la critique est facile) : … Tocqueville adopte une méthode centrée sur l’idée que les croyances et les comportements des individus obéissent souvent à des mobiles compréhensibles par eux plutôt qu’à des forces sociales, culturelles, psychologiques ou biologiques. Des mobiles, des motifs, des raisons, comme on voudra. Autrement dit des considérations objectives d’abord. Jusqu’au certain ou au plausible qui suffit aux besoins d’une théorie vouée à l’action. Sans pousser plus avant vers les nébulosités qui de nouveau « voilent la pensée » du réel.

Avec la difficulté que des préjugés colportés par des savants en viennent à être tenus pour compréhensibles quand on les prête à d’autres qu’à soi. Exemple, emblématique. Si on est dans les affaires, c’est paraît-il avant tout pour y gagner le plus d’argent possible. Donc, doit enchaîner l’enquêteur rigoureux, si vous êtes ou si vous étiez dans les affaires, c’est ou ce serait vous aussi pour avant tout y gagner le plus d’argent possible. La réponse est parfois affirmative mais pas systématiquement. Et quand bien même, elle serait toujours affirmative, il y a le fait indéniable que n’importe qui jouit de la liberté de choisir le complexe de motifs pour lesquels il est dans les affaires et de le modifier à sa guise. Le libéralisme, c’est fondamentalement ça aussi. Cette dignité, comme le dit fort justement Boudon et comme l’a fort bien perçu le pape du management Peter F. Drucker, l’économiste qui entre en équations et le politicien qui entre en péréquations la piétinent en postulant qu’on est forcément dans les affaires pour en tirer le plus d’argent possible ou un quelconque autre plus possible à son profit ou à celui de sa caste. Ces économistes et politiciens ne veulent pas entendre parler de ce déni de réalité parce qu’ils pressentent, fort raisonnablement au demeurant, que s’ils y renoncent il leur faudra s’élever dans « le respect de l’Autre » (Boudon 2008, Le relativisme). L’antilibéralisme, c’est fondamentalement le refus de cette élévation.

Antilibéralisme viscéral. Source de haine. Haine active, genre crucifixion. Haine passive en faisant usage de l’arme du silence. Audace libérale d’un projet salvateur de la dignité humaine. Éthique de la responsabilité individuelle. Moyennant la renonciation au postulat fatal de telle ou telle force qui détermine nos comportements dont, tu ne manques jamais une occasion d’en faire grand cas, ceux de nos politiciens. En laissant à nos docteurs en économie les conjectures, sidérantes quand on prend du recul pour en juger, qui, sacré nom d’une pipe nous avons le résultat sous les yeux, enferment dans des faux semblants et non pas libèrent la capacité de faire mieux.

Tu toléreras que j’allonge cette lettre en citant de nouveau Tocqueville aujourd’hui et en me permettant d’insérer dans cette citation, en italiques, un isme de plus et sa caractérisation, en caractères droits. Depuis le bas de la page 91, les soulignements étant mon fait : « … le marxisme, le néoclassicisme économique, alias le marginalisme, alias l’école psychologique, le freudisme et des mouvements récents comme le culturalisme ou la sociobiologie ont en commun de voir le comportement humain comme induit par des forces échappant au contrôle du sujet. Pour le freudisme, l’homme est animé par des instincts logés au fond de l’« inconscient ». Le marxisme, le voit comme mû par des forces sociales qui produisent en lui des images déformées du réel. Pour le néoclassicisme économique, ou comme on voudra le néolibéralisme, l’homme est enchaîné à la maximisation de ses plaisirs et de ses gains moyennant la minimisation de ses peines et de ses dépenses, comme s’il ne jouissait pas de la liberté de choisir, comme cela arrive très souvent, la maximisation du mal qu’il se donne moyennant un gain qu’il juge raisonnable. Du même homme le structuralisme analyse son comportement comme dicté par des structures opérant anonymement. Le culturalisme voit l’homme comme croyant ce qu’il croit et faisant ce qu’il fait parce que des forces culturelles l’incitent à agir et à penser comme on le fait dans la culture à laquelle il appartient. La sociobiologie explique le comportement humain par le câblage du cerveau et analyse ce câblage comme variable sous l’effet de l’évolution biologique. Il est possible que l’évolution biologique ait produit des effets sur l’organisation du cerveau humain. Mais notre ignorance à ce sujet est abyssale, et il est certain qu’il est possible d’expliquer une multitude de données en se passant entièrement de ce type de conjectures. / Tous ces mouvements d’idées partagent le postulat que les causes responsables du comportement humain sont aussi peu accessibles au sujet que les causes responsables des processus physiologiques dont il est le siège. De surcroît, à la différence des causes qui président aux processus physiologiques, beaucoup de ces causes supposées sont inobservables. »

