Introduction à l'économie définie

It requires a very unusual mind to undertake the analysis of the obvious.
Alfred North Whitehead[1]


[1] Verbatim de l’exergue de la Préface de L’anticapitalisme / Essai de réhabilitation de l’économie politique — « Paul Fabra / Yvoire, 15 août 1969 - La Ciotat, 15 janvier 1974  » — : ‘It takes an uncommon kind of mind to see the sinificance of the obvious’ / Whitehead. Les traducteurs de L’anticapitalisme en anglais, William Hall et Louis Jansen, ont fait une recherche sur cette citation et trouvé que sa version la plus exacte est celle, ici reprise, qu’ils ont fait figurer à la page xiii de Capital for Profit / The Triumph of Ricardian Political Economy over Marx and the Neoclassical (Rowman & Littlefield Publischers, 1991). La même recherche serait à faire pour « Les hommes sont face à l’évidence comme les chauves-souris face au soleil, aveugles », Aristote.

 

Le pari

Version Le Cercle Les Echos

Sapere aude ! Aie le courage de ton propre entendement.
Emmanuel Kant[1]

Les échanges sociaux

Nos dictionnaires les plus riches rendent compte de la variété des échanges entre les hommes.[1]

Les échanges de propos suivent souvent les échanges de poignées de main et en certaines occasions de cadeaux. Les affinités se cultivent par des échanges de marques d’affection. Les sports par échanges de balles ont leurs adeptes et leurs champions. Les échanges d’intentions scellent les mariages et bien d’autres contrats. Des échanges d’accusations ponctuent presque toujours l’exécution de ces engagements. Les militaires et les gardiens de l’ordre font profession de devoir échanger des coups le cas échéant. La politique se règle pour beaucoup par des échanges de promesses contre des voix. Etc.

Et dans l’ensemble des échanges sociaux, voici que trône de fait le sous-ensemble des offres en contrepartie d’argent. Les bienfaits que ce sous-ensemble procure et les préjudices qu’il inflige le font dominant.



[1] Quand il est ici question d’échanges sociaux, il est entendu qu’ils sont entre des hommes. Ces échanges ne sont eux-mêmes qu’un sous-ensemble de ceux qui se produisent entre les êtres vivants et avec leur environnement. Au demeurant, quelles transformations biologiques ne sont pas réglées par des échanges physico-chimiques ? Et quelles transformations physiques ne le sont pas par des échanges thermodynamiques ? Au commencement serait le don. Peut-être, mais après quelle profusion de transformations par des échanges en cascades et en boucles !

 

Les échanges économiques

Pour la vente d’un service ou d’un bien, le législateur a rendu la contrepartie monétaire non refusable ou même parfois obligatoire.[1] Quand un troc est effectué, aucun des deux objets échangés n’est une quantité d’argent. L’utilisation de la monnaie revient néanmoins au même que si le troc pouvait être universel : les services et les biens vendus sont finalement échangés entre eux et uniquement entre eux. Cette loi naturelle est inviolable. Des échanges sociaux portent sur les services et les biens cessibles les uns contre les autres, le plus souvent par l’intermédiaire d’une quantité de monnaie.

Or l’ensemble qui a pour seuls éléments ces échanges, trocs compris, présente la propriété remarquable d’être strictement définissable.

Bien qu’il y ait de fortes raisons de dire de ces échanges et d’eux seuls qu’ils sont marchands, qualifions-les ici seulement d’économiques. Faisons grand cas de ce que cette qualification procure : la nette délimitation dans l’univers des échanges sociaux de ceux qu’il est convenu de dire économiques et de ceux-là seuls.



[1] Sur un territoire, une monnaie a un cours légal quand son pouvoir libératoire a été juridiquement fait si général que personne ne peut refuser l’acquittement d’un dû par cession d’une quantité de cette monnaie. En France comme en d’autres pays, il est devenu de règle générale que les salaires ne soient acquittables que par chèque ou virement bancaire.

 

Les transferts économiques

Des dons, les impôts et la plupart des vols sont eux aussi des actes économiques. Le mot « transfert » convient bien à leur étiquetage générique.[1] C’est toutefois à trois conditions.

  • Primo, la permutation de propriétés étant propre aux échanges économiques, il doit être convenu d’apposer l’étiquette « transfert » quand en première instance il y a un changement de propriétaire et non pas deux comme dans un échange économique.
  • Secundo, l’expression « revenu de transfert » doit être vue comme étant contradictoire. Uniquement qui travaille en échange d’un salaire et, ou, place en échange de la perception d’intérêts ou de bénéfices est titulaire d’un revenu proprement dit.
  • Tertio, il est cohérent de qualifier d’économiques les seuls transferts qui portent sur un objet pouvant être l’un des deux termes d’un échange économique : de l’argent, un bien, une prestation de service.[2]

Appeler « revenu minimum » ou « revenu de solidarité » une allocation montre que la confusion entre transferts et échanges est préjudiciable. Percevoir un secours et recevoir une lettre d’embauche ne reviennent jamais au même. Atténuer la différence est injuste à l’égard de ceux qui s’appliquent à soulager la collectivité de leur poids. Un revenu est une chose, une subvention en est une autre.

Les échanges économiques sont des actes différents des transferts eux aussi économiques. L’ensemble des actes économiques a pour sous-ensembles d’une part les échanges eux-mêmes à proprement parler économiques, d’autre part les transferts eux aussi à proprement parler économiques.



[1] Nos dictionnaires donnent pour premier sens au mot « transfert » : action de déplacer quelqu’un ou quelque chose d’un endroit à un autre. Dans le vocabulaire juridique, « transfert » désigne l’action de transmettre un droit de propriété. Plus-values et moins-values sont des transferts bien qu’ils résultent d’échanges. L’établir et en tirer les conséquences principales font partie de ce que l’économie définie procure, au rebours de ce que la doxa aujourd’hui en vigueur masque.

[2] Pour exemple de transfert économique par prestation de service : l’agriculteur qui fait usage d’un tracteur avec un équipement ad hoc pour dégager bénévolement de la neige de la voie publique. Autre exemple : les particuliers et les associations qui s’astreignent à la corvée elle aussi bénévole du ramassage de détritus dans un lieu de promenade, sur une plage ou une aire de jeu. Ces prestations sont de nature à pouvoir être vendues à un organe public ou un autre propriétaire. L’impôt est un transfert : ce qui a été possédé par un contribuable devient la propriété du trésor public. Les cotisations à un régime de retraite dite par répartition sont des transferts : ce qui était possédé par les cotisants devient en première instance la propriété du régime qui, après ponction de frais de gestion, utilise ce prélèvement pour servir des pensions viagères ; les générations cotisantes sont aux générations ainsi pensionnées comme des enfants qui subviennent à leurs parents, ce qui est différent de ce qui se passe pour les retraites dites par capitalisation ; ces dernières sont dans leur principe par échanges économiques et non pas par transferts. Mais ce dernier point est repoussé par qui campe dans le refus de faire entrer les dividendes dans un échange économique entre les placeurs en capital social et les exploitants de ce placement. L’économie définie montre que ce refus refoule une reconnaissance qui assainit considérablement le système des échanges économiques : voir, en prenant le temps de bien s’en imprégner, les argumentations de cet assainissement en propositions premières de science économique et en propositions majeures de politique économique.

 

L'économie définie

Dès lors que les vocables « échange économique » et « transfert économique » sont reçus dans leur sens le plus précis, l’accès à un champ d’étude et de prescription est libéré. Là se trouve ce qui est spécifique à ces échanges et ces transferts, exclusivement. Cette restriction à l’appui, nous disons de ce champ qu’il est celui de l’économie définie.

Scandaleusement à première vue, toute spéculation sur la condition humaine est exclue de ce champ. La prise en compte des caractéristiques communes aux échanges sociaux et plus largement à toutes les activités humaines l’est également. La culture d’une philosophie sociale et d’une sociologie, aussi éminemment nécessaire à l’élection d’affinités qu’elle se révèle être, n’a pas un morceau de son terrain dans le champ de l’économie définie. Des usages non explicitement métaphoriques de locutions n’y ont pas davantage leur place : en sus de « revenu de transfert », « économie de la connaissance », « capital humain », « économie de la santé », ainsi que tout autre véhicule d’une contradiction préjudiciable à l’économat de bon aloi. De prime abord, ces exclusions paraissent vétilleuses ou rétrogrades.

Elles font toutefois grand cas de l’avertissement d’Albert Camus : Ne pas nommer les choses correctement ajoute au malheur du monde. Mieux désigner affûte nos instruments de guérison du libéralisme et du socialisme économiques.

Le pari libérateur

La seule voie libératrice qui nous soit ouverte est de ramener le système économique — et politique — à l’objectivité. Il cesserait alors de faire pression sur nous, à chaque moment de notre existence, par des procédés d’action psychologique propres à nous suggérer des besoins qui nous enchaînent. Enfin, délivrée des continuelles sollicitations de la propagande d’État ou de l’appareil commercial et publicitaire, l’imagination pourrait se déployer en toute liberté dans l’univers qui lui est propre (l’art, l’amour, les loisirs). C’est en restituant la vie sociale à la rationalité, c’est-à-dire au réel, qu’on pourra à nouveau ouvrir en grand le champ des possibles là où un tel champ existe pour de bon.
Paul Fabra[1]

Une objection au projet de l’économie définie s’impose d’elle-même. L’expression « abstraction réductionniste » l’épingle.

Les hommes se livrent à toutes leurs activités avec le mélange complet de ce qui les fait jour après jour ainsi qu’en interaction constante avec le milieu dans lequel ils se trouvent. C’est indéniable et rien ne justifie de repousser le constat que les mentalités influent beaucoup les pratiques des échanges et des transferts économiques. La discipline d’étude et de prescription que l’économie définie constitue n’en doit pas moins être vue comme étant un pari.

Une génération qui s’adonnera largement à cette discipline améliorera sensiblement ce qu’il est depuis longtemps usuel au quotidien d’appeler « l’économie ». Pour ce faire, elle rompra peut-être avec ses devancières qui à la suite de leurs lectures préjugées d’Adam Smith ont postulé l’obtention du plus grand bien commun par les intérêts particuliers sous la férule de la concurrence. Plus assurément, elle sera sélective dans ce qu’elle retient sur ce qui est propre aux échanges et transferts économiques.

Elle se départira de la crainte d’un appauvrissement philosophique et scientifique du fait de cette sélection. Au contraire, elle constatera que la voie de l’économie définie est libératrice de possibles refoulés et de féodalités renaissantes.[2]

Des sciences et techniques ont gagné et continuent à gagner ce genre de pari. Ce fut et cela reste chaque fois au moyen d’un corps de concepts avec à sa tête logique une spécification stricte de son objet.[3] Si pour l’économie définie le pari est gagnable, alors à coup sûr il ne deviendra collectivement gagné que par ceux qui auront travaillé à le montrer et le faire reconnaître.



[1] L’anticapitalisme / Essai de réhabilitation de l’économie politique, p. 33 de la première édition (1974, Arthaud), p. 37 de la seconde édition en français (1978, Flammarion).

[2] L’économat en contrepoison de l’économisme est libérateur. Les élus économes des deniers publics rendent l’air du temps plus respirable que leurs collègues prodigues aux frais d’autrui. En France et bien d’autres pays, le plus grand nombre des premiers fera beaucoup de l’amélioration procurée par l’économie définie. Encore faudra-t-il que cette dernière soit largement enseignée pour être pourvoyeuse de ce plus grand nombre et faire ce dernier résolu à mettre en application cette leçon lapidaire et indémodable d’Einstein : On ne règle pas les problèmes avec ceux qui ont contribué à les créer.

[3] Jean-Paul Sartre a préconisé d’appeler « concept » une définition en extériorité et (…) atemporelle, « notion » une acception en intériorité et qui (…) comprend en elle-même son propre temps. Autrement dit : appelons « concepts » les constats indémodables, « notions » les autres idées. Suivons Sartre sur ce point, comme Paul Fabra l’a fait (p. 65 ou 73 du livre que la précédente note de bas de page commence par citer). Par les considérations qui viennent d’être exposées, de la notion d’économie s’extrait le concept d’économie définie. D’autres notions quotidiennement utilisées s’extraient des concepts qui rendent féconde la culture du champ de l’économie définie. Ne faire de la politique et de la gestion qu’avec des concepts ne se peut pas. Le faire avec des notions et trop peu de concepts idoines engendre des échecs.

 

La méthode

 Les recherches insensées sont parentes des découvertes imprévues. Le rôle de l’inexistant existe ; la fonction de l’imaginaire est réelle ; et la logique nous enseigne que le faux implique le vrai. Il semble donc que l’histoire de l’esprit puisse se résumer en ces termes : il est absurde par ce qu’il cherche, il est grand par ce qu’il trouve.
Paul Valéry[1]

 

Huit questions principales

Deux fois quatre

En économie définie, les quatre points cardinaux sont par ordre alphabétique la concurrence, l’emploi, la monnaie, les revenus. À chacun de ces points, deux questions d’intérêt général se posent.

  • Par la concurrence, les prix, salaires et dividendes compris, sont-ils de plus en plus régulés par des comparaisons réalisables sans avoir de calcul à faire ? Si c’est de moins en moins le cas, comment se pourrait-il qu’il n’en résulte pas de plus en plus d’échanges économiques inéquitables ?
  • Sur l’emploi, quelle rétroaction est la mieux à même d’établir ou de rétablir le bienfait de l’absence de chômage structurel ? Quelles règles de gestion des finances publiques pourvoient le mieux à l’obtention de ce bienfait ?
  • Sur la monnaie, les mêmes règles et la concurrence axée sur la comparabilité des prix procurent-elles le plus gros du nécessaire à la conservation dans la durée du pouvoir d’achat des placements en livrets d’épargne, titres de prêts, parts de capital social, capital d’entreprises individuelles ? Qu’en est-il alors des taux de change avec les devises les plus utilisées en commerce international, ainsi que des balances commerciales nationales avec Le lancinant problème de la balance des paiements (titre d’un livre que Jacques Rueff fit paraître en 1965) ?
  • Pour les revenus, quelles tendances affectent normalement leurs totaux nationaux ? Si la répartition complète de ces totaux n’est pas réglée par une clé inviolable, où y a-t-il un partage arbitraire et qu’implique son assomption ?

La morale et le moral

Les réponses les plus largement accréditées à ces deux dernières questions, celles sur les revenus, orientent la morale et le moral les plus répandus dans la population. Elles font l’opinion dominante sur ce qu’il est préférable que les transferts imposés par le législateur soient et ne soient pas en application de l’article 13 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1793.[1]

Les réponses les plus certaines aux huit questions principales paraissent très difficiles à trouver dans la jungle des faits et des idées. Toutefois peu à peu ces difficultés s’amenuisent pour qui se rallie à la méthode de l’économie politique définie.



[1] Cet article 13 : « Pour l’entretien de la force publique, et pour les dépenses d’administration, une contribution commune est indispensable ; elle doit être répartie également entre les citoyens, à raison de leurs facultés. » Mais en une telle matière « également », qu’est-ce à dire ? Proportionnellement aux revenus du contribuable ou moyennant des barèmes progressifs ? En une telle affaire, les choses qui se voient et ne se voient pas (Bastiat) rendent douteux que la progressivité du taux moyen d’imposition par foyer fiscal contribue en définitive davantage au bien commun et à la suffisance des rentrées fiscales que la proportionnalité de ce même taux. Dans ce que font les Propositions premières de science économique dont il est ci-après question, il y a de fournir les critères d’équité du prix par catégorie d’échange économique. Sans cela l’idée d’échange économique équitable reste tenue dans des nuages d’où pleuvent des erreurs prises pour des vérités faute d’instruments ad hoc d’observation de la réalité (erreur, par exemple, du partage du temps de travail qui ne peut tourner qu’au partage du chômage ; erreur, autre exemple, de la baisse du coût du travail le moins bien rémunéré qui ne peut qu’engendrer de la fracture sociale et de l’addiction aux subventions). Les critères d’équité des prix par catégorie d’échange économique sont politiquement nécessaires à la sélection des actions publiques que la société civile a le plus intérêt à demander et à repousser en matière économique. Une loi organique de gestion des finances publiques, du type de la LOLF française de 2011, et une réforme fiscale dont les attendus ne font pas explicitement référence à la théorisation économique qui les inspirent sont démocratiquement défaillantes puisqu’elles reviennent à réaliser un projet politique tenu caché. Mutatis mutandis, il en va de même des programmes des partis politiques et des plateformes revendicatives des syndicats, les patronaux compris bien entendu. L’amélioration du « dialogue social » et la « refondation sociale » sont avant tout des affaires économiques et non pas de patronage.

 

Quatre astreintes principales

Logique des ensembles définissables

La logique des ensembles non flous repose sur les spécifications axiomatiques de chacune des deux définitions possibles de n’importe quel ensemble de cette sorte :

  • « en extension » par une énumération exhaustive des éléments de l’ensemble considéré,
  • « en compréhension » par un énoncé d’une propriété commune à ces éléments et à eux seuls.

Définir strictement exclut définitivement

Accrocher la théorie économique à cette logique astreint en premier lieu à l’acceptation d’une définition en compréhension de l’objet étudié — une délimitation par ce qui est commun aux actes et aux instruments dits par convention « économiques » et à eux seuls — donc bien des exclusions.

Poursuivre dans cette voie astreint en deuxième lieu à quadriller le champ étudié de définitions, elles aussi en compréhension, des sous-ensembles d’actes et d’instruments à examiner. Ce labeur de séparation de l’essentiel et l’atemporel d’avec l’auxiliaire et le circonstanciel n’est cependant assez poussé qu’en le soumettant à deux autres astreintes.