En économie, et plus largement dans la vie sociale, une idée reçue par tout un courant de pensée tenue pour libérale est que l’interaction des intérêts particuliers fait l’intérêt général, le bien commun. Il faut, c’est méthodiquement indispensable, se demander si cette automaticité présumée fait partie de l’observable. Une présomption, un préjugé et un postulat ne sont fréquemment, en ces matières, qu’un même acte, autrement désigné, de fermeture mentale. Où sont les bonnes raisons de ne pas s’en méfier beaucoup ? … DM

11. Rien d’assez rationnel ne peut remplacer les commentaires doublement méthodiques d’une théorie économique.

Les commentaires d’une théorie économique, quels que soient à première vue ses qualités et ses défauts, sont doublement méthodiques quand :

1) ils partent de la première proposition que cette théorie expose puis examinent les suivantes dans l’ordre où elles sont énoncées, quitte, bien entendu, à faire apparaître qu’un autre ordre est plus pertinent ;

2) pas plus les approbations que les interrogations, les réfutations, les substitutions et les adjonctions sont privilégiées :

  • les approbations de préférence à l’aide de reformulations qui aident à rendre évident et à mémoriser ;
  • les interrogations sur ce qui paraît devoir être approfondi ou abordé sous un autre angle ;
  • les réfutations de ce qui est admis alors que c’est irréel ou irréaliste ou contradictoire avec ce qui est par ailleurs admis ou ce qui devrait par ailleurs l’être ;
  • les substitutions proposées afin d’éliminer une erreur ou une insuffisance d’analyse ou d’expression ;
  • les adjonctions, dont des illustrations, qui accroissent l’utilité de l’investigation.

Faute de concours fournis en se pliant à ces règles, la « sélection rationnelle des idées » (Boudon) progresse moins vite en matière de théorie économique et, partant de pratiques économiques. D’autres avancées, dans bien des domaines dont ceux de l’éducation et de la protection de l’environnement, s’en trouvent retardées.

12. Une théorie économique est établie aussi rationnellement que possible en étant formellement constituée de propositions non seulement explicitement énoncées mais aussi énoncées avant leur analyse et, le cas échéant, leur démonstration.

Les observations clés dont l’articulation constitue une théorie se trouvent, à force de regarder de ses propres yeux et par le truchement de lectures, de réfléchir crayon en main, de s’égarer jusqu’à retrouver des repères perdus de vue. Pour chacune de ces observations, il n’y a pas d’autre moyen de la mettre méthodiquement à l’épreuve de la raison que de la formuler aussi concisément et précisément qu’on s’en rend capable afin d’en vérifier la recevabilité par l’analyse qu’on en fait et, le cas échéant, la démonstration qu’on en tente.

On ne rend compte, aussi exactement que possible, de ce travail qu’en y laissant apparente la forme que l’usage de la raison leur a donnée et qui paraît devoir être didactiquement la plus appropriée à cause de son naturel.

De la « sélection rationnelle des idées », Boudon note qu’elle « se déploie … de façon nécessairement lente pour une raison essentielle, à savoir que la critique d’une idée n’a guère d’efficacité en elle-même dès lors qu’elle se heurte à l’« opinion » et au « pouvoir social ».[14] On peut une fois de plus illustrer l’analyse de Tocqueville par un exemple qui lui est postérieur de façon à souligner l’importance de sa pensée pour l’intelligence de nos sociétés : celui des innombrables essais critiques, qui de Viktor Kravchenko à Alexandre Soljenitsyne, ont dénoncé le système soviétique, son efficacité et sa cruauté. Ils n’ont ébranlé que les non-croyants : ceux qui n’étaient pas convaincus que le système communiste constituât une réelle alternative au système libéral, à la fois viable et préférable à ce dernier. » Les mises en exploitation rationnelle, somme toute à peine entamée, de l’œuvre de Ricardo, mort en 1823, par le « pouvoir social » anglais et celle de l’œuvre de Tocqueville, mort en 1859, par le « pouvoir social » français, attestent elles aussi des longues durées nécessaires au progrès de la raison dans le gouvernement des affaires de la cité. Aucun subterfuge didactique ou médiatique n’accélérera ce processus : la libération des fausses bonnes idées sans en consentir l’effort ne se peut pas.