Sélection et validation

La loi de Pareto dite des 20/80 — un petit nombre de causes fait en ces matières comme en bien d’autres le plus gros de l’effet — doit en troisième lieu être constamment prise en compte, faute de quoi les arbres cachent la forêt.

Le plein respect des verdicts de l’expérimentation in vivo, à grande échelle et au long cours, s’impose en quatrième lieu à la validation des vérités économiques les plus déterminantes de la prospérité générale ainsi que, cela ne sera jamais accessoire, des répartitions des revenus et des patrimoines économiques.

Un acquis et un refus aident beaucoup à soumettre la pensée économique à ces astreintes.

L’acquis du substrat géométrique

L’acquis est la mise au jour, entreprise par les Sumériens au moyen de leur écriture cunéiforme, de ce qu’il y a d’indubitablement géométrique au cœur des pratiques économiques : désormais, les fondements conceptuels de la comptabilité en partie double en attestent avec la distinction foncièrement objective entre comptes de stock (bilan) et de flux (produits et charges) — distinction qui implique elle-même celle entre les dépenses qui à proprement parler sont ou bien des charges ou bien des investissements.

L’économie peut faire l’objet d’une science exacte

Le refus qui lui aussi aide beaucoup à se plier aux rigueurs méthodologiques de l’économie définie est celui d’une réponse négative, ou même pusillanimement dubitative, à la question : l’économie peut-elle faire l’objet d’une science exacte ? Ce refus n’implique pas du tout que n’importe quel phénomène qualifié d’économique puisse être justement décrit et prédit par un système d’équations.

Seule l’accréditation de l’idée que l’économie puisse faire l’objet d’une science exacte de base qui soit cohérente tant avec l’acquis qui vient d’être rappelé qu’avec un grand fait historique en attente de sa pleine reconnaissance : la théorie économique a été scientifiquement fourvoyée.[1]



[1] Son champ d’investigation a été trop étendu, notamment par sa prétention à faire prévaloir sa conception de la condition humaine, au risque qui s’est effectivement réalisé d’en faire une philosophie de bas étage, outrageusement subjectiviste  et congénitalement antilibérale puisqu’elle dicte aux individus et aux entreprises la « rationalité » qu’elle leur affecte arbitrairement afin de prodiguer l’illusion que ses constructions sont objectives. Ses confusions entre acceptions terminologiques et définitions logiques en ont fait de la sophistique et même sur certains de ses fondamentaux (utilité marginale, notamment) carrément une sorte de phlogistique, ce fluide que les anciens chimistes avaient jusqu’à Lavoisier imaginé pour expliquer la combustion. Son postulat que tous les prix ont en commun davantage que d’être des valeurs d’échange économique ne peut tourner qu’à la faute de raisonnement appelée ‘pétition de principe’ : s’il en va réellement ainsi, c’est à déduire d’une enquête sur la formation des prix par catégorie d’échange économique et non pas à tenir pour démontré sans en avoir finalement rapporté aucune preuve. L’une de ses pires infractions à l’analyse primitive des faits consiste à ne pas faire entrer le bénéfice des entreprises dans le schéma des échanges économiques, ce alors que quand le service de financement fourni est un crédit plus personne n’hésite à tenir justifié dans son principe l’intérêt facturé par le prêteur à l’emprunteur. Ses autres paralogismes et sophismes qui, fort normalement car ils font fonction de syllogismes révélateurs de vérités bien dégagées, sont les rouages d’une machinerie idéologique au sens péjoratif de cet adjectif, aucune autre mathématisation que des définitions en compréhension n’étant à même de faire recouvrer le chemin de l’investigation orthologique (orthologique, logiquement droit : adjectif qui a figuré dans Le Littré mais dont il est bien difficile d’admettre que l’abandon est fortuit). La rupture de l’économie politique définie tant avec la critique marxiste qu’avec presque tous les constituants majeurs de la synthèse néoclassique est radicale, au point répétons-le qu’il semble naïf de s’attendre à ce que son accréditation devienne universitaire avant d’avoir réussi à la rendre populaire. Mais là-dessus, mieux vaut ne pas parier ! L’économie politique définie a aussi pour caractéristique de permettre à ses ralliés de soutenir justement que tant parmi les économistes que parmi leurs compatriotes qui prennent le temps de s’en entretenir posément, il se sait depuis bien longtemps qu’une géométrie économique de base existe, tant il est manifeste que la qualité de vie est généralement plus grande dans les entreprises et les associations à raison d’être non commerciale — dont les familles et les nations —, où les théorèmes de plus grand effet de cette géométrie sont le plus volontiers respectés. Les économistes et les cadres faits par malformation désinvoltes à l’égard de cette géométrie ont été à leur corps défendant intronisés membres de clergés politiquement néfastes par ce qu’ils contrarient, voir ci-après Les deux régulateurs du générateur et L’avenue du plein échange.

 

Un jeu de propositions premières

L’économie politique

Depuis les vingt premières années du 19e siècle et à l’initiative d’abord du Français Jean-Baptiste Say puis des Anglais Robert Malthus et David Ricardo (avant John Stuart Mill et Alfred Marshall entre autres), les titres des traités de théorie économique comportent souvent l’expression « économie politique » (Traité d’—, 1615, par Antoyne Mauchrestien dit Antoine de Montchrestien).[1]

Étymologiquement, une théorie est une suite — du grec thêoria, ‘procession’, ‘défilé’. Logiquement, une telle suite est de propositions — au sens du latin propositio, ‘énoncé’. Dans ces conditions, réhabiliter une économie politique ou entreprendre d’en reconstruire une mieux façonnée par l’assemblage d’un jeu de propositions premières s’inscrit dans une tradition ; avec ce que cette dernière a d’une part d’incontestablement bien-fondé, d’autre part de méthodologiquement perfectible.

L’intention et la méthode

Quant au bien-fondé, la raison commande de s’appliquer à rendre la politique économique de la puissance publique plus pertinente par l’application de normes dégagées par un corpus théorique cohérent et exact.

Quant à la méthode d’élaboration de ce corpus, les astreintes scientifiques sont moins difficiles à mettre en œuvre en théorisant à la manière de Spinoza assemblant et polissant en latin son éthique de la liberté, de la tolérance et de la joie — Ethica More Geometrico Demonstrata, le sens des adjectifs latins ethica et moralis étant le même : ‘relatif aux mœurs’ — ; assemblant et polissant par des énoncés dont chacun est une proposition logique suivie de son argumentation, à l’instar d’un théorème de géométrie suivi de sa démonstration ; cela même quand à cet emplacement la proposition est appelée par Spinoza « axiome », « définition », « lemme » ou « scolie » plutôt qu’uniformément « proposition ».

L’ascèse de la recherche fondamentale

Semblablement, le chercheur en théorie économique mieux construite accumule au brouillon des énoncés, s’efforçant d’observer par lui-même de près, évitant de s’enfermer dans des lectures dont au demeurant il veille à ce qu’elles soient lardées des plus prosaïques, approfondissant ses critiques des catégorisations dont il constate à la réflexion qu’elles éloignent du mieux à trouver. Obstinément il décante un vocabulaire technique, en veillant comme lait sur le feu à ce que la précision et la fréquence d’usage des mots-clés de ce vocabulaire soient l’une et l’autre élevées.

Mille fois sur le métier l’ouvrage est remis, jusqu’à trouver l’ordre dans lequel des définitions, des relations et des vérifications croisées dégagent des réponses impartiales et expérimentalement vérifiables aux huit questions principales. Puis les propositions retenues sont passées au crible de leur argumentation, comme si les acquiescements d’un jury d’abord fort sceptique ou même franchement hostile en dépendait, cet exercice faisant souvent apparaître que des formulations sont à rendre d’un peu à beaucoup moins défectueuses.

Où ce labeur est le plus dur à poursuivre

Au cours de ces itérations, l’inconfort est particulièrement élevé quand la raison commande de tenir complètement compte d’une évidence que la théorie économique a jusqu’à présent évitée.

Par exemple, alors que sans une théorisation de l’échange marchand aucune économie politique ne peut être articulée (tous les économistes s’accordent sur ce point), la règle tacite a été et reste jusqu’à présent de faire comme s’il était inutile que l’expression « échange marchand » renvoie toujours à une cession réciproque de deux objets dont l’un au moins (les deux en cas de troc) est explicitement vu en théorie ce qu’il est en réalité, une marchandise y compris quand cet objet est (ou les deux sont) une prestation de service non conjointe à la livraison d’un bien — comme s’il était inutile de prendre formellement acte que le labour acheté au propriétaire d’un tracteur animal ou mécanique et d’une charrue n’avait pas dans l’échange de produits du travail humain entre eux ou par monnaie interposée le même statut définitif qu’une quantité de blé livrée à une minoterie ou fournie au laboureur en paiement de sa prestation.