¯

Au regard du jeu de propositions premières de théorie économique que le présent ouvrage expose, la remise en perspective effectuée par Boudon, dont il faut lire au moins la partie la plus récente de l’œuvre pour en prendre la mesure, soulève trois questions de fond. Avec, anthropologie : propos exempts de contradiction et non imaginaires sur la nature humaine ; sociologie : propos ayant même les mêmes qualités sur les sociétés humaines :

  • Ce jeu de propositions est-il, dans la limite de son objet, en pleine continuation de ce qu’il y a de mieux aboutie dans l’anthropologie et la sociologie de Tocqueville, Durkheim et Weber ?
  • Si c’est le cas, cette continuation est-elle, dans sa spécialisation, la plus nécessaire qui soit à l’anthropologie et à la sociologie libérales ?
  • Existe-t-il une autre anthropologie et une autre sociologie dans la droite ligne desquelles une économie politique objective se trouve ?

Ces trois questions sont surplombées par une autre, tirée du constat que le libéralisme philosophique est logiquement antérieur au libéralisme politique comme au libéralisme économique. Avec libéralisme philosophique : propositions premières du libéralisme ; libéralisme politique : propositions additionnelles en matière de dévolution et d’exercice des pouvoirs ; libéralisme économique : propositions additionnelles en matière de pratique des échanges marchands et des transferts de termes de ces échanges [15] :

  • Qu’est-ce que le libéralisme philosophique épistémologiquement le plus perspicace oblige à faire de la théorie des échanges marchands et des transferts de termes de ces échanges ? Certes un sous-ensemble des idées relatives à l’organisation de la vie sociale. Mais satisfaisant quels principes logiquement antérieurs ?


[1] Seuil 1979 pour la traduction française abrégée. Les passages cités sont extraits de cette traduction, page 186 et 188 du tome 2.

[2] Souligné par Popper. Il en va de même des soulignements suivants.

[3] Numéro 3803 dans cette collection. Sur les qualités de cet auteur, note de bas de page 11. L’usage fait dans le présent appendice d’apports de cet auteur a été autorisé par lui le 19 février 2009. De plus, l’ensemble de cet appendice ayant été approuvé par lui, un éventuel ajout sera d’autant plus volontiers soumis à son appréciation que ses travaux en épistémologie des sciences sociales sont une contribution majeure à la levée des obstacles qui détournent de l’entrée en économie politique objective.

[4] Pages 32 et 33.

[5] Relativisme cognitif : négation de la possibilité pour la connaissance d’accéder au réel.

[6] Thomas S. Kuhn (1900-1967), philosophe américain. Les Références de l’ouvrage de R. Boudon renvoie à La structure des révolutions scientifiques, 1962, Flammarion.

[7] Feu considéré comme un des matériaux ou principes de la composition des corps. Joseph Priestley, 1733-1804,  Antoine Laurent de Lavoisier, 1743-1794.

[8] Principe du tiers exclu, dit aussi du milieu exclu : entre deux propositions contradictoires, l’un est vraie et l’autre fausse si, et si seulement, l’exclusion d’une troisième proposition est recevable.

[9] L’extrait cité comporte ici une parenthèse donnant, en allemand, une référence précise dans l’œuvre monumentale d’Emmanuel Kant, 1724-1804.

[10] Il est aujourd’hui fréquemment utile, voire tout à fait nécessaire, de préciser que le concept de pétition de principe est distinct de la notion de position de principe et qu’une position de principe procède de considérations parmi lesquelles il y a ou non une pétition de principe ou plusieurs.

[11] Parler, dans ce contexte, de « demande » est une commodité pour distinguer l’une des deux offres en présence. La demande marchande, en tant que catégorie générale opposée à l’offre marchande, n’existe pas, contrairement à l’illusion qu’en donne l’usage de la monnaie. Parlons, c’est pratique, de l’offre et de la demande mais, quand il s’agit d’échanges marchands, n’oublions à aucun instant qu’il s’agit toujours d’une offre en échange d’une offre.

[12] Note précédente. Loi de l’offre et de la demande : un des éléments de la loi de l’offre en échange de l’offre.

[13] En note de bas de page 46 de l’ouvrage cité, références à une étude publiée par ces deux chercheurs en 1992.

[14] L’opinion et le pouvoir social au sens de ces mots dans l’œuvre de Tocqueville, et particulièrement dans le second De la démocratie en Amérique. Le passage cité se trouve aux pages 189 et 190 de l’édition Odile Jacob du Tocqueville aujourd’hui de Raymond Boudon.