Le socle d’une théorie de la marchandise

Sans avoir pour socle une théorie de la marchandise — définition en compréhension de la marchandise, division de l’ensemble des marchandises en sous-ensembles eux-mêmes définissables en compréhension —, une théorie des échanges marchands est construite comme si la prise en considération des classes d’objets échangés ne pouvait pas éviter de tronquer et de biaiser du réel économique primordial. Les premiers chapitres des manuels d’économie ne comportant pas encore une théorie de la marchandise, une lacune originelle s’en trouve perpétuée alors qu’il est on ne peut plus manifeste que prendre des vessies pour des lanternes constitue un danger permanent dès qu’il est question d’échanges et de transferts d’objets qui font leurs propriétaires plus ou moins aisés. Etc.

Etc., mais après vaccination

Mais après avoir définitivement pris acte que les causes subjectives des comportements prétendus économiques :

  1. sont indescriptibles et imprédictibles objectivement malgré l’illusion contraire entretenue par des statistiques dont les compilateurs et les interprètes oublient de prévenir qu’elles portent sur une question hors champ d’une science exacte ;
  2. ne sont pas spécifiques à la pratique des échanges et des transferts économiques ;
  3. sont des réalités de même essence que celles qui interviennent toujours dans l’exercice de n’importe quel pouvoir d’un homme ou d’une institution humaine ;
  4. sont le fait d’individus et d’institutions ayant tous plusieurs rôles à proprement parler économiques, chacun de ces rôles étant défini par sa relation bijective avec un acte lui aussi à proprement parler économique — ce qui oblige à tenir compte du fait que dans la pratique des échanges et transferts économiques, aucun acteur (aucun agent) ne joue ou ne jouera qu’un seul rôle, contrairement à ce que les catégorisations sociales par rôle économique principal ou exclusif figent trop : les travailleurs, les capitalistes, les entrepreneurs, tous passagers du même bateau mais à loger dans des classes différentes… ;
  5. font de la sociologie non cantonnée à des réalités objectives une discipline potentiellement très utile à des fins civiques, didactiques, technologiques et commerciales.

Calamités par prétentions exorbitantes

Dès lors qu’il est question de production ou de consommation en général, l’individu qui s’estime compétent pour bien en juger parce qu’il est diplômé en sciences économiques contribue à faire que « Le monde est plein de gens qui ne sont pas plus sages », voir La Grenouille qui veut se faire aussi grosse que le Bœuf, étant entendu que dans la fable la grenouille « S’enfla si bien qu’elle en creva » cependant que dans notre modernité c’est la compétence économique aux plus hauts niveaux des pouvoirs publics et entrepreneuriaux qui est fort mal en point.

« Certains ont-ils voulu s’approcher trop près du soleil de la connaissance globale ? Aujourd’hui, le vol brisé de la pensée économique laisse, face aux grands problèmes de notre temps, l’économiste désarmé, avec ses savoirs fragmentés, ses regards parcellaires et ce fascinant abîme entre un édifice théorique en quête de cohérence et un monde en quête de solutions et de réponses. »  La pensée économique depuis Keynes (Seuil 1993, avec un soulignement du citateur), par les professeurs d’économie Michel Beaud (Paris VII) et Gilles Dostaler (Université du Québec à Montréal).[2]



[1] Montchrestien, Antoine de —, 1575-1621. Malthus, Thomas Robert, 1766-1834. Say, Jean-Baptiste, 1767-1832. Ricardo, David, 1772-1823. La contribution à la critique de l’économie politique de Karl Marx, 1818-1863, parut en 1849, dix-huit ans avant le premier livre du Capital en 1867.

[2] La « pensée économique depuis Keynes », à savoir les livres et articles d’économistes ayant produit de 1936 à 1980 l'essentiel de leur œuvre ou une contribution, l’une ou l’autre ayant fait l’objet d’appréciations et de réactions de « la profession », laquelle profession lit-on page 127 « existe aussi comme force sociale structurée » car « la nécessité pour les étudiants de se conformer au moule assure la pérennité du dogme » et que « de plus en plus, c’est à l’aune de la quantité d’articles publiés que se mesurent la compétence et la réputation des économistes, et à partir de là tant les conditions d’embauche, les contrats de recherche que les aides financières accordées par les organismes subventionnaires. Bref, un puissant système se met en place qui décourage la contestation, selon un mécanisme qui a entre autres été décrit par Kuhn dans son livre sur les révolutions scientifiques ». La contestation étant découragée, toute refondation l’est, rendant improbable que « la profession » ès qualités prenne part à la reconstruction par l’économie définie tant que l’opinion publique et la classe politique ne l’auront pas encore assez largement approuvée et utilisée. Le « vol brisé » et le « fascinant abîme », bientôt passé 2020 toujours dans le même état, ont leurs raisons endogènes de perdurer même si leurs conséquences exogènes ne font qu’empirer.

 

Les deux régulateurs du générateur

Le générateur des revenus

Au sein de chaque nation, qu’elle soit ou non confédérale, les revenus proprement dits sont exclusivement pour les uns du travail et pour les autres de placements. Ils ont pour générateur l’ensemble des échanges économiques, tant domestiques que par-dessus les frontières. En aval du générateur, l’ensemble des transferts économiques constitue un répartiteur additionnel, au final entièrement alimenté par des prélèvements sur les revenus ainsi que par des legs[1].

Les régulateurs EPCE et RPP’

Dans le générateur, deux régulateurs interconnectés sont intégrés. Pour qui les a étudiés d’assez près[2], leurs acronymes EPCE et RPP’ rappellent que le E initial et le E final de l’un sont ceux d’Emploi — Emploi > Profit > Capital > Emploi — et que le R initial de l’autre est celui de Rentabilité — rentabilité R, productivité P, profitabilité P’ : RPP’. Le régulateur EPCE rétablit d’autant plus vite le plein-emploi que les impulsions qu’il émet ne sont pas affaiblies par de l’autofinancement au moyen du profit P, rendant ainsi les nouvelles mises en capital C plus attractives et variables qu’elles ne le sont quand leur rendement est moindre — quitte pour ces mises ou bien à ce que leurs perspectives de plus-value soient moins mirobolantes, ou bien que l’accès à de la plus-value reste exclu comme dans le cas des coopératives.

L’inconvénient incorrigible des retraites par répartition

Quant au régulateur RPP’, il ajuste aux contraintes de rentabilité R et aux performances de productivité P les niveaux de profitabilité P’, les contraintes de rentabilité R provenant en bonne part du régulateur EPCE. La productivité nationale P commande l’évolution du total national des revenus. Les augmentations des autres productivités P sont répercutées par la concurrence en diminutions de profitabilités P’ de ventes des entreprises[3]. La baisse asymptotique de la profitabilité nationale P’ rend l’économie de marché productrice de la maximisation du revenu total du travail sous contrainte d’un taux moyen suffisant de rentabilité R des placements. Alors cette maximisation est conjointe :

  1. au plein-emploi plus longuement que du sous-emploi ;
  2. au rapprochement incessant de leurs niveaux suffisants des prix auxquels les entreprises vendent ;
  3. aux revenus de vrais placements en remplacement progressif des retraites par répartition qui ont l’inconvénient incorrigible de ne pas participer à l’allongement des périodes de plein-emploi.

La très désirable victoire du capitalisme de rendement sur le mercantilisme de plus-value

Mais il y a une condition générale à l’obtention de ces résultats. L’entier et prompt fonctionnement des régulateurs du générateur doit être devenu délibérément préféré à la course aux plus-values. Le capitalisme de rendement, au sein duquel les coopératives ont leur place, doit avoir politiquement prévalu sur le mercantilisme de plus-value. En d’autres termes, le capitalisme du profit suffisant et du plein-emploi doit avoir stoppé l’essor du libéralisme d’enrichissement maximum des grands propriétaires, des cadres supérieurs et des politiciens de plus haut rang.[4]



[1] Dont les legs imposés par voie fiscale tels que les prélèvements du trésor public sur les successions et, quand cette ponction est jugée trop peu réductrice de la disparité des patrimoines privés, l’adjonction d’un impôt sur la fortune avec ses lourds effets pervers dont l’emploi fait les frais. La création de richesse économique est exclusivement fournie par le générateur qui, en même temps, pourvoit à la distribution des revenus avant toute redistribution par le répartiteur. Ce qui envoie à une problématique si cruciale qu’elle est de civilisation. Quels sont les mécanismes de la distribution avant toute redistribution ? Sont-ils pour certains de leurs rouages intangibles et pour d’autres modulables ? Le capitalisme de rendement tend-il à rendre les effets de ces mécanismes plus justifiés que le « capitalisme » de plus-value ? La maximisation dans la pente naturelle (logique) de l’économie de marché est-elle celle des revenus de placement et des patrimoines qui les procurent ou bien celle du revenu total du travail ? Il est évidemment impossible qu’une défense de l’intérêt général et une politique économique soient aussi pertinentes que possible sans avoir dans leurs assises des réponses justes à ces questions