[15] Cette acception de la notion de libéralisme économique fait de ce dernier un sous-ensemble du libéralisme politique. C’est nécessaire. Dissocier le libéralisme économique du libéralisme politique est un déni de réalité.

 

C109 - Dialogue sur l’économie et la morale

– Qu’est-ce qui est moral ?

 – Ce qui est relatif aux mœurs et à l’usage d’éléments de l’affaire du bien et du mal.

L’affaire du bien et du mal, c’est-à-dire ?

– L’une des dénominations possibles de l’ensemble des oppositions binaires de qualité utilisées par le jugement humain. Cet ensemble comporte des paires telles que le solide et le fragile, le salubre et l’insalubre, le permanent et le temporaire, le juste et l’injuste, etc., qui gravitent autour de deux polarités : le bien et le mal, le vrai et le faux.

– Les mœurs, c’est-à-dire ?

– L’ensemble des façons animales de produire quoi que ce soit est le même que l’ensemble des moeurs animales. Le sous-ensemble des façons humaines de produire quoi que ce soit est le même que le sous-ensemble des moeurs humaines. La morale est ce qui concerne solidairement, au sens dans lequel un mécanicien dit qu’une bielle est solidaire avec un vilebrequin, les moeurs et les usages conscients d’éléments de l’affaire du bien et du mal.
La prescription morale n’est qu’un traitement fragmentaire et le plus souvent partial de cette réalité. L’observation partielle d’une réalité ne change rien à l’existence et à l’entièreté de cette réalité.

– Additionner des chiffres entre eux n’est pas un acte moral. Plus globalement, faire de la mathématique n’est pas un acte moral.

– Exécuter des opérations arithmétiques fait usage conscient d’éléments de l’affaire du bien et du mal et fait partie de nos moeurs. Cette exécution est un acte moral et il en va de même de son apprentissage.
Nos conceptions, nos fabrications et nos utilisations d’instruments sont des actes moraux. La logique et les mathématiques sont morales. La discipline scientifique est une discipline morale. La négation de ces réalités fait partie d’une entreprise d’enfermement dans un imaginaire tissé d’émotions et d’impressions que cet imaginaire conforte.

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C111 - Lettre ouverte à Dieu et au Diable, objet : l’économie


Chers Nous,

Nos temps modernes doutent de vos existences. Elle est pourtant patente. Au mieux, nous nous efforçons parfois, au pire nous nous adonnons souvent. Vous êtes en nous. Pour ce qui est de l’économie aussi, nous écoutons mal le bien que vous, Dieu, prescrivez et nous faisons bien le mal que vous, le Diable, manigancez.

Ces manigances étant en bas relief ce que Dieu ordonne en haut relief, et inversement, la volonté divine se lit à l’envers dans les œuvres diaboliques. Observons cela d’un plus près dans un cas.

Les États, ces autres nous, se sont jusqu’à présent révélés exemplaires en matières de manigances économiques. Vous, le Diable, avez tout intérêt à fréquenter avec assiduité les allées du pouvoir. Il n’y a pas que là, de bien loin s’en faut, que vous faites démonstration de votre malignité mais votre jeu est, somme toute, toujours le même. Partout où il y a de la simplicité et de l’objectivité possibles, vous faites virevolter des tentations et vous inspirez de la confusion afin que de la subjectivité et de la complexité leur soient préférés. Dans le cas des États, cela donne entre autres réjouissances :

  • Un employeur non soumis aux règles que ses employés, les uns en tant qu’élus et les autres que fonctionnaires, conçoivent et font respecter aux autres employeurs.
  • Des subventions qui faussent le jeu des échanges.
  • Une gestion mensongère des impôts puisque leur base 100 est non pas le PIB mais le total des revenus des contribuables.
  • La fiction de l’entreprise vue en tant que sujet fiscal.

N’allons pas plus loin. Vous ne négligez la gestion d’aucune banque, d’aucune église, etc. Certes vous vous cachez dans les détails mais votre principal subterfuge et votre grand stratagème sont fort simples. Vous faites miroiter que plus de complexité fait moins d’iniquités et de précarités. Vous appâtez par du quantitatif afin de faire passer pour fatale et secondaire la mise à mal qui est votre but, celle du qualitatif.

Pendant ce temps là, nous écoutons si peu Dieu que nous le tenons pour mort. Certes, il est vrai que le mieux est parfois l’ennemi du bien. Cependant, où sont en économie les combinaisons de plus de simplicité et d’objectivité qui font mal du bien ?