[2] Les sommaires des chapitres 7, 8 et 11 introduisent dans cette étude. Le schéma du régulateur EPCE est un triangle isocèle inscrit dans un cercle. Les trois sommets sont l’emploi E, le profit P, le Capital C, C et P étant tels que définis aux chapitres 5 et 6. Le sens de fonctionnement est celui de la rotation des aiguilles d’une montre. Le plus important pour en revenir au plein-emploi reste à faire tant que la proportion moyenne de capital dans le financement des entreprises reste stable et à plus forte raison baisse. Le meilleur moyen d’obtenir l’augmentation de cette proportion n’est pas l’autofinancement par les bénéfices non distribués mais au contraire des rendements effectifs des placements en capital plus élevés, assorties d’augmentations de capital social plus fréquentes et plus élevées. Quant à l’image qui donne le mieux l’idée de ce qu’est la relation RPP’, elle est celle d’une balance Roberval dont le fléau pivote autour d’un axe monté sur vérin. Un plateau est celui de la rentabilité R, le fléau pivote autour de la productivité P que l’évolution des techniques fait monter, l’autre plateau est celui de la profitabilité P’. Les définitions de R, P et P’ sont telles qu’à toute rentabilité R est égale à une productivité P multipliée par une profitabilité P’. C’est aussi sûr que quand sur un relevé bancaire la somme des débits est différente de la somme des crédits, alors le solde final est différent du solde initial.

[3] Adam Smith, Jean-Baptiste Say et David Ricardo ont fait cas de la tendance à l’égalisation des rentabilités (taux de profit sur capital) entre les secteurs d’entreprises de même nationalité (secteur miniers, manufacturier, financier, des transports, du négoce de gros et de détail, entre autres). Aujourd’hui, cet enseignement est en déshérence. Ce n’est pas pour autant que la tendance en question n’est plus une loi économique naturelle. L’économie politique définie retient que la régulation RPP’ intervient non seulement entre secteurs d’entreprises et entreprises du même secteur, mais aussi jusqu’aux niveaux les plus fins de même appartenance des fournitures vendues par les entreprises : proposition 11.9.

[4] Le sous-emploi chronique peut être principalement dû à un prélèvement public (impôts + emprunts) si lourd et croissant qu’il entrave de plus en plus le fonctionnement de la relation EPCE, avec pour résultat un stock national de capital social qui n’est pas à la hauteur nécessaire au relèvement du stock d’emplois durables — capital social au sens de cette expression en droit des sociétés commerciales : les apports des sociétaires. Il est dans ce cas désolant de devoir constater que la classe politique qui a les mains sur les leviers de la politique économique d’un tel pays se révèle incapable d’expliquer à ses électeurs pourquoi les charges publiques (dépenses de fonctionnement, subventions, amortissement financier de l’endettement) doivent être baissées, vigoureusement et durablement baissées : parce qu’elles sont devenues une cause principale de sous-emploi. C’est on ne peut plus logiquement que rentre dans la prescription d’activation des régulateurs EPCE et RPP’ ce qui a été trop vite appelé « la règle d’or », à savoir en plus abouti le respect concomitant de deux règles de gestion des finances publiques.

 

L'avenue du plein échange

Défiance et lassitude d’une part,
autoprotection par le silence d’autre part

Frédéric Bastiat a formulé une loi sociale de sélection lorsqu’il a noté : « Le public est ainsi fait qu’il se défie autant de ce qui est simple qu’il se lasse de ce qui ne l’est pas ». À cette défiance comme à cette lassitude, les autorités académiques, les rédacteurs en chef et les plus hautes instances élues concourent tant qu’ils se dispensent de prendre ouvertement parti pour ou contre le pari de l’économie définie ou tout autre tentative de publication du produit d’une recherche économique réellement fondamentale mais, présage suspect à bien des yeux, pas encore universitaire ou autrement cautionnée par une institution ayant grand pignon sur rue.

Cette circonspection bien en ligne avec l’un des impeccables aphorismes d’Auguste Detoeuf, « L’homme arrivé ne bouge plus » (Propos d’Octave-Louis Barenton, confiseur, ancien élève de l’école polytechnique) — cette circonspection est d’autant plus prudente qu’il y a dans le pari de l’économie définie du beaucoup plus immédiatement compromettant que la rupture théorique. Dès le premier chapitre, sur la croissance, des Prescriptions majeures de politique économique qui reprennent les réformes organiques détectées au cours de la construction des Propositions premières de science économique, la critique en creux d’impérities saute aux yeux, cruellement pour ceux qui veulent bien se remémorer avoir proclamé que les dispositions à remplacer par de meilleures ou par rien étaient les bonnes ou les seules possibles.

Par et pour l’euthanasie des rentiers,
l’ostracisme à l’encontre du spectateur impartial

Nous avons trop fait l’impasse sur le point de vue de l’observateur impartial. Nous nous sommes trop cramponnés à des observations biaisées et des fautes de raisonnement créatrices de mirages. Nous nous en sommes trop remis au rapport de force tenant lieu de ligne de conduite principale. Nous nous sommes trop contentés d’expédients, dont les compassions qui donnent bonne conscience pour en définitive souvent se révéler contreproductives. Dans ce dont nous avons hérité de plus solide, nous avons trop bradé. Nous n’avons pas eu le courage d’assumer pleinement qu’en temps de paix les crises d’origine financière résultent avant tout d’égarements intellectuels qui font commettre de grosses erreurs de pilotage.

 

Le précédent de l’ordoliberalismus,
né à Fribourg dans les années 1930

La percée d’un nouveau grand boulevard n’en reste pas moins à notre portée. Le nommer « avenue du plein échange » ne fera pas, aujourd’hui, que son projet enthousiasmera plus souvent qu’il laissera indifférent ou bien qu’il excitera ici et là de l’hostilité de toute façon préprogrammée. Venus de gauche et de droite dans la symbolique démocratique de nos jours en vigueur, le meilleur socialisme et le meilleur libéralisme convergent économiquement et politiquement vers un Ordoliberalismus du type de celui qu’une vingtaine de jeunes professeurs et chercheurs de droit et d’économie à l’université de Fribourg commencèrent en 1932 à cultiver et qui à partir de 1948 eut pour fruit, au moyen de la Soziale Marktwirtschaft, ce qu’il est rétrospectivement convenu d’appeler le « miracle allemand ».

Sept tabous rétrogrades

Économiquement, il faut au socialisme libéral et au libéralisme social participer au renversement de tabous pour se faire plus aptes à minimiser le chômage structurel et à maximiser le revenu total du travail, ainsi qu’à obtenir les écarts de salaires généralement jugés convenables :

  1. De moins en moins d’emplois procurant à ceux qui les exercent un revenu décent à cause de la robotisation et de la mondialisation : infraction à ce que le plein échange est en mesure de procurer.
  2. Pas moins d’inégalités sociales sans au moins autant ou davantage de redistributions d’argent par finances publiques interposées : infraction à ce qu’il est dans la pente normale du plein échange de produire.
  3. Pas d’emploi sans cotisations patronales et pas de dividendes, en rendements du placement en capital, sans qu’une fraction substantielle des bénéfices soit affectée à l’autofinancement de la société exploitante dudit capital : double infraction au plein échange.
  4. Le moins possible de rentiers, autrement qu’au moyen de retraites par répartition, l’art de faire société s’en trouvant paraît-il mieux appliqué et le développement économique dit-on mieux doté d’amortisseurs des chocs de concurrence : infraction au plein échange.
  5. Pas de grande privatisation, notamment touchant la dispense de soins médicaux et leur assurance, plus généralement pas de substantielle réduction de la voilure de l’État-providence, autrement que par de l’introduction en bourse et par des sociétés de sociétés : infraction au plein échange.
  6. Plus désormais de croissance suffisante sans un gros volant de subventions et de dettes publiques finançant des charges de même : infraction au plein échange.
  7. Pas de pays pourvoyant bien à la prospérité de sa population sans entreprises ayant pour but le maximum de « création de valeur pour l’actionnaire », dicte le tabou dont ceux qui y voient une saine nécessité omettent presque toujours de préciser que cette prétendue « création de valeur » est principalement ou uniquement de la plus-value : infraction hautement pernicieuse au plein échange.

Cinq plaies cicatrisables

Politiquement, tourner le dos à l’économie de plein échange est une erreur à la longue de plus en plus désastreuse :

  1. Elle fait reculer dans l’application du principe de subsidiarité, rendant la société civile de moins en moins apte à se prendre en charge.
  2. Elle transforme la contribution au bien commun de la classe politique d’une part en peau de chagrin pour ce qui est de son utilité, d’autre part en tapis volants aux frais de la collectivité pour ce qui est des traitements et indemnités des élus et des cadres supérieurs de la fonction publique.
  3. Elle entretient et multiplie des fractures sociales.
  4. Elle rend des immigrations trop tentantes et des intégrations trop difficiles.
  5. Elle accroit le recours à la propagande pour faire comme si ces maux n’étaient qu’en adaptation à la mondialisation et au dépassement des nationalismes xénophobes.

L'accréditation

Puisque c’est pour effet à long terme,
faisons-le tout de suite.[1]



[1] D’après Peter F. Drucker, qui a souvent fait remarquer que le long terme est fait de courts termes, une considération qu’il conseillait d’entretenir afin de se concentrer sur l’essentiel en parant à la saturation de son emploi du temps par de l’accessoire.

 

Je vous comprends bien, mais...

L’une des histoires le plus volontiers racontées par Paul Fabra ferait sous la plume d’un adroit versificateur une fable qui en dit plus et mieux qu’une longue dissertation.

Un enfant encore assez jeune pour être à l’âge où l’on commence à savoir additionner entretient avec l’arithmétique la plus élémentaire un rapport qui chaque jour inquiète davantage ses parents et son maître d’école. Deux plus trois ne font cinq qu’au petit bonheur la chance, ce qui donne le plus souvent sept ou neuf ou deux ou dix.

Les parents, en accord avec le maître d’école, décident d’avoir recours à une pédagogue éminente. Au cours d’un énième cours particulier, la pédagogue perd patience. Elle explose, d’une main tapant violemment sur la table et ô déshonneur de l’autre main armant une gifle :

— Tu ne comprends donc rien à ce que je me tue à t’expliquer ?

— Si, si madame, je vous comprends bien, mais je ne vous crois pas !

 

En l’attente d'arguments d’autorité

Tant qu’une économie politique n’est pas reconnue dans des universités et des grandes écoles, des partis politiques et des syndicats, des médias et des instances internationales, même si ses analyses et ses prescriptions sont objectivement plus souvent justes et utiles que fausses et superflues, les faire comprendre ne suffit communément pas à les faire croire. De plus et en tout temps, afficher son adhésion à une méthode et des règles qui rompent avec les plus enseignées expose à l’excommunication — au sens littéral de ce mot, aucune communauté ne peut se dispenser d’en faire usage.

Le temps passant, pour autant que les analyses et prescriptions se révèlent décidément plus souvent justes et utiles que fausses et superflues, pour autant aussi que leur exposition continue à être travaillée publiquement[1], des arguments d’autorité en leur faveur ouvrent la voie de la reconnaissance par des institutions. Plus ou moins progressivement ou soudainement, l’époque de l’excommunication prend fin. Faire savoir suffit alors de plus en plus en plus communément à faire croire.

Autrement dit, la première condition est celle de la pertinence, la seconde celle de la persévérance. Tout compte fait, la plus importante est la seconde puisque davantage de pertinence sur le fond et dans la forme se trouve en persévérant dans sa recherche.




[1] Publiquement et bénévolement : toute personne désirant être tenue gratuitement informée de ce travail l’est par courriels.

 

Le cap à tenir plusieurs générations durant

L’économie politique précurseure du plein-emploi par le plein échange[1] est un progrè considérable. Mais elle ne peut être ainsi reconnue que de lentement à très lentement. C’est pour bien des raisons, dont l’une des moins négligeables est qu’il faut beaucoup de temps pour la doter d’un traité dont les qualités de fond et de forme soient haussées jusqu’à en faire de cet ouvrage un chef d’œuvre. Comme ce ne peut être qu’à force d’obstination[2] plusieurs générations durant, au jour le jour des actions sont à tenir prioritaires :

  • Sur le fond, en premier lieu ne rien céder à de ce qui fait la cohérence du traité, tant interne qu’avec le réel et le réalisable ; en second lieu remanier là où cette cohérence est prise en défaut.
  • Sur la forme, encore et encore améliorer la lisibilité des argumentations du traité, non seulement par des retouches mais aussi par la multiplication de réécritures.[3]
  • Susciter la production et participer à la diffusion de livres d’initiation à la teneur du traité.
  • Disposer d’un site internet ayant les caractéristiques suivantes : [4]
    • Son propriétaire est une personne physique, soit qu’elle en ait été le créateur, soit qu’elle le soit devenu par legs.
    • Sa maintenance technique est et reste confiée à une société commerciale spécialisée dans la fourniture de ce genre de prestations (création, évolution et hébergement de sites internet).
    • Son propriétaire assume l’administration bénévole de son contenu ou la délègue de façon révocable, cette administration comportant :
      • L’envoi de messages d’avancement des écritures et des réécritures de passages du traité et de livres d’initiation, autrement dit de vulgarisation.
      • L’extension et l’actualisation continues de la liste des destinataires de ces messages.


[1] Les échanges économiques aujourd’hui, plus encore qu’hier, admis être de libres échanges ne sont souvent pas de pleins échanges. Cela vaut tant pour les échanges économiques domestiques qu’internationaux. Des pleins échanges sur les marchés du capital et du travail au plein emploi il n’y a qu’un délai qui, lui, peut être court car se comptant en un petit nombre de trimestres. À conditions que quelques idées aient été assez largement accréditées.

[2] Ce qui suppose des vocations, avec ce que cela comporte de dévouement. L’un des effets à rechercher par les livres d’initiation à l’économie politique faite fondamentalement objective en la circonscrivant à ce qui est spécifique à la pratique des échanges marchands et des transferts de pouvoir d’achat est de faire naître de telles vocations.

[3] Un site internet sur lequel un traité est publié permet que des passages, et à plus forte raison la totalité de l’ouvrage, soient réécrits tout en permettant aux lecteurs d’accéder à ce qui a été primitivement écrit ou ultérieurement déjà réécrit. Au(x) rédacteur(s) suivant(s), l’administrateur du contenu du site attribue un identifiant composé d’une ou plusieurs lettres minuscules uniquement. Quand, comme c’est le cas en atelierpaulfabra.org et lecodemain.net, la partie des adresses de page web qui commence par / est suivie d’une lettre majuscule elle-même suivie d’une minuscule, il suffit à l’administrateur d’insérer avant cette lettre majuscule l’identifiant du nouveau rédacteur (du rewriteur) pour que la nouvelle page créée et toute page correspondante antérieure puissent être aisément mises en relation par la pose de liens.

[4] Le site lecodemain.net a été créé pour avoir toutes ces caractéristiques. Dans le sens donné en informatique aux mots « client » et « serveur », dans un premier temps le site atelierpaulfabra.org sera serveur de lecodemain.net puis, progressivement, c’est atelieurpaulfabra.org qui deviendra client de lecodemain.net.

 

La rupture prescrite par Paul Fabra

Capital for Profit est le titre de la version en anglais de L’anticapitalisme, écrit par Paul Fabra à partir de 1969, paru en 1974, réédité en 1979, de nouveau révisé en 1989 et 90 pour l’édition en anglais parue en 1991. Fabra, en fin de sa Preface to the English Edition, a indiqué qu’il considère maintenant que cette version —‘I now consider the English version’— est la plus aboutie — ‘to be the more authoritative’.

L’édition en anglais comporte des changements —‘some changes’— dont certains portent sur des points majeurs. Elle est aussi plus ramassée, avec douze chapitres au lieu de quinze.

Dans les tables de matière, les seules divisions désignées en tant que telles sont les parties, au nombre de deux, puis les chapitres et les appendices, ces derniers au nombre de sept dans les éditions 1974 et 1979. Les chapitres sont composés de passages titrés, autrement dit de sections. Par exemple, il y a dans l’édition en anglais six sections dans le premier chapitre, trois sections dans le nettement plus court deuxième chapitre, etc.

Pour les quinze chapitres et les deux appendices eux aussi composés de passages titrés des éditions 1974 et 1979, il y a 127 sections. S’y ajoutent la Préface signée « Paul Fabra / Yvoire, 15 août 1969 / La Ciotat, 15 janvier 1974 », et les cinq autres appendices, ce qui porte à 134 le nombre de sections.[1]

Pour l’édition en anglais et compte non tenu des deux présentations qui lui sont propres — Foreword by Michael Nowak (3 pages), Preface to the English Edition (8 pages) — le même décompte donne 103 sections. La réduction est à peu près du quart, modifiant sensiblement la manière de faire cheminer l’attention du lecteur. C’est aussi ce qui fait la version en anglais plus aboutie.

Pour nous dont la langue maternelle est le français, c’est frustrant. Bien que prenant largement appui sur des écrits en anglais,[2] la rupture prescrite par Paul Fabra dans l’approche « des problèmes les plus généraux qui se posent à l’économiste »[3], a été pensée en français.

Extraire des éditions des années 1970 ce qui s’y retrouve dans la version en anglais a pour plus grande difficulté le long temps qu’il faut y consacrer. Accomplir cette tâche à raison d’une section par mois dix fois par an porte à dix ans du début à la fin de ce labeur de Bénédictin. Mais peu après le début, l’opus en cours d’établissement est utilisable dans un cercle restreint afin d’en venir à mieux tirer la charrue dans le même sens.