C301 - Le contrepoids à l'abus des fins personnelles

Auguste Detoeuf a fait figurer dans ses Propos de O.L. Barenton, Confiseur, Ancien Élève de l’École Polytechnique [1] cet aphorisme :

« Le désintéressement est la condition de durée de la Société moderne. C’est d’ailleurs ce qu’on y rencontre le moins. »

Le même auteur, qui a été un grand patron, donne à lire dans la partie Un peu d’économie politique de son recueil :

« L’économie d’aujourd’hui est fondée sur la Société anonyme, sur le Syndicat et sur l’État. Elle est un équilibre mobile entre ces forces. Dans chacun de ces organes, la puissance d’agir est déléguée par une masse à un ou plusieurs individus. La tentation est grande pour eux d’utiliser cette puissance, au moins en partie, à des fins personnelles. Le désintéressement est nécessaire. Être désintéressé, ce n’est pas mépriser l’argent, c’est avoir pour mobile essentiel le désir d’accomplir une tâche d’intérêt commun. Si ce désir est dominant, l’ordre existe ; sinon le désordre naît. 
« – Fumisterie, disent les hommes d’argent.
« – Hypocrisie, soutiennent les hommes de puissance.
« – Utopie, déclarent les mieux veillants.
« Ils ont tort : on fabrique des hommes désintéressés. (…) C’est cette espèce d’hommes que la Société doit former pour s’assurer un squelette. En aura-t-elle la force ? ».

La réponse à cette question dépend beaucoup de ce que l’économie politique la plus enseignée affirme sur l’entreprise, le profit, la plus-value, le salaire. Dès la réponse à la question, nécessairement primordiale : l'entreprise, qu'est-ce que c'est ?

[1] Les Éditions d’Organisation pour le compte des Éditions du Tambourinaire. La préface de Pierre Brisson est datée du 21 août 1947. On y apprend qu’une première parution à petit tirage date de 1938.

C302 - Le but du maximum de profit est contreproductif (Peter F. Drucker)

Le « pape du management », l’américain  Peter F. Drucker, a écrit au sujet du maximum de profit dans son opus magnus.[1] Voici, pour l'essentiel, de quelle manière :
 

« Si l’on demande à un homme d’affaires type de définir une entreprise, il répondra probablement que c’est une organisation qui doit faire du bénéfice. L’économiste type donnera probablement la même réponse. Cette réponse n’est pas seulement fausse. Elle est sans rapport avec les faits.

 « La théorie économique prépondérante de l’entreprise et du comportement dans le domaine des affaires, la maximalisation du profit – ce qui est simplement une façon compliquée d’exprimer la vieille rengaine de l’achat à bon marché et de la vente à un prix élevé – peuvent, plus ou moins, expliquer la façon dont travaillait Richard Sears. Ce qu’elle ne saurait expliquer, c’est la façon dont fonctionne Sears Roebuck ou toute autre entreprise commerciale, ou la façon dont ces affaires devraient fonctionner. Le concept de maximisation du profit est, en fait, dénué de sens.

 « Les économistes contemporains se rendent bien compte de ce qui précède mais ils essaient quand même de préserver leurs théorèmes. Joël Dean, un des plus brillants et des plus créatifs parmi ces économistes, continue à soutenir cette proposition. Il la définit comme suit :

 «« La théorie économique pose l’hypothèse fondamentale que la maximalisation du profit est l’objectif de base de toute entreprise. Cependant, dans un passé récent, ce concept a acquis, pour les théoriciens, une application restreinte :

1) au long terme ;
2) au revenu du management plutôt qu’au revenu des propriétaires ;
3) à l’inclusion d’un revenu non financier comme, par exemple, à un accroissement du temps de loisir des cadres supérieurs surchargés et à l’établissement de rapports plus amicaux entre niveaux hiérarchiques au sein de l’entreprise ;
4) enfin, à l’acceptation de considérations spéciales, telles que la limitation de la concurrence, le maintien du contrôle du management, la prévision des augmentations de salaires et la prévention de procès. On voit donc que ce concept est devenu tellement général et vague qu’il semble correspondre à la plupart des objectifs de l’homme en général ».

 « Un concept aussi général et aussi vague n’est plus un concept, poursuit Peter F. Drucker. C’est une autre façon de dire : « Je ne sais pas et je ne comprends pas ». Un théorème que l’on souhaite maintenir, alors qu’il n’existe plus en fait, cesse indubitablement d’avoir un sens ou une utilité quelconque.

 « Le danger du concept de maximalisation du profit est qu’il transforme la notion de rentabilité en mythe. (…)

 « Le profit et la rentabilité sont toutefois plus cruciales pour la société dans son ensemble que pour l’affaire individuelle. La rentabilité n’est pas l’objectif de l’entreprise et du monde des affaires. C’est plutôt un facteur limitatif. (…) Si les hommes d’affaires étaient remplacés par des archanges aux postes de direction, la rentabilité continuerait à être un de leurs principaux soucis, en dépit de l’absence totale d’intérêt personnel de ces mêmes archanges pour la notion de profit. (…)

« Ce qui est à la base [du postulat du maximum de profit] est le fait de croire, à tort, que ce qui motive un individu – donc en principe la motivation pour le profit de l’homme d’affaires – explique son comportement ou l’aide à choisir ce qu’il faut faire. On peut même suspecter la réalité d’un concept tel que la motivation du profit : ce concept fut inventé par les économistes classiques pour expliquer leur théorie de l’équilibre statique [cette dernière précision établit qu’il s’agit d’économistes néoclassiques et non pas classiques]. Il n’y a jamais eu aucune preuve de l’existence de la motivation du profit. Nous avons, depuis longtemps, découvert la véritable explication du phénomène de changement et de croissance économique que la motivation de profit avait été censée expliquer, à l’origine.

« Savoir s’il existe ou s’il n’existe pas une motivation pour le profit ne nous aide pas à comprendre l’entreprise, le profit et la rentabilité. Le fait que James Smith soit dans les affaires pour faire du profit ne concerne que lui et son ange gardien. Cela ne nous apprend rien sur ce que fait cet individu et sur la façon dont il fonctionne. Nous n’apprenons rien sur le travail d’un prospecteur d’uranium dans le désert du Nevada lorsqu’il nous est dit qu’il essaie de faire fortune. Nous n’apprenons rien sur le travail d’un spécialiste des maladies cardiaques lorsqu’il nous est dit qu’il essaie de gagner de l’argent ou même s’il nous est dit qu’il veut faire du bien à l’humanité. La motivation du profit et la maximalisation des profits qui en dérive sont inutiles à la compréhension d’une entreprise, de son objectif et de son management.

 « En fait, le concept est plus qu’inutile. Il est dangereux. C’est une des causes principales de la mauvaise interprétation de la nature du profit dans notre société et de la profonde hostilité vis-à-vis du concept de profit qui sont parmi les dangers les plus menaçants d’une société industrielle. Ce concept est en grande partie responsable des pires erreurs de nos gouvernements – tant aux États-Unis qu’en Europe occidentale –, erreurs qui reposent entièrement sur une mauvaise interprétation de la fonction et de l’objectif d’une entreprise commerciale. Ce concept est responsable, en grande partie, de la croyance communément répandue qu’il existe une contradiction inhérente entre le profit et la capacité que peut avoir une entreprise d’apporter une contribution sociale. En réalité, une entreprise ne peut apporter une contribution sociale que si elle est très rentable. Disons tout crûment qu’une entreprise en faillite ne sera probablement ni un bon endroit où travailler, ni un membre désirable d’une communauté, bien qu’il semble que certains de nos sociologues paraissent croire le contraire. »



[1] Management : Tasks, Responsibilities, Practices, première édition en 1974 par William Heinemann Ltd. Le passage cité est extrait du chapitre 6.

 

C701 - L’égalisation des rentabilités internes



Les propositions 7.2.2 à 7.2.11 constatent que l’égalisation des rentabilités directes de même appartenance, internes aux entreprises de droit, est la solution non arbitraire au problème des répartitions de certains coûts communs et du résultat de l’entreprise mère. Plus précisément, ces coûts communs sont ceux des ateliers administratifs et non pas ceux des ateliers de trans-formation.

Remarquons que c’est presque toujours une arborescence de répartitions de cette sorte que la structure de l’entreprise impose. Par exemple, dans le cas d’une activité principale de vente au détail, une première répartition détermine les marges directes des départements.
Cela fait, au sein de chaque département, il faut autant de répartitions qu’il y a de rayons afin de détermi-ner les marges directes des rayons.
Cela fait, au sein de chaque rayon, il faut autant de réparti-tions qu’il y a de familles d’articles afin de déterminer les marges directes des familles.
Reste alors à calculer, selon le même principe d’égalisation des rentabilités directes de même appar-tenance, des prix complets pour les articles de chaque famille.



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