Pour demander l’envoi, par attachement à un courriel, d’un exemplaire de la plus récente version de La rupture prescrite par Paul Fabra, écrire à dmichaut@lecodemain.net en indiquant par quel(s) dispositif(s) l’exemplaire doit pouvoir être utilisable.



[1] 134 sections dans l’édition 1979, 136 dans l’édition 1974

[2] Le Texte original des citations de l’anglais figure dans l’édition Arthaud (1974) de la page 415 à la page 424 et dans l’édition Champs Flammarion (1979) de la page 481 à la page 491.

[3] Première phrase du douzième paragraphe de la Préface, titrée dans l’édition en anglais Introduction.

 

L'initiation

Qui les hait n’en est pas moins obsédé que qui les adore,
et inversement.
D’après Roland Caillois[1]


[1] Dans son Introduction aux Œuvres complètes de Spinoza dans la bibliothèque de la Pléiade (Gallimard, 1954), Roland Caillois écrit (page xii, paragraphe commençant par « Ces moments de difficile pensée », la mise en caractères gras est mon fait) : « Dès lors, Spinoza ne méprisa plus ni l’argent ni le plaisir, car qui les hait avec passion n’en est pas moins obsédé que qui les adore », et inversement. Cela vaut non seulement pour l’argent et le plaisir, ce qui déjà fait beaucoup, mais aussi pour entre autres l’art et la science, l’érudition et l’initiation, l’économique et le politique, le libéralisme et le socialisme.

 

Le condensé de Louis

Louis Boël

avec et pour l’Atelier Paul Fabra

JOYEUSE INITIATION à l'ÉCONOMIE OBJECTIVE et DÉFINIE

Un CAPITALISME de PLEIN-EMPLOI
par le PLEIN ÉCHANGE

 

Avant-propos

Le courage, c’est de chercher la vérité et de la dire ; c’est de ne pas subir la loi du mensonge triomphant
qui passe et de ne pas faire écho, de notre âme, de notre bouche et de nos mains
aux applaudissements imbéciles et aux huées fanatiques...
Jean Jaurès

De la fin des années 1970 jusqu’au début des années 2010 et en qualité d’éditorialiste dans plusieurs journaux, dont en France principalement Le Monde et Les Échos, Paul Fabra a  critiqué les dérives des politiques économiques.

Le merle blanc - Sa mission est de jeter des torches dans nos abîmes.
                                                                       Mauriac à propos d'André Gide

Dans son livre paru en 1974, L'Anticapitalisme - Essai de réhabilitation de l'économie politique, il a démontré qu'il est possible et nécessaire de faire franchir à la théorie de l'économie de marché le seuil d'une science foncièrement objective.  Depuis 1979, Dominique Michaut a entrepris d’explorer plus avant cette voie, choisissant en 2007 de commencer à publier ses Propositions premières de science économique sur le site Atelier Paul Fabra dont il a été l’initiateur.

On ne peut pas mieux résumer l'esprit de ce livre de Paul Fabra qu'en citant ici sa couverture arrière:

«  Ce livre ne vise rien de moins qu'à un renversement de perspective de la pensée économique actuelle. La société contemporaine est encore analysée selon les modèles abstraits qu'en avaient proposés, à la fin du XIXe siècle, les économistes néo-libéraux.

« C'est au nom de la théorie de la valeur-travail reprise par Marx, mais mal interprétée par lui (il faisait du travail la " substance " de la valeur), qu'on repousse ici l'explication marxiste du profit (et du salaire…)

« On ne devra pas s'étonner que les mêmes arguments permettent de réfuter le marginalisme des néo-libéraux, car ces derniers, en répudiant aussi l'héritage ricardien[1], sont à leur tour retombés dans les pièges tendus par la pensée préscientifique d'Adam Smith [2]. C'est de fond en comble qu'il faut réviser l'économie politique, faute de quoi il sera difficile d'éviter que la société ne cède à la tentation de solutions imaginaires: la Révolution ou son contraire, la contre-Révolution. »

L'approche de Paul Fabra, et celle de l'équipe de l'Atelier Paul Fabra (APF)  qui travaille dans le même esprit, a pour particularité principale de tenter de distinguer ce qui, dans le domaine économique, peut faire l'objet d'une approche « scientifique », de ce qui, au contraire, ne pourra jamais être entièrement libéré des influences qui relèvent des « sciences humaines ».

Pour le côté « science dure », qui seul permettra de définir une économie politique cohérente, il s'agit d'abord de DÉFINIR aussi exactement que possible les concepts en jeu afin de sortir les théories économiques du flou des vocabulaires académiques, médiatiques ou professionnels qui évoluent d'écoles en écoles et d'époque en époque, au gré des théories et des modes, sans l'effort suffisant de chaque fois s'assurer que tous les participants aux débats entendent les mêmes faits et les mêmes concepts derrière les mêmes mots.

C'est pourquoi nous parlons, en général, d'ÉCONOMIE DÉFINIE pour distinguer cette approche. Parfois, nous précisons ÉCONOMIE POLITIQUE DÉFINIE et nous parlerons souvent, aussi d'ÉCONOMIE OBJECTIVE ! Cela exige donc une petite mise au point de vocabulaire:

D'abord, nous sommes persuadés qu'une ÉCONOMIE ne peut devenir OBJECTIVE que PAR et GRÂCE À UNE ÉCONOMIE CLAIREMENT DÉFINIE. Ensuite, il faut bien comprendre que lorsque nous parlons d'ÉCONOMIE POLITIQUE, le mot politique signifie simplement que cette économie ne concerne pas seulement les ménages ou les entreprises mais TOUS LES CITOYENS, car cette économie concerne TOUS LES ÉCHANGES ÉCONOMIQUES  (nous y reviendrons) et cela a une incidence inévitable sur notre art de construire une harmonieuse SOCIÉTÉ de CITOYENS.

Malheureusement, aujourd'hui, le mot politique porte pour beaucoup d'entre nous une connotation péjorative, probablement à cause de la multiplication des manœuvres politiciennes et de quelques pratiques malhonnêtes chez certains politiciens peu scrupuleux. De plus, chez le lecteur non spécialisé en économie, la confusion est possible entre économie politique et politique économique. Nous avons donc été  tentés, pour ce petit livre qui ne se prétend qu'une initiation légère, de créer une nouvelle expression à base de mots plus usuels, comme économie citoyenne ou encore économie sociétale. Nous y avons renoncé pour deux raisons : d'abord parce que, depuis l'avènement de la démocratie en Grèce antique, le mot politique est un mot d'une grande noblesse et nous désirons qu'il retrouve toute sa dignité ; ensuite parce que, pour tous les économistes, l'expression économie politique ne prête à aucune confusion, il s'agit bien de ce qui, parfois, est aussi appelé économie générale, l'économie qui touche l'entièreté de notre société.

 

Il va sans dire que cette exigence de précision à encore souvent pour effet que la reconstruction en cours à partir de la réhabilitation prescrite par Paul Fabra est facilement ignorée et même moquée, en privé, par les milieux traditionnels de l'économie. C'est un peu comme si, avant un débat, on demandait aux professeurs, ministres, syndicalistes, représentants du patronat et journalistes : « Êtes-vous bien sûr de savoir exactement de quoi vous parlez ? ».

Le merle blanc - La parrhèsia est une certaine parole de vérité, un dire-vrai qui ne relève ni d'une stratégie de démonstration, ni d'un art de la persuasion, ni d'une pédagogie. Il y a parrhèsia quand un dire-vrai ouvre pour celui qui l'énonce un espace de risque.
                                                                                                                                                                             Wiktionnaire

… et, pour celui qui l'écoute, un espace de découverte personnelle …

 

Un des points principaux de cet effort de clarification des éléments à comprendre et réguler afin d'entreprendre une réelle réforme de l'économie est de bien définir le terrain d'application de la science économique. Dans le travail de l'Atelier Paul Fabra, il est clairement spécifié que ce territoire s'étend exclusivement aux ÉCHANGES ÉCONOMIQUES, aussi appelés ÉCHANGES MARCHANDS.

En effet, dès l'invention de l'écriture cunéiforme et de la monnaie, en Mésopotamie il y a plus de cinq mille ans, toute l'économie politique fut concernée par la facilitation des échanges commerciaux, la protection de la confiance en la monnaie (qui facilite les échanges) et les règlements divers qui permettent d'accélérer ces échanges et donc le réemploi des monnaies.

Le merle blanc - Et, Coco, vous ne seriez pas en train d'oublier Jean-Baptiste Say qui distinguait dans l'Économie la Production, la Distribution et la Consommation des richesses ?

Non, nous ne l'oublions pas ! Et j'aimerais que toi tu n'oublies pas que tu es un merle, blanc peut-être, mais pas un perroquet ! Il faut cesser de répéter des clichés à propos des économistes dont l'Histoire se souvient. D'ailleurs, je t'interdis de colporter des clichés sur l'histoire de l'économie, je confierai cela au Chat !

Le merle blanc - Un chat ? Il y a un chat dans ce bouquin ? Quel chat ? et pourquoi un chat?

Nous ferons bientôt connaissance avec ce chat, tu ne perds rien pour attendre...

 

Nous aurons l'occasion d'y revenir, mais il faut bien admettre que tous les économistes  renommés qui survivent dans notre mémoire collective ont étudié des situations nécessairement limitées à leur temps et à leur géographie. De plus ils l'ont fait avec leurs propres outils : certains étaient essayistes, d'autres sociologues, journalistes, professeurs de sciences humaines, etc.

Quoi qu'il en soit, les temps ont changé et, en dehors des quelques citations et clichés qui sont répétés à l'envi, si nous lisons complètement et rigoureusement leurs écrits, on ne peut que conclure que, pour chacun d'entre eux, certaines choses étaient bien vues, et restent même parfois vraies aujourd'hui, mais que d'autres étaient, dès leur époque, des erreurs d'appréciation, ou sont devenues obsolètes au cours des générations et de l'évolution de nos sociétés.

Pour revenir à Jean-Baptiste Say [3], nous pourrions dire, pour aller vite, que sa loi des débouchés est bien vue, mais que sa « définition » de l'économie rappelée ci-dessus par le merle blanc entraine des erreurs d'analyse. La « distribution » a ses lois, notamment relatives aux répartitions de revenus et de patrimoines. La « production » et la « consommation » sont bien loin de ne porter que sur des choses qui ont une valeur d’échange économique. De plus, il est important de garder à l'esprit qu’il y a des productions sans consommation comme celles des idées, autrement dit des savoirs ! Toutes les richesses ne sont pas des marchandises… et certaines marchandises ne sont des richesses que façon de parler. Aussi choquant que cela paraisse aujourd’hui, la production et la consommation sont donc à tenir hors du champ de l'économie objective.

 

Le paragraphe ci-dessus est l'occasion d'insister sur un principe de base que nous chercherons à respecter tout au long de ce petit livre: les définitions n'entrainent pas de jugements de valeur. Le fait que seuls les échanges marchands concernent notre économie objective, n'implique aucunement que la production ou le commerce soient méprisables..

 

Au point de vue de notre propre méthodologie, nous chercherons à expliquer, aussi simplement que possible, quelques uns des thèmes travaillés par l'Atelier Paul Fabra, parmi lesquels on pourra remarquer, dans le Sommaire à titre d'exemples, mais de manière aucunement exhaustive:

  •  Les effets du Mercantilisme de Plus-Value
  •  Le Capitalisme à figure humaine et solidaire : exemple des coopératives vraies
  •  Le vrai capital et le quasi capital
  •  Les relations entre l'Emploi, le Profit et le Capital  (« Rétroaction EPCE »)
  •  Les rapports entre Rentabilité, Productivité et Profitabilité (RPP')
  •  L'évolution historique du sens du Travail et de la Solidarité

… et bien d'autres.

 

Nous avons choisi, pour ce petit ouvrage d'initiation à l'économie objective, la facilité de lecture, quitte à ce que les explications ne soient pas toujours parfaitement rigoureuses ou complètes. C'est pourquoi, chaque vulgarisation d'un concept sera accompagnée d'un renvoi vers l'article, ou les articles, où le lecteur trouvera, sur le site web de l'Atelier Paul Fabra, l'exposé détaillé et pondéré.

D'autre part, de temps en temps, nous partagerons quelques-unes des réflexions de Franck Boizard[4] après sa très bonne lecture du livre de Fabra Le Diable et le Chômage[5]. Ce sont nos perles du Diable, dont voici la première :

 
   

Perles du Diabe - Fabra pense que ce n’est pas aux salariés d’abord d’être flexibles, mais aux structures, à commencer par la première d’entre elles, l’État, mais aussi les entreprises et leurs dirigeants. De plus, des bas salaires élevés ne sont pas forcément l’ennemi de l’emploi !

Et pour ne pas nous prendre trop au sérieux, nous tolèrerons aussi, vous l'avez déjà vu, les interventions de la mascotte de notre collection Gai savoir du merle blanc, le Merle lui-même aussi insupportable et pédant qu'il puisse parfois être, pour qu'il nous rappelle, par les « twits » de son chant bref, mais si mélodieux, quelques évidences de la sagesse ancestrale telles qu'il les répète malicieusement ou telles qu'elles furent chantées par d'autres « Merles », penseurs connus ou moins connus.

Ce sont les twits du merle blanc, dont voici le plus pertinent à propos du travail de Fabra et de l'Atelier :

Le merle blanc - Toute grande vérité passe par trois phases : elle est d’abord ridiculisée, puis violemment combattue, avant d’être acceptée comme une évidence.
                   Schopenhauer
          

Enfin, j'apparaîtrai parfois personnellement, comme un simple citoyen que je suis, soit avec des témoignages tirés de mon expérience, soit avec des doutes ou des questions qui me semblent nécessiter encore des réflexions ou des recherches plus poussées. Qu'il soit bien entendu que je ne suis pas économiste. J'ai participé à du travail d'équipe sous plusieurs latitudes, j'ai  conseillé de nombreux projets agricoles et aquacoles, j'ai parfois été dirigeant de petites entreprises ou manageur de très grands projets, mais j'ai toujours essayé d'agir concrètement sur le terrain et de rester proche des motivations humaines de mes collaborateurs. C'est donc plutôt en candide qu'il m'arrivera de m'exprimer.

Voici, avant même le premier chapitre,  les questions auxquelles, personnellement, j'espère que nous pourrons trouver réponse au cours de cette joyeuse initiation :

Pour moi, la question économique qu'il nous faut résoudre aujourd'hui est : pourquoi le système (que nous appelons souvent capitaliste) a-t-il cessé de fonctionner harmonieusement, après avoir réussi un progrès considérable ? Ce progrès, je l’évoquerai ici simplement par la libération des tâches épuisantes de la survie puis du travail ouvrier trop exclusivement physique et par l'accès d’une proposition croissante de gens au confort, à la santé, à la durée de vie.

La réponse à la question principale est à rechercher, je crois, dans l’examen de trois autres questions :

  1. Quelles sont les aberrations, les fautes contre l'esprit, qui ont fait mal tourner la machine économique ?
  2. Peut-on en corriger certaines ?
  3. Quoi de l’économie d’aujourd’hui devra-t-il être délibérément conservé, abrogé et remplacé pour que l’économie demain rende au genre humain de nettement meilleurs services et engendre moins d’effets pervers ?

[1] David Ricardo (1772-1823), économiste anglais de l'école dite « classique » relativement à sa postérité dite elle néoclassique pour sa branche marginaliste, sa branche marxiste faisant elle aussi  partie de cette même postérité. Ce qu’il est aujourd’hui souvent appelé « néolibéralisme » (économique) a pour fonds théorique celui de la branche marginaliste.

[2]  Adam Smith (1723-1790) - Philosophe et économiste écossais.

[3]  Jean Baptiste Say (1767-1832), Économiste français.

[4] Nous les avons empruntées à son blog La lime, <http://fboizard.blogspot.fr/ > en date du 22 janvier 2005 dans lequel il rendait compte de sa lecture du livre de Paul Fabra Le diable et le chômage. Elles sont utilisées avec son aimable autorisation - © F.Boizart

[5]  Paul Fabra - Le diable et le chômage. Éditions Économica - 1998

 

Chapitre 1 – Mise en perspective

<À paraître>

Chapitre 2 – Le pari de l’économie définie

<À paraître>

Chapitre 3 – La méthode : l’économie objective par l’économie définie

<À paraître>

Chapitre 4 – Les causes systémiques de la crise économique

<À paraître>

Chapitre 5 – Le diable et le chômage

<À paraître>

Chapitre 6 – Premier diagnostic

<À paraître>

Chapitre 7 – Quelques définitions à revoir

<À paraître>

Chapitre 8 – Quelques définitions surprenantes

<À paraître>

Chapitre 9 – Concept de l’économie de plein échange

<À paraître>

Chapitre 10 – Le capitalisme de plein échange

<À paraître>

Chapitre 11 – Sortir du grand désarroi

<À paraître, précédent titre La thérapie de choc>

Chapitre 12 – Conclusion ou résolution ?

<À paraître>

Chapitre 13 – Pistes juste entr’ouvertes

<À paraître>

Le conte de Francis

Vous ne comprenez rien à l’économie, c’est normal, il n’y a rien à comprendre

Francis Daubresse

<Autorisation de réédition en cours d’obtention>

Alice et Zazie entrent en scène

<Autorisation de réédition en cours d’obtention>

Les galériens de Roland

Nous sommes tous des galériens

Roland Verhille

<Autorisation de réédition en cours d’obtention>

Oui et non, Roland

<Préparation en cours